
Déclaration d'indépendance de 1776, Louis XVI et les Lumières : les origines du soutien français aux insurgés américains. © Studio graphique France Médias Monde
Le 4 juillet 1776, treize colonies britanniques d'Amérique du Nord rompent avec la Couronne et proclament leur indépendance. Deux cent cinquante ans plus tard, cet acte fondateur continue de fasciner. À l'occasion de cet anniversaire, France 24 revient sur le rôle décisif – et souvent méconnu – joué par la France dans la naissance des États-Unis.
Car derrière la déclaration d'indépendance se cache une autre histoire : celle d'une vieille rivalité entre les deux grandes puissances européennes de l'époque. Si les insurgés américains viennent de proclamer leur naissance politique, ils sont encore loin d'avoir remporté la guerre. De l'autre côté de l'Atlantique, un royaume observe pourtant la rébellion avec un intérêt grandissant : la France.
Pour le jeune Louis XVI, cette rébellion représente avant tout une occasion inespérée de prendre sa revanche sur le rival historique de la France. Loin d'être un soutien spontané à une révolution démocratique, l'aide française s'inscrit d'abord dans plusieurs décennies d'affrontements avec son voisin d'outre-Manche.
"Des Anglais d'Amérique qui souhaitent le rester"
Dès le XVIIe siècle, la France et l'Angleterre se disputent l'Amérique du Nord, les Caraïbes, les Indes et les routes commerciales. La Nouvelle-France s'étend alors du golfe du Saint-Laurent jusqu'au golfe du Mexique.
"La France détient à cette époque près de la moitié des territoires situés à l'est du Mississippi", rappelle Steven Ekovich, historien et professeur émérite à l'Université américaine de Paris. "Pour les deux monarchies, l'Amérique fait partie d'un conflit beaucoup plus vaste entre Anglais et Français à l'échelle mondiale."
Cette rivalité n'empêche pourtant pas les échanges. Dès le XVIIe siècle, un commerce soutenu se développe entre les colonies britanniques de Nouvelle-Angleterre et les Antilles françaises. Bois, vivres, bétail ou matériaux de construction traversent régulièrement l'Atlantique. Bien avant l'indépendance, Français et colons américains entretiennent donc déjà des relations économiques étroites.
À cette époque toutefois, personne n'imagine encore une rupture avec Londres. "Les Américains sont avant tout des Anglais d'Amérique et souhaitent le rester", résume Steven Ekovich. Les Treize Colonies et leurs 2,5 millions d'habitants ne se considèrent alors pas comme les citoyens d'une même nation.
Le traumatisme de la guerre de Sept Ans
Tout bascule avec la guerre de Sept Ans. Déclenchée en 1756, elle oppose l'Angleterre et la Prusse à la France, l'Autriche ou encore la Russie. Conflit mondial nourri par les rivalités coloniales, elle se conclut en 1763 par le traité de Paris, qui contraint la France à céder à l'Angleterre plusieurs territoires : le Canada, une partie de la Louisiane, une partie des Antilles, le Sénégal ainsi que l'essentiel de ses possessions en Inde, à l'exception de quelques comptoirs comme Pondichéry ou Chandernagor.
Cette défaite est vécue comme une humiliation nationale. Dès lors, une idée s'impose à Versailles : empêcher l'Angleterre de devenir la puissance dominante. D'un naturel pacifique, Louis XVI reste prudent dans un premier temps. Le royaume sort affaibli du conflit et doit reconstruire sa marine.
"La France n‘a plus qu'une idée en tête : récupérer des terres et saboter les Anglais", explique Émilie Mitran, historienne américaniste et autrice de "Des Américains en France (1776-1792)". "Si la Grande-Bretagne perd une partie de son empire, ce serait un juste retour de bâton du point de vue français après l'humiliation de 1763."
Dans le même temps, la guerre de Sept Ans ayant coûté une fortune colossale à la Couronne britannique, celle-ci impose de nouvelles taxes sur ses colonies, notamment sur le sucre, le thé, ou encore le papier timbré avec le fameux "Stamp Act" qui concernait tous les documents imprimés. Les colons n'ayant aucun député pour les représenter au Parlement de Londres, ils refusent de payer, résumant leur colère par le slogan : "No taxation without representation" ("Pas de taxation sans représentation").

Soutenir des rebelles… sans encourager une révolution
À partir de 1774, le comte de Vergennes, fraîchement nommé secrétaire d'État des Affaires étrangères de Louis XVI, suit de près la montée des tensions entre l'Empire britannique et ses Treize Colonies. Le point de rupture est atteint au printemps 1775 : les premiers affrontements éclatent entre les insurgés et les troupes britanniques à Lexington au Massachusetts, marquant le début de la guerre d'indépendance.
Pour Vergennes, l'opportunité est historique. Son plan : exploiter la crise au maximum, sans pour autant précipiter la France dans un conflit prématuré. Le paradoxe est pourtant immense. Comment une monarchie absolue peut-elle soutenir des insurgés qui se soulèvent contre leur propre roi ?
"Au départ, c'est une question de réalisme politique", résume Steven Ekovich. "La France veut utiliser les Américains contre son ennemi héréditaire. Derrière ce conflit se cache un affrontement entre deux identités ethnoculturelles rivales. Son aide repose d'abord sur cette logique de realpolitik."
Cette "ambiguïté", soulevée par Steven Ekovich, traverse toute la politique française. Officiellement, Louis XVI ne peut cautionner une rébellion dirigée contre une monarchie. Officieusement, chaque revers britannique sert les intérêts français.
Réduire cette politique à un simple calcul géopolitique serait toutefois incomplet. Dans les salons parisiens, les idées des Lumières circulent depuis plusieurs décennies. Montesquieu, Voltaire ou Rousseau nourrissent les débats sur la liberté, la séparation des pouvoirs et la souveraineté populaire. Plusieurs dirigeants américains s'en inspirent directement.
"Dès le départ, deux logiques coexistent", observe Steven Ekovich. "Le roi agit contre la Grande-Bretagne, tandis qu'une partie de l'élite française soutient aussi les Américains par conviction." Cette dualité s'incarne dans deux figures. D'un côté, Louis XVI poursuit un objectif stratégique ; de l'autre, le marquis de La Fayette - qui deviendra la figure française la plus célèbre de la guerre d'indépendance américaine - voit dans le combat américain une cause portée par les idéaux des Lumières.
La diplomatie de l'ombre
Avant toute alliance, Versailles choisit la discrétion. Le 2 mai 1776, Louis XVI autorise le comte de Vergennes à envoyer clandestinement des armes, des munitions et du matériel aux insurgés par l'intermédiaire de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, qui agit derrière la "société-écran" Rodrigue Hortalez et Compagnie.
"Beaumarchais devient un agent secret indispensable de Louis XVI", souligne Émilie Mitran. "Il permet de financer les rebelles tant que la France refuse encore de s'engager officiellement."
Cette prudence répond à plusieurs impératifs. "Personne ne sait encore si les insurgés iront jusqu'à proclamer leur indépendance ni s'ils pourront résister à la puissance militaire britannique", explique l'historienne. "Pour la France, un engagement prématuré risquerait d'aboutir à une nouvelle catastrophe financière et diplomatique."

La rupture entre la Couronne britannique et ses treize colonies est finalement actée deux mois plus tard, le 4 juillet 1776, lors de l'adoption de la Déclaration d'indépendance. Le nom de la jeune nation américaine de "Colonies unies" devient "États-Unis d'Amérique".
Les combats ne cessent pas pour autant. En septembre 1776, les troupes britanniques s'emparent de New York. Pour les représentants des colonies américaines qui viennent de déclarer leur indépendance, il est urgent de trouver des renforts.
Désireux de hâter le rapprochement avec la France, le Congrès dépêche à Paris un nouveau commissaire : Benjamin Franklin. Arrivé en France en décembre 1776 pour solliciter l'aide de Louis XVI, le savant américain devient rapidement une vedette dans la capitale.
"Benjamin Franklin séduit les Français autant par ses inventions que par sa personnalité", affirme Émilie Mitran. "Il fréquente les salons, maîtrise leurs codes et incarne aux yeux des Français les nouveaux idéaux venus d'Amérique."

Mais Vergennes reste fidèle à sa stratégie : attendre le moment opportun avant de transformer ce soutien clandestin en alliance ouverte. Ce moment n'arrive qu'en octobre 1777. À Saratoga, les troupes de George Washington infligent une défaite décisive aux Britanniques, obligeant 6 000 soldats anglais à capituler.
Ce succès militaire convainc finalement Versailles que les insurgés peuvent l'emporter. Quelques mois plus tard, la France signe une alliance avec les États-Unis et entre officiellement dans la guerre contre la Grande-Bretagne. Une décision qui va profondément changer le cours du conflit.
