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L’Éthiopie accusée de spolier les tribus de l’Omo

Dans un rapport publié cette semaine, l’ONG américaine Human Rights Watch dénonce un projet du gouvernement éthiopien dans la vallée de l’Omo. Les habitants ont été délogés de force de ce site classé au patrimoine mondial de l’Humanité.

La basse vallée de l'Omo ne ressemble à aucun autre lieu au monde. Située dans le sud-ouest de l’Éthiopie, à plusieurs centaines de kilomètres de la capitale Addis-Abeba, cette région isolée regorge de ressources naturelles, de pâturages fertiles, de larges rivières et de forêts, sans compter ses tribus aux cultures ancestrales. Avec son site préhistorique près du lac Turkana où ont été découverts de nombreux fossiles d’hominidés, la vallée a été inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco en 1980.

Aujourd’hui, toute la vallée est menacée par un projet du gouvernement qui vise, selon Human Rights Watch, à développer la culture de la canne à sucre sur 245 000 hectares mais aussi à construire des routes et des raffineries. Un chantier qui n’est pas sans conséquences pour la population locale, dont les méthodes traditionnelles d’agriculture dépendent des crues de l'Omo. Selon le rapport de 73 pages de HRW, intitulé “What Will Happen if Hunger Comes”, plusieurs milliers de personnes sont délogées de force, sans consultation ni compensation. Une version des faits contestée par le gouvernement éthiopien, qui parle de "dialogue ouvert avec la population".

"Qu’est-ce que je vais manger ?"

Au terme d’un an d’enquête, HRW a rapporté plusieurs témoignages de la population locale. “Qu’est-ce que je vais manger ?“, s’interroge un berger de la tribu Mursi. “Ils me disent de vendre tout mon bétail et de n'en garder qu’un seul que j’attache à ma maison. Mais qu’est-ce que je vais faire avec une seule bête ? Je suis un Mursi, si j’ai faim, je tue une de mes vaches et bois son sang. Si on les vend tous pour de l’argent, comment on mangera ?“ Un autre s’inquiète du manque d’eau durant la saison sèche. “Si on n’a plus accès à la rivière, on aura besoin que le gouvernement nous apporte de l’eau, indique-t-il. Mais s’il ne le fait pas, notre bétail va mourir… et nous avec“.

L'ONG dénonce la violation des droits de cette population locale, pourtant garantis par la Constitution éthiopienne. “Leurs droits ne sont tout simplement pas respectés“, souligne Ben Rawlence, reponsable de HRW pour l'Afrique et auteur du rapport. Il fait état d’arrestations arbitraires, de passage à tabac et de vols de bétail par les forces gouvernementales.

Le plus haut barrage d’Afrique, hautement controversé

Ce projet impulsé par le gouvernement d'Addis-Abeba est étroitement lié à la construction du plus haut barrage d'Afrique, baptisé Gibe III et déjà réalisé pour moitié. Il doit permettre l’irrigation des plantations de canne à sucre mais également de produire de l'électricité qui sera exportée dans plusieurs pays voisins, dont le Kenya et le Soudan. Le chantier du barrage, qui doit être fini l'an prochain, est financé par la compagnie nationale de production d'électricité EEPCo à hauteur de 1,5 milliard d'euros, avec l'aide d'un partenaire chinois, la banque ICB.

Plusieurs organisations de défense des droits de l'homme et de l'environnement estiment que le barrage va mettre en péril les modes de vie traditionnels des populations en aval et assécher une partie du Lac Turkana, dans le Kenya voisin. Selon le rapport de HRW, un demi-million de personnes pourraient être affectées le long de la frontière entre les deux pays.

Le gouvernement d'Addis-Abeba assure pour sa part que le projet va créer 15 000 emplois et assurer les besoins énergétiques du pays, qui connait depuis dix ans un des taux de croissance les plus élevés du continent. Selon Ben Rawlence, les habitants de la vallée de l’Omo risquent de faire les frais de cette course au développement.