
À gauche, le fleuve Rio Grande dans le parc national de Big Bend. À droite, une manifestation de protestation contre la construction d’un mur frontalier dans le parc national, le 4 avril 2026. © Instagram / laiken.jordahl
Des falaises abruptes, hautes de centaines de mètres, bordant les eaux du fleuve Rio Grande, de vastes étendues désertiques, des montagnes imposantes. À la frontière avec le Mexique, le parc national américain de Big Bend (Texas) est considéré comme l’un des plus reculés des États-Unis.
C’est aussi le théâtre d’une vive contestation citoyenne, alors que des projets de construction d’infrastructures frontalières planent sur le parc depuis plusieurs mois, et qu’une série de lois ont été suspendues pour en accélérer la mise en œuvre.
Ces projets s’inscrivent dans le cadre du gigantesque projet de loi budgétaire "One Big Beautiful Bill" porté par Donald Trump et adopté en mai 2025, qui a alloué 46,5 milliards de dollars (40 milliards d’euros) à la construction d’un mur le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Or, cette frontière comprend plusieurs aires protégées, dont le parc d’État de Big Bend Ranch et le parc national de Big Bend.
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Accepter Gérer mes choixPlans changeants
La nature des infrastructures prévues dans le parc national a en particulier fait l’objet de nombreux revirements, entretenant l’inquiétude de ceux qui s’opposent au projet.
En février, une carte publiée par l'agence américaine des douanes et de la protection des frontières (CBP) semblait indiquer un projet de construction d’un mur incluant des bornes d’acier le long d’une partie de la rivière. Une annonce qui a rencontré une forte opposition de la part des résidents et des responsables locaux. Ils alertent sur l’impact d’un tel projet sur l’environnement et l’économie et font valoir que les passages clandestins sont rares et en nette baisse dans le secteur.
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Accepter Gérer mes choixLa CBP a ensuite discrètement mis à jour sa carte en mars, indiquant qu’elle prévoyait d’utiliser uniquement des "technologies de détection" au sein du parc national – sans pour autant communiquer publiquement sur le sujet.
Les informations disponibles sur le site de la CBP indiquent actuellement qu’elle prévoit de construire de nouvelles "routes de patrouille" équipées de technologies de détection, ainsi que des barrières antivéhicules sur quatre sections distinctes.

Mais début juillet, Bloomberg rapportait qu’un mur de neuf mètres de haut devrait voir le jour dans une partie d'un parc voisin, le parc d’État de Big Bend Ranch, situé plus à l’ouest le long de la frontière.
Contactée par notre rédaction, la CBP a affirmé qu’elle ne prévoyait pas de construire une barrière de neuf mètres dans le parc national de Big Bend et le parc d’État de Big Bend Ranch, mais d’y déployer "des caméras, des capteurs, des routes et des barrières basses à poteaux sur rails [...] pour restreindre l'accès illégal des véhicules tout en tirant parti des barrières naturelles existantes".
Elle assure également qu’elle réalise "des évaluations environnementales et culturelles" avant de construire des barrières, qu’elle a mené des "actions de sensibilisation dans le secteur de Big Bend" et qu’elle sollicite l’avis du public sur le projet de système de barrières pour véhicules.
Les opposants au projet, eux, pointent du doigt le manque de transparence de la CBP et le risque que ses plans évoluent à nouveau.
"On dirait que la CBP change de version tous les jours", fait valoir Laiken Jordahl, responsable de la protection des terres publiques au Centre pour la diversité biologique, une ONG américaine œuvrant à la protection des espèces menacées.
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Accepter Gérer mes choix"Ils ont le champ libre pour causer autant de dégâts qu'ils le souhaitent"
Cette inquiétude a été amplifiée par la publication, le 9 juin, d’une dérogation du Département de la Sécurité intérieure (DHS) autorisant la CBP à outrepasser 28 lois relatives à la protection de l’environnement et du patrimoine historique dans une zone comprenant le parc national, afin de permettre la "construction rapide" de "barrières et de routes". Parmi elles : la loi sur les espèces menacées, la loi sur la qualité de l’eau ou encore la loi sur la protection et le rapatriement des sépultures amérindiennes.
Pour Laiken Jordahl, cette dérogation octroie ainsi à la CBP une énorme marge de manœuvre :
"En publiant cet avis, ils ont réduit à néant des décennies de protection de l’environnement. Ces lois imposent normalement d'ouvrir une consultation publique, de faire preuve de transparence et de consulter des experts, par exemple des biologistes ou des archéologues. Là, ils ont le champ libre pour causer autant de dégâts qu'ils le souhaitent. Cela ne s'est jamais produit dans un parc national.
Cette dérogation ouvre explicitement la voie à la construction de murs frontaliers physiques de neuf mètres de haut. Même s'ils ne sont pas encore en train de construire un mur, ils se sont donné tous les outils nécessaires pour décider, dès que leurs machines seront sur le terrain, qu'ils veulent en fait bel et bien ériger ce mur. Et la population ne pourra absolument rien faire. C’est vraiment effrayant."
Le Centre pour la diversité biologique a actualisé mi-juin une action en justice existante contre le DHS pour contester cette dérogation, arguant de son anticonstitutionnalité.
Dans deux lettres distinctes adressées au secrétaire du DHS, plusieurs anciens directeurs du parc national et 18 membres démocrates du Congrès ont également fait part de leur opposition à cette dérogation, justifiée par le département par le fait qu’il s’agirait, selon lui, d’une "zone à fort taux d’entrées illégales".
"Il n’y a pas ici d’urgence en matière de sécurité aux frontières qui justifie d’accorder au CBP les pleins pouvoirs pour détruire inutilement certaines des zones les plus sauvages de Big Bend ou pour faire fi de la volonté écrasante et bipartisane de la population, alors que les données réelles montrent que le nombre de passages frontaliers à l’intérieur du parc est minime", indiquait la seconde. Elle pointait également que "le relief accidenté de Big Bend et les terres mexicaines au sud forment une frontière naturelle."
Selon des données obtenues par l’ancien directeur du parc national de Big Bend, Bob Krumenaker, et partagées avec Public Domain, entre 100 et 125 arrestations ont été effectuées par la CBP annuellement au sein du parc national de Big Bend en 2023 et 2024.
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Accepter Gérer mes choix"Presque personne ne traverse [la frontière] par ce parc"
Laiken Jordahl souligne l’impact qu’un mur physique aurait sur les écosystèmes, notamment sur les populations de mouflons canadiens et d’ours noirs du parc.
"La faune ne pourrait alors plus accéder au Rio Grande, qui est sa principale, et bien souvent seule, source d'eau potable. On a déjà vu les effets dévastateurs que cela a pu avoir, en Arizona et dans d'autres endroits où des murs frontaliers ont été érigés."
Selon lui, même les infrastructures actuellement prévues dans le parc national ne seraient pas sans impact sur ces zones sauvages. Les plans actuels prévoient la construction de "routes de patrouille" de 7 mètres de large et de barrières "antivéhicules" constituées de rails et de poteaux en acier d’une hauteur de 1,2 à 1,8 mètres.
"Les zones où ils veulent construire ces nouvelles routes et barrières sont extrêmement accidentées. Je pense que l’aspect le plus destructeur de ce projet est la quantité de dynamite, de bulldozers et d’arasement des sommets [qu’il nécessitera].
Il n'y a absolument aucune justification pour tout cela. Presque personne ne traverse [la frontière] par ce parc. Et en construisant ces routes dans la partie la plus reculée du parc, la CBP va ouvrir de nouvelles routes de contrebande."

Dans leur lettre, les membres du Congrès affirment que la construction d’infrastructures aura également pour effet de perturber le cours du Rio Grande, ce qui augmentera les risques d’inondation.
"À Big Bend, tout le monde est opposé à ce projet"
Si Laiken Jordahl se dit inquiet, il souligne cependant la mobilisation "sans précédent" dont le projet fait l’objet :
"Il y a une contestation publique incessante de la part des résidents, des commerces locaux, des forces de l'ordre... même les shérifs républicains se sont positionnés publiquement contre ce projet. Par le passé, les murs frontaliers étaient une question partisane : la gauche était contre et la droite était pour. Mais à Big Bend, tout le monde est opposé à ce projet."

