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À Lviv, une émeute met en lumière les difficultés de l'Ukraine à mobiliser pour le front
Une violente altercation a eu lieu la semaine dernière entre une foule de plusieurs centaines de personnes et des militaires qui tentaient d'interpeller des hommes en âge d'être mobilisés à Lviv, dans l'ouest de l'Ukraine. Des tensions qui illustrent les difficultés croissantes pour Kiev à recruter des soldats pour le front.
Un véhicule de recrutement de l'armée renversé à Lviv, à la suite des violences ayant éclaté après l'interpellation d'un homme soupçonné de se soustraire au service militaire, le 8 juillet 2026. Photo diffusée le 9 juillet 2026. © Compte Telegram du Parquet général ukrainien via AFP

Une émeute liée à la mobilisation militaire a éclaté mercredi 8 juillet dans la ville de Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine. Des agents des centres territoriaux de recrutement – le nom officiel des militaires chargés de mobiliser les hommes en âge d’effectuer leur service – ont contrôlé un homme dans la rue, qu’ils soupçonnaient de chercher à échapper au service militaire obligatoire.

Après avoir vérifié ses papiers, ils l’ont conduit dans un centre local de recrutement afin qu’il passe un examen médical destiné à déterminer s’il était apte à être envoyé au front.

Selon des témoins, d’autres agents de recrutement sont restés sur place et ont ensuite tenté d’interpeller deux autres hommes. Le parquet affirme qu’une foule d’environ 200 personnes s’est alors rassemblée.

Les personnes présentes ont encerclé les militaires afin de les empêcher d’emmener les hommes. Une vidéo, que les autorités chargées du recrutement jugent sortie de son contexte, montre un agent frapper un civil.

Des images diffusées sur les réseaux sociaux montrent plusieurs centaines de personnes secouant le véhicule militaire en criant "Honte !"

Quelques instants plus tard, la foule renverse le véhicule sous les applaudissements. Les vêtements d’un des agents sont arrachés. Un policier qui tentait d’intervenir est également blessé.

Si cet épisode est particulièrement spectaculaire, il est loin d’être isolé.

Des "pratiques abusives"

Alors que l’invasion russe à grande échelle entre dans sa cinquième année, les affrontements entre civils et agents chargés de la mobilisation – souvent eux-mêmes d’anciens combattants blessés – se multiplient.

En 2022, la police n’avait recensé que cinq agressions contre des agents de recrutement. En 2025, ce chiffre est monté à 341, selon l’agence Interfax-Ukraine.

Au cours des quatre premiers mois de 2026, près de 120 incidents ont déjà été enregistrés, dont l'agression mortelle au couteau d’un agent en avril. Le suspect a affirmé qu’un groupe de recruteurs l'avait frappé ainsi que son frère avant de leur lancer du gaz lacrymogène.

Alors que la Russie, plus peuplée et plus prospère, parvient encore à attirer des volontaires grâce à d’importantes primes, le nombre d’Ukrainiens s’engageant volontairement a fortement diminué depuis la dernière grande contre-offensive de Kiev au printemps 2023.

L’Ukraine dépend donc de plus en plus des soldats mobilisés pour remplacer les militaires tués ou blessés au combat.

Si Kiev comme Moscou restent discrets sur leurs pertes, le groupe de réflexion américain Centre for Strategic and International Studies (CSIS) estime que jusqu’à 635 000 soldats ukrainiens ont été tués, blessés ou portés disparus depuis février 2022, contre environ 1,4 million côté russe.

En vertu des lois ukrainiennes actuelles sur la mobilisation, les hommes âgés de 25 à 60 ans sont soumis au service militaire obligatoire. Dans une analyse publiée en mars, le Carnegie Endowment for International Peace considère que cette politique souffre d’une confiance limitée de la population.

"Les cas très médiatisés de pratiques abusives, de dépassements du cadre légal et d’application sélective de la mobilisation ont sapé la perception qu’ont les Ukrainiens de la légitimité du processus, accru l’anxiété de la population et offert un terrain fertile aux opérations d’influence russes", peut-on y lire.

"Une véritable pénurie d’effectifs"

Depuis le début de la guerre, des accusations récurrentes visent les Ukrainiens les plus riches ou les mieux introduits, soupçonnés d’avoir pu échapper au service militaire. Mais une grande partie du ressentiment porte sur une pratique surnommée "busification" : des hommes en âge d’être mobilisés sont interpellés dans la rue puis conduits en bus vers des centres de recrutement où ils passent un examen médical sommaire avant leur incorporation.

Les vidéos de ces interventions circulent rapidement sur les réseaux sociaux et sont largement relayées par les médias russes.

Les agents de recrutement sont également accusés de frapper certains des hommes interpellés. Plusieurs décès ont été recensés, dont celui de Roman Sopin, 43 ans, mort l’an dernier d’un grave traumatisme crânien dans un centre de recrutement. Les autorités affirment qu’il a chuté, ce que contestent sa famille et son avocat.

Les autorités assurent que la très grande majorité des mobilisations se déroulent sans incident. Mais les plaintes adressées au commissaire aux droits humains du Parlement ukrainien ont explosé : de 18 en 2022 à 6 127 l’an dernier. Au cours des quatre premiers mois de 2026, 1 657 nouvelles plaintes ont déjà été enregistrées.

Pour Ryhor Nijnikau, chercheur principal au sein du programme Russie, Europe orientale et Eurasie de l’Institut finlandais des affaires internationales, cette situation s’explique avant tout par le manque de soldats.

"C’est assez banal, mais il existe une véritable pénurie d’effectifs, ce qui pousse l’État à se montrer plus agressif et plus déterminé dans sa manière de trouver des hommes", explique-t-il. "Ce n’était évidemment pas le cas il y a deux ou trois ans, lorsque la mobilisation reposait en grande partie sur des volontaires."

À Lviv, une émeute met en lumière les difficultés de l'Ukraine à mobiliser pour le front
Un soldat de la 15e brigade "Kara-Dag" de la Garde nationale ukrainienne transporte un obus alors qu'il s'apprête à tirer en direction des troupes russes depuis une position située près de la ville de Dobropillia, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le 8 juillet 2026. © Anatolii Stepanov, Reuters

Selon lui, les incertitudes persistantes entourant le système de mobilisation ont également érodé la confiance de la population.

"Cette nécessité est aggravée par le fait que l’Ukraine ne dispose pas d’une stratégie ou d’une politique de mobilisation claire", poursuit-il. "Le problème ne date pas seulement de 2022, il remonte à 2014 : l’État n’a tout simplement pas créé les mécanismes nécessaires ni expliqué clairement leur fonctionnement à la société. Qui est mobilisé ? Qui est exempté ? Selon quels métiers ? Comment cela fonctionne-t-il ? Comment les militaires sont-ils démobilisés ? Les gens sont très mécontents, et ce manque de transparence nourrit un sentiment d’injustice."

Une vaste réforme

En janvier, le nouveau ministre ukrainien de la Défense, Mykhaïlo Fedorov, a affirmé qu’environ deux millions d’Ukrainiens avaient échappé à la mobilisation. Il a également indiqué, pour la première fois, qu’environ 200 000 militaires avaient quitté leur unité sans autorisation. Plus de quatre désertions sur cinq auraient lieu durant la formation initiale.

En juin, il a présenté les grandes lignes d’une vaste réforme du service militaire. Celle-ci prévoit notamment d’importantes hausses de salaire pour les soldats du front ainsi que des contrats à durée déterminée de six à quatorze mois.

Le ministère de la Défense a également laissé entendre que certains des militaires ayant servi le plus longtemps pourraient être démobilisés d’ici à la fin de l’année, notamment ceux qui combattent depuis 2014 dans le Donbass. Actuellement, les soldats restent mobilisés pour une durée indéterminée, la loi martiale limitant fortement les possibilités de quitter le service.

Mykhaïlo Fedorov a également annoncé une intensification du recrutement de combattants étrangers. Des volontaires, notamment originaires d’Amérique latine, ont déjà rejoint les rangs de l’armée ukrainienne. À terme, les ressortissants étrangers pourraient représenter jusqu’à la moitié des unités d’infanterie et d’assaut les plus exposées.

"Cette réforme portée par le ministère de la Défense est engagée simplement parce que la situation est devenue si tendue qu’il n’est plus possible de fermer les yeux", estime Ryhor Nijnikau. "Elle affecte l’armée, elle affecte les civils, et ni les uns ni les autres ne sont satisfaits."

À la fin de la semaine dernière, plusieurs participants aux affrontements de Lviv, dont des adolescents, sont apparus dans des vidéos pour présenter leurs excuses aux soldats. L’un d’eux, qui a déclaré être en absence non autorisée, a promis de retourner au front. Un autre s’est engagé à rejoindre l’armée.

Les vidéos ont été publiées sur des comptes Telegram militaires, notamment celui de Dmytro Kukharchuk, commandant adjoint du 3e corps d’armée et l’un des dirigeants du parti d’extrême droite Corps national. Il affirme avoir mené avec ses camarades des "conversations éducatives" avec les émeutiers afin de les amener à présenter leurs excuses.

"Il existe un énorme conflit entre différents groupes sociaux, parce que l’un des principaux problèmes, c’est que les personnes qui servent aujourd’hui dans l’armée constatent qu’il n’y a pas de file d’attente de volontaires et que la mobilisation se fait par la force. Elles se disent donc : 'D’accord, je serai peut-être démobilisé dans deux ans, mais personne n’est recruté pour prendre ma place'", explique Ryhor Nijnikau.

"Et les civils, eux, ne veulent pas être mobilisés pour une multitude de raisons. Il existe donc aussi une fracture très nette entre la société civile et l’armée."

Cet article a été traduit de l’anglais par Anaëlle Jonah. Retrouvez l’original ici.