
L'écran annonce une pause fraîcheur lors du match de football de la Coupe du monde du groupe E opposant l'Équateur à l'Allemagne à East Rutherford, dans le New Jersey, près de New York, le jeudi 25 juin 2026. © Frank Franklin II, AP
Avec le réchauffement climatique, le mois de juin devient de plus en plus chaud. S'imposent alors des pauses fraîcheur à chaque mi-temps des matches de la Coupe du monde, qui se déroule en ce moment en Amérique du Nord. C'est du moins la justification offerte par la Fifa à cette nouvelle règle entrée en vigueur pour cette compétition, une règle qui fait l'objet d'une multitude de critiques des fans, de la presse, d'entraîneurs, et de joueurs, même si certains en louent les bénéfices.
Jusqu'à présent, les pauses fraîcheur étaient réservées pour des matches qui se déroulaient sous des conditions météorologiques sévères, avec un seuil de température placé aux alentours de 30°C, avec de légères variations selon les championnats. Pour cette Coupe du monde, aucune affiche n'en est épargnée, même lorsque les températures ne dépassent pas les 20°C.
Les affaires avant tout
Plusieurs sceptiques accusent ces pauses de servir la gourmandise financière de la Fifa plutôt que la santé des joueurs. Ils pointent notamment du doigt l'autorisation de la diffusion de publicité en plein milieu du match. De quoi permettre à la fédération de vendre aux diffuseurs les droits de son tournoi à des prix bien plus élevés.
Selon la société spécialisée Awful Announcing, Fox Sports pourrait empocher 250 millions de dollars (215 millions d'euros environ) pour les spots publicitaires durant ces deux pauses de rafraîchissements. En cas de finale de l'équipe de France, 20 secondes de publicité sur M6 seront facturées 425 000 euros.

Benoît Perrochais, chef du service des sports de France 24, explique que "les pauses fraîcheur, c'est bien pour les joueurs, mais c'est surtout très bien pour les annonceurs, puisqu'ils profitent évidemment de ces pauses pour en faire une pause pub". Il rappelle l'incident à l'ouverture du Mondial, lors duquel la reprise du match avait été retardée car le diffuseur américain Fox Sports n'avait pas encore terminé sa page de pub.
Cet incident a renforcé les doutes autour de la sincérité des intentions derrière les pauses fraîcheur, qui ont déclenché plusieurs réactions scandalisées chez les amoureux et professionnels du ballon rond.
"Complètement dépossédé"
"C'est une pause publicitaire, pas une pause fraîcheur. Le foot part en vrille !" s'est exclamé le sélectionneur du Paraguay, Gustavo Alfaro.
Sur le terrain, plusieurs voient en la pause fraîcheur une attaque envers l'ADN de ce qu'est le football et une américanisation du sport, avec des matches joués en quatre quart-temps plutôt que deux mi-temps.
Alexis Lalas, ancien joueur de la sélection américaine et présentateur sur la chaîne Fox Sports, ironise justement sur cette tournure états-unienne dans un post X : "À la fin du premier quart-temps, Mexique 1, Afrique du Sud 0."
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Accepter Gérer mes choixDans la presse, comme chez les professionnels du sport, cette transformation fait gronder les puristes. "Jouer quatre périodes au lieu de deux altère la conception même du football", déplore l'Argentin Marcelo Bielsa, sélectionneur de l'Uruguay.
Son compatriote aux commandes de la sélection américaine, Mauricio Pochettino, est tout aussi critique. "Si on ajoute, ajoute et ajoute des règles, alors le football que nous connaissons n'existera plus", avertissait-il en conférence de presse.
Yoann Riou, journaliste sportif, a témoigné sur la chaîne l'Équipe de son inquiétude pour le futur du football et de l'abandon de ses origines populaires. "En quelques années, il y a eu la VAR, les cinq remplacements qui favorisent les grandes équipes qui ont de l'argent pour avoir des meilleurs remplaçants" et maintenant, les pauses fraîcheur. Tout cela symbolise, selon lui, un écart avec un sport autrefois "ouvrier", dont "on est complètement dépossédé."
La frustration est donc grande et s'illustre chez les supporters par les huées qui accompagnent les coups de sifflet de l'arbitre annonciateurs de la pause. Pourtant, certains louent les avantages de cette réforme qui révolutionne le football.
Le "coaching break", une "aubaine"?
Lors de la rencontre Suisse-Bosnie-Herzégovine à Los Angeles, la Nati est amorphe pendant les 70 premières minutes, en manque terrible d'inspiration et incapable de franchir le mur défensif bosnien. L'arbitre annonce la pause fraîcheur, et il semble pour l'instant que la Bosnie tient son exploit. De retour sur la pelouse, les Helvètes, ayant effectué un triple changement, sont méconnaissables. Créatifs, vifs, ambitieux, ils trouvent les filets quatre fois en moins d’une demi-heure pour s’imposer 4-1.
Ce phénomène est loin d'être isolé. Selon une analyse réalisée par le quotidien espagnol El Pais, lors des 28 premiers matches du tournoi, près de 78 % des pauses fraîcheur auraient modifié la dynamique des rencontres. Sur les 56 interruptions analysées, 24 ont provoqué un véritable changement de dynamique, tandis que 20 autres ont vu l'équipe dominatrice perdre le contrôle du match après la reprise.

Didier Deschamps témoigne de l'effet de ces pauses fraîcheur qui, "en trois minutes, si vous êtes dans un temps fort, coupent tout. Elles peuvent aider quand vous êtes moins bien, mais peuvent aussi faire l'inverse". "Son capitaine, Kylian Mbappé, y trouve la même conclusion. "Si on est dominé à la 25e minute, je serai bien content qu'il y ait une pause".
Au-delà de l'effet sur la dynamique d'une rencontre, les pauses offrent une opportunité pour les entraîneurs de faire le point avec les joueurs. "C'est tout comme une mi-temps", estime le sélectionneur de l'Argentine Lionel Scaloni. Il ajoute que "les interruptions constantes du jeu peuvent aider l'équipe théoriquement la plus faible parce qu'elle a le temps de récupérer", ce qui force les grandes équipes à repenser leurs tactiques pour faire couler les blocs bas.
Rudi Garcia, le Français à la tête de l'équipe belge, ne se plaint surtout pas de cette nouvelle addition. "J'appelle ça le 'coaching break' et non pas le ‘cooling' break'. Franchement c'est une aubaine !", se réjouit-il. "C'est des moments où on pourra parler avec les joueurs, recadrer tactiquement, leur donner des conseils…"
Si cela fait déjà partie du travail d'entraîneur quand le jeu est en cours, Sean Dyche, sélectionneur en Premier League anglaise, explique que "lorsque le match bat son plein, que les joueurs sont en pleine action, en pleine phase de jeu, il est difficile de faire passer un message. C'est donc un avantage indéniable pour le staff technique et les entraîneurs. Et parfois, c'est tout simplement un moment d'hydratation bien nécessaire".
Les pauses fraîcheur, dont les intentions restent floues et fortement critiquées, révolutionnent donc le football sur le terrain et dans les coulisses. Alors que les championnats européens ont pour l'instant refusé d'en faire la norme mais que la Fifa a confirmé sa volonté de les imposer aux prochains Mondiaux, l'impact de cette réforme sur le ballon rond reste encore à déterminer sur la longueur.
