
Une femme se rafraichit sous des brumisateurs, le 21 juin 2026, à Bordeaux. © Romain Perrocheau, AFP
Records de température, fermeture d'écoles, suppression de trains : d'une intensité "exceptionnelle, similaire à celle d'août 2003" qui avait fait près de 15 000 morts en France, "mais de durée encore incertaine", selon Météo-France, la vague de chaleur qui touche l'Hexagone depuis le 17 juin met à nouveau en lumière l'impréparation du pays face au changement climatique.
Mardi 23 juin, 54 départements seront placés en vigilance rouge et 35 autres en orange, soit 90 % de la population française confrontée à des chaleurs extrêmes et exceptionnelles, du jamais-vu. Lundi, les températures ont oscillé entre 36 °C et 43 °C à travers le pays.
Rien de surprenant pour autant car, comme le souligne le chercheur François Gemenne, co-auteur du 6e rapport du Giec, interrogé par France 24, les effets du changement climatique ont été maintes fois annoncés par les scientifiques et "les températures atteintes cette semaine vont devenir la nouvelle norme".
Il est selon lui urgent de mettre en place des plans d'adaptation, en commençant par la rénovation des bâtiments, mais aussi en ayant un débat apaisé sur la climatisation, le tout sans oublier les enjeux sociaux de la question climatique.
France 24 : Cette nouvelle canicule est comparable à celle de 2003 par son intensité et pourrait bientôt l'être aussi par sa durée. Elle suit la canicule du mois de mai qui était déjà exceptionnelle pour sa précocité. Tout se passe finalement comme l'avaient prévu les scientifiques…
François Gemenne : Absolument. C'est relativement conforme aux prévisions et aux scénarios. On le sait depuis au moins 40 ans : un des grands effets du changement climatique en Europe, c'est l'augmentation de la fréquence et de l'intensité des phénomènes extrêmes. Cela signifie plus de canicules, et des canicules qui durent plus longtemps. C'est exactement ce qui avait été prévu.
Par ailleurs, comme la dette publique, c'est un phénomène cumulatif. Tant qu'on est en déficit, on creuse la dette. Et même si on réduit les déficits, la dette augmente et est plus importante aujourd'hui qu'elle ne l'était hier. Pour le réchauffement climatique, c'est la même chose. Tant qu'on accumulera des gaz à effet de serre dans l'atmosphère, le climat continuera de se réchauffer. Donc les records de température vont tout le temps être battus – même si je n'aime pas trop parler de record, car cela donne l'impression que c'est exceptionnel, que cela ne se reproduira pas dans le futur, comme un record olympique qui est une performance extraordinaire. Là, malheureusement, ce n'est pas extraordinaire : les températures atteintes cette semaine vont devenir la nouvelle norme et seront même considérées comme relativement fraîches par rapport à 2028, 2030, 2040, 2050. C'est une certitude.
Les responsables politiques regrettent de ne pas être allés assez vite dans les mesures d'atténuation et d'adaptation au changement climatique. Quelles actions prioritaires auraient dû être engagées ces dernières années et doivent désormais l'être au plus vite ?
La priorité des priorités, c'est la rénovation des bâtiments publics et des bâtiments scolaires en particulier. On voit bien aujourd'hui l'état catastrophique du bâti. Le gouvernement avait lancé en 2019 un plan de rénovation énergétique, mais il a été laissé à l'abandon. C'est très dommage, car la rénovation des bâtiments a un impact concret sur la santé des gens, sur la capacité des élèves à se concentrer, à bien travailler.
Il y a aussi un gros enjeu social derrière cette question, car on sait que ceux qui souffrent le plus sont ceux qui vivent dans des petits appartements, sous les toits des immeubles. Le taux de mortalité y est plus important. On pourrait imaginer pour ces personnes l'ouverture de salles de rafraichissement dans des gymnases par exemple.
Le débat sur la climatisation a été relancée par Marine Le Pen, qui souhaite un "grand plan clim". Jean-Luc Mélenchon lui a répondu que la climatisation généralisée aggraverait le problème. Quel est votre point de vue ?
Le débat doit évoluer, car la réglementation a évolué. Les systèmes de climatisation utilisaient auparavant des gaz fluorés réfrigérants qui étaient très nocifs pour le climat. Ces gaz sont interdits dans l'Union européenne depuis 2024. Or, comme en France l'électricité est décarbonée, l'impact climatique des climatiseurs est aujourd'hui extrêmement limité. Le seul souci, ce sont les rejets locaux de chaleur en ville, notamment dans les zones très densément peuplées. Mais comme nous vivons davantage à l'intérieur que dans la rue, il me semble que les bénéfices en termes de santé publique dépassent largement les inconvénients locaux.
La priorité, ce sont bien sûr les bâtiments publics. Après, c'est quelque chose qui peut sauver des vies dans certains logements. Mais c'est aussi une question économique, car la climatisation coûte cher et il y a une grande inégalité d'accès. D'où la nécessité de travailler aussi à des solutions collectives comme l'adaptation des villes, leur végétalisation, etc. La question de l'adaptation, ce n'est pas qu'une question individuelle.
Le risque n'est-il pas de faire oublier l'urgence de l'atténuation en laissant les gens croire que le réchauffement climatique n'est pas si grave, puisqu'on ne souffrirait plus des fortes chaleurs en intérieur ?
L'opposition à la climatisation vient parfois de cette idée que si nous souffrions moins des impacts du changement climatique, cela affaiblirait la cause de la décarbonation. Mais les gens sont plus intelligents que ça. Il faut par ailleurs comprendre que la décarbonation est dans notre intérêt, pas seulement pour le climat, mais aussi pour des questions de souveraineté, de compétitivité, de pouvoir d'achat, de modernisation de notre économie. Enfin, toutes les recherches montrent que le niveau d'exposition au changement climatique n'est pas corrélé à l'inclination à l'action. En clair, ce n'est pas parce que vous souffrez des impacts du changement climatique que vous allez être plus incité à agir.
Vous évoquez la nécessité de trouver des solutions collectives. Mais alors que la campagne présidentielle 2027 se profile, la plupart des candidats semblent regarder ailleurs…
Beaucoup d'électeurs ont encore l'idée ancrée dans leur tête que notre action n'a pas de sens au niveau national si les autres nations n'agissent pas, si la Chine ne fait rien ou si les États-Unis ne font rien. Or, ce n'est pas vrai du tout, notamment sur l'adaptation qui est nécessaire et utile, même si les autres ne bougent pas. C'est important que les candidats à la présidentielle fassent des propositions sur ce sujet, car l'adaptation ne dépend pas des autres. Malheureusement, il y a de grandes chances pour que l'immigration écrase tout le reste durant la campagne.
Finalement, on a peut-être fait l'erreur de trop compter sur les gouvernements pour impulser la transition. Je crois que ceux qui vont l'impulser, ce sont en fait les entreprises, la société civile et les municipalités.
On a l'impression que le scénario se répète systématiquement lors de chaque canicule. Les médias parlent du problème du réchauffement climatique, les gens subissent, puis oublient…
Exactement. Nous allons énormément parler de climat cette semaine. Les températures redescendront la semaine prochaine et nous n'en parlerons plus. Arrivera la prochaine canicule et on dira à nouveau : 'Nous ne sommes pas prêts'.
