Après les entrepôts du géant du commerce en ligne Wildberries, l'Ukraine s’attaque aux infrastructures numériques russes. Plusieurs centres de données de Yandex, le "Google russe", ont été frappés par des drones ukrainiens début octobre, perturbant certains services. Une stratégie qui vise à fragiliser l'économie russe et souligne la vulnérabilité de ces installations devenues essentielles.
Après le e-commerce, les infrastructures numériques russes dans le collimateur de Kiev. Entreprise phare du numérique dans le monde russophone, Yandex, surnommé le Google russe, fait face ces derniers jours à une série de frappes de drones ukrainiens sur ses centres de données, provoquant d'importantes perturbations de ses services : recherche internet, hébergement de données d'entreprises, livraison de repas, réservation de taxis ou encore paiement en ligne.
Interrogé sur les conséquences de cette paralysie pour les usagers russes, le porte-parole du Kremlin a reconnu mardi 13 octobre "des difficultés", ajoutant que "l'entreprise prenait des mesures d'urgence pour faire face aux conséquences [...] Yandex est solide et puissante", a insisté Dmitri Peskov devant des journalistes.
Le 8 octobre, un drone a mis hors service le data center de Sassovo, l'un des plus importants de Yandex. Situé dans la région de Kyazan, à environ 300 km au sud-est de Moscou, il héberge des dizaines de milliers de serveurs et supporte une partie des services "cloud" ainsi que deux des trois supercalculateurs du groupe qui servent à développer l'intelligence artificielle de l'entreprise. Le lendemain, une nouvelle attaque ukrainienne s'est déroulée sur le site de Kalouga, à près de 200 km au sud-ouest de Moscou. Dimanche, c'était au tour d'un centre de données situé à l'est de la capitale, dans l'oblast de Vladimir, de subir d'importants dégâts.
Selon Kiev, ces frappes de drones constituent une réponse directe aux attaques russes de septembre sur des centres de données ukrainiens ainsi que sur le siège de l'opérateur Kyivstar, qui avaient privé plus de 100 000 foyers d'accès à internet.
"Quand nous avons commencé à répondre à l'opération de la Russie contre nos centres de données et lorsque nos frappes ont atteint les centres de données de Yandex, il est soudainement devenu un peu plus facile de respirer sur de nombreuses plateformes de réseaux sociaux", a ironisé lundi Volodymyr Zelensky devant le Forum de sécurité de Varsovie, en référence à une supposée baisse de la désinformation russe.
Freiner l'activité économique
En réalité, frapper des centres de données en Russie n'a qu'un impact limité sur l'activité des fermes à troll russes en raison d'une architecture parfaitement décentralisée.
Pour l'Ukraine, ces attaques s'inscrivent dans une stratégie plus globale, au même titre que les frappes sur les raffineries de pétrole, visant à affaiblir l'activité économique et perturber la vie quotidienne de la population russe", estime Olivier Kempf, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique.
"Les deux belligérants ont fait évoluer leur stratégie vers des frappes à longue portée destinées à gêner l'activité économique. L'Ukraine a débuté cet été avec la campagne menée contre les entrepôts du géant de l'e-commerce Wildberries puis maintenant les centres de données", détaille l'expert, soulignant la vulnérabilité de ces infrastructures civiles "impossibles à protéger" qui s'étendent sur des dizaines voire des centaines de milliers de mètres carrés.
Considérés comme de simples infrastructures techniques il y a encore quelques années, les centres de données apparaissent de plus en plus comme des piliers de la puissance géopolitique et à ce titre peuvent devenir des cibles. Une nouvelle donne mise en lumière en mars 2026, lorsque des drones iraniens ont frappé deux datacenters d'AWS (Amazon) aux Émirats et ont provoqué d'importants dégâts sur un troisième à Bahreïn. Six mois après ces attaques, le géant américain a reconnu ne pas pouvoir restaurer les données hébergées dans la région de Bahreïn.
"L'Iran a détruit ici le data center mais aussi les "backups" [sauvegarde qui permet d'externaliser les données]. Un data center fonctionne toujours sur ce principe mais si les sauvegardes se trouvent sur un autre data center ciblé par une attaque, toutes les données sont perdues. Votre entreprise disparaît du jour au lendemain. L'impact peut être colossal", note Fabrice Epelboin, entrepreneur du numérique et expert des réseaux sociaux. "Les infrastructures de Yandex font partie des infrastructures les plus critiques d'un point de vue informatique en Russie. On pourrait comparer son importance à celle d'une usine de dessalement au Moyen-Orient".
"Un autre stade" de la guerre
Loin d'être une entité virtuelle, "le cloud" repose bel et bien sur une infrastructure physique. Au-delà des serveurs, le fonctionnement d'un data center se base sur des systèmes de refroidissement et électriques complexes ainsi que des chemins de câbles. Une partie de l'infrastructure peut donc se retrouver inutilisable si l'un de ces éléments a été compromis. Selon Yandex, les principaux services grand public du groupe ont continué de fonctionner malgré les frappes ukrainiennes
"On ignore si les centres de donnée de Yandex sont complètement hors d'usage mais a priori les données ne sont pas totalement perdues. De ce côté-là, il y a une forme de résilience russe. Ils s'adaptent, réparent. Pour l'instant, ce sont des gênes relativement temporaires", juge Olivier Kempf.
Signe de cette adaptation des infrastructures civiles russes aux menaces venues d'Ukraine, Wildberries a récemment commandé 478 000 m² de grillages métalliques pour protéger ses entrepôts des drones ukrainiens, selon le média russe indépendant The Bell. De son côté, l'agence TASS rapporte lundi que les ministères russes de la Défense et du Développement numérique discutent de mesures visant à protéger les centres de données contre les attaques de drones.
Cette offensive ukrainienne remet également en lumière la question de la protection de ces infrastructures numériques civiles critiques dans le droit international. De nombreuses ONG et entreprises plaident pour une évolution du cadre juridique. Rédigé en 1949, la convention de Genève et ses protocoles additionnels de 1977 ne "couvre pas les infrastructures numériques", rappelle Olivier Kempf.
"Les centres de données sont aujourd'hui considérés comme un objectif de guerre légitime. Théoriquement, les conventions de Genève devraient interdire cela", affirme Fabrice Epelboin. "Mais la guerre moderne est passée à un autre stade et taper des infrastructures civiles ne semble plus du tout un problème".
