
Malgré des bombardements stratégiques de plus en plus omniprésents entre la Russie et l'Ukraine, les combats sur la ligne de front reste le nerf de la guerre. © Studio graphique France Médias Monde
La guerre en Ukraine dominée par une bataille des bombardements stratégiques ? Depuis quelques mois, l'Ukraine et la Russie revendiquent à tour de rôle des frappes toujours plus loin en territoire ennemi et toujours plus destructrices.
En réponse à l'attaque aérienne russe sur Kiev, la plus meurtrière depuis 2022, qui a tué au moins 27 personnes dans la nuit de mercredi 1er à jeudi 2 juillet, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a promis d'intensifier les bombardements sur le sol russe en réponse.
"Il y a clairement une impasse sur une bonne partie du front"
Depuis la démonstration de force aérienne de l'Ukraine, qui a réussi à frapper de plein fouet Moscou le 17 juin, Kiev apparaît avoir pris l'ascendant dans cet échange de tirs de missiles et de drones.
L'Ukraine affiche depuis lors des ambitions militaires de plus en plus affirmées. À tel point que Volodymyr Zelensky a même lancé officiellement une opération de 40 jours pour "faire plier" Vladimir Poutine grâce à la multiplication des attaques en Russie.
Et pourtant, ils se battent encore et toujours sur la ligne de front. "Il y a clairement une impasse sur une bonne partie du front, et même là où les lignes bougent quelque peu, les deux camps n'ont pas les réserves nécessaires pour effectuer de réelles percées", résume Ryhor Nizhnikau, spécialiste des pays de l'espace post-soviétique à l'Institut finlandais des affaires internationales.
L'omniprésence des drones a, en outre, transformé la ligne de front "en une sorte de no-man's land où il est presque impossible d'approcher des unités en nombre suffisamment important pour tenter de gagner du terrain sans subir d'intenses bombardements. Impossible également de faire parvenir du ravitaillement sous le feu de ces drones", constate Huseyn Aliyev, spécialiste de la guerre en Ukraine à l'université de Glasgow.
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L'armée russe n'a avancé en moyenne que de 15 km² par mois en 2026, comparé à 405 km² par mois l'an dernier, a constaté l'Institute for the Study of War, un think tank américain qui produit des notes quotidiennes sur le conflit en Ukraine. "Non seulement les gains sont beaucoup plus limités qu'en 2025, mais les Ukrainiens ont également pu se vanter ces derniers mois d'avoir libéré certains villages, même si ce sont des succès très ponctuels", précise Huseyn Aliyev. En effet, ces zones "libérées" peuvent ensuite très vite être reprises par l'armée russe.
"On peut comparer la situation actuelle à celle de la Première Guerre mondiale lorsque les deux camps, incapables de faire la différence sur le front, ont cherché d'autres moyens de prendre l'avantage. Les Britanniques avaient alors tenté d'instaurer un blocus maritime, auquel l'Allemagne avait réagi en mobilisant leurs sous-marins", souligne Gustav Gressel, analyste des questions militaires pour l'Académie nationale de défense autrichienne.
Fenêtre d'opportunité pour l'Ukraine
Au lieu de miser sur la guerre maritime, les deux belligérants du conflit actuel comptent sur leurs missiles et drones à longue distance pour faire la différence. "L'Ukraine espère étouffer l'économie russe avec ses frappes sur les infrastructures énergétiques tandis que la Russie veut briser la volonté de la société ukrainienne de se battre en frappant les villes", note Gustav Gressel.
L'Ukraine a tout intérêt à faire de cette guerre des bombardements le champ de bataille principal. Kiev dispose actuellement "d'un avantage technologique qui fait que la Russie n'a pas encore réussi à trouver une parade efficace contre ses frappes de drones à longue distance", souligne Ryhor Nizhnikau.
L'armée ukrainienne veut donc pousser au maximum cet avantage avant la mise à jour du logiciel militaire russe. "Moscou a montré à plusieurs reprises sa capacité d'adaptation", prévient Frank Ledwidge, spécialiste des questions militaires dans la sphère soviétique à l'université de Portsmouth.
Cette "fenêtre d'opportunité qui pourrait durer encore environ six mois" d'après Ryhor Nizhnikau est d'autant plus importante pour Kiev, que les deux pays ne sont pas sur un pied d'égalité face à ces bombardements en territoire ennemi. "L'Ukraine, qui les subit depuis plusieurs années, y est plus habituée que les Russes, qui ne s'attendaient pas à voir des frappes ennemies sur leur sol national", affirme Jeff Hawn, spécialiste des questions de sécurité en Russie à la London School of Economics.
Ce qui ne veut pas dire que les bombardements font partie du quotidien des Ukrainiens. Ils sont toujours aussi meurtriers et traumatisants, mais le choc psychologique reste plus fort pour les Russes qui découvrent la guerre à leur porte, soulignent les experts interrogés par France 24.
Cependant, contrairement aux promesses de Volodymyr Zelensky, "il est peu probable que les Ukrainiens puissent forcer Vladimir Poutine à faire la paix à force de bombarder la Russie", assure Frank Ledwidge. Pour lui, c'est avant tout "un récit qui fait partie de la guerre informationnelle entre les deux belligérants"
Poutine ne jure que par les km² grignotés
"Les bombardements stratégiques ne sont efficaces pour faire pencher le cours de la guerre que s'ils sont combinés à une pression soutenue sur la ligne de front", confirme Jeff Hawn.
En fin de compte, "cette guerre n'est rien d'autre qu'une question de territoire. La Russie se bat pour atteindre ses objectifs dans le Donbass, tandis que l'Ukraine cherche à libérer les régions occupées. Le véritable succès ne peut se mesurer, pour les deux camps, que par le terrain gagné ou perdu", souligne Huseyn Aliyev.
Le contrôle du territoire représente aussi un enjeu majeur pour les négociations de paix qui auront probablement lieu un jour. "L'Ukraine veut en récupérer le plus possible car cela lui permettra d'être en position de force lors des futurs pourparlers", assure Jeff Hawn.
Pour la Russie, la ligne de front a aussi une importance politique. "Tant que Vladimir Poutine peut affirmer que son armée avance, il peut justifier de continuer la guerre", explique Jeff Hawn. Selon les experts, les Russes accepteront ainsi plus facilement de faire de longues queues devant les stations-service en manque d'essence, les raffineries russes étant devenues des cibles privilégiées.
Pour les généraux russes la ligne de front reste l'alpha et l'omega malgré tous les bombardements ukrainiens car "Vladimir Poutine est obsédé par les gains territoriaux. Il demande à son état-major de lui indiquer où se trouvent ses troupes et quels sont les villages nouvellement occupés", souligne Ryhor Nizhnikau.
C'est pourquoi, même si rien ne bouge ou presque sur la ligne de front, les généraux russes envoient toujours plus d'hommes "pour maintenir une pression offensive constante", note Huseyn Aliyev. C'est ainsi que le bilan humain pour la Russie devient de plus en plus lourd, avec des pertes, estimées par Center for Strategic and International Studies (CSIS), à environ 1,5 million de morts, blessés et disparus. "Depuis la Seconde Guerre mondiale aucun pays n'a souffert de telles pertes lors d'un conflit", soulignent les auteurs de cette note.
Certes, ces chiffres sont contestables car essentiellement liés aux données fournies par l'Ukraine, soulignent les experts. Mais il n'en demeure pas moins que ce lourd bilan démontre que tant que Vladimir Poutine ne jure que par les km² grignotés, la ligne de front restera au cœur du conflit.
N'en déplaise à Volodymyr Zelensky et sa volonté de faire des frappes stratégiques le nerf actuel de la guerre, les bombardements ukrainiens en Russie ne seront vraiment déterminants que "s'ils réussissent à ralentir l'armée russe en détruisant son approvisionnement logistique", conclut Jeff Hawn.
