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Marc et Simonne Bloch au Panthéon : unis dans la guerre et dans la mort
L'historien et résistant Marc Bloch, assassiné par la Gestapo en 1944, fait son entrée mardi au Panthéon. Il y sera accompagné par son épouse, Simonne Vidal. Femme de l'ombre, elle a joué un rôle essentiel dans ses travaux universitaires, en tant que secrétaire et assistante de recherche. Elle s'est aussi engagée à ses côtés pendant la guerre, contribuant à ses activités et à sa vie clandestine.
Marc Bloch et Simonne Vidal se sont mariés le 23 juillet 1919 à Paris. © Studio Graphique FMM

"Mon amour, hélas, mon cher amour. Me faudra-t-il partir cette année. Pour le grand voyage sans retour. Et te laisser seule, mon aimée ?" Lorsqu’il écrit en 1943 ce poème intitulé "Ballade triste" dédié à son épouse, Simonne, l’historien Marc Bloch est entré en clandestinité dans la Résistance. Il sait que cet engagement peut lui être fatal, alors que la répression allemande fait rage.

"Mon amour, hélas, mon seul amour. Quand pour moi l’heure sera sonnée. Que tout mortel entend à son tour. Tiens-toi bien près de moi, mon aimée", poursuit-il, pressentant un funeste destin, tout en laissant transparaître son immense tendresse pour son épouse. Un an plus tard, le 16 juin 1944, le résistant est exécuté par la Gestapo dans l’Ain avec 29 de ses camarades. Sa femme meurt quelques semaines plus tard, le 2 juillet, emportée par un cancer de l’estomac dans un hôpital lyonnais.

"Elle était le grand amour de Marc, c’était un couple fusionnel intellectuellement et en amour. Il lui écrivit des poèmes d’amour jusqu’au bout", résume leur petite-fille Suzanne Bloch, alors que ses grands-parents s’apprêtent à faire leur entrée, côte à côte, mardi 23 juin au Panthéon. "Sa présence est pleinement justifiée et indispensable au regard de l’effacement des femmes sans qui certains grands hommes ne l’auraient pas été", ajoute leur descendante.

Un engagement commun lors de la Grande Guerre

La trajectoire du célèbre historien, honoré pour son engagement dans les deux conflits mondiaux, n’aurait en effet pas été la même sans ce mariage avec Simonne Vidal.

Issus d’un même milieu bourgeois et de familles juives, ils participent tous deux à la Première Guerre mondiale. Alors que Marc, normalien et professeur d’histoire, se bat sous l’uniforme français lors des batailles de la Marne, de l’Argonne, de la Somme ou encore du Chemin des Dames, sa future épouse, fille de polytechnicien, s’engage comme infirmière volontaire en 1916, travaillant auprès des prisonniers et des réfugiés à Dieppe. Elle est même décorée de la médaille de la Reconnaissance française "pour grand dévouement et extrême bonté".

Marc et Simonne Bloch au Panthéon : unis dans la guerre et dans la mort
Marc Bloch (à droite) avec ses parents vers l'âge de 18 ans. © Archives familiales

Au sortir de la guerre, ils se rencontrent grâce à leurs parents qui font partie des mêmes cercles de relations à Paris. Ils se marient peu après, le 23 juillet 1919, à la synagogue de la rue Buffault, dans le IXᵉ arrondissement, puis s’installent à Strasbourg, où l’historien, spécialiste du Moyen Âge, est devenu enseignant. Leurs six enfants naissent en Alsace.

Sa principale collaboratrice

Alors que la carrière de Marc prend son envol avec sa thèse soutenue en 1920 et intitulée "Rois et Serfs, un chapitre d’histoire capétienne", ou encore la publication de l'ouvrage de référence "Les Rois thaumaturges" en 1924, Simone partage la vie intellectuelle de son époux.

"Elle était la principale collaboratrice de son mari, elle tapait tous ses manuscrits, classait ses fiches, prenait des notes pendant ses cours", décrit Suzette Bloch. "On peut affirmer que pas un mot n’est sorti de sa plume sans qu’elle ne l’ait relu, selon leur fils aîné Étienne", ajoute la fille de Louis, troisième enfant du couple.

Marc et Simonne Bloch au Panthéon : unis dans la guerre et dans la mort
Simonne et Marc Bloch et leurs deux plus jeunes enfants Suzette et Jean-Paul au début des années 1930. © Wikimedia

La mère de famille côtoie aussi ses collaborateurs, dont Lucien Febvre, avec qui Marc Bloch va fonder la revue "Annales d’histoire économique et sociale", qui révolutionne la recherche historique. Malgré tout, Simonne reste dans l’ombre et s’occupe aussi principalement de tenir le foyer et l’intendance de la maison. En 1936, ils déménagent de Strasbourg à Paris, où l’historien a été élu à la Sorbonne.

La déflagration de la Seconde Guerre mondiale

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, fidèles à leur amour pour la France, ils s’engagent tous les deux de nouveau, Marc comme officier de réserve et Simmone comme infirmière volontaire dans la Creuse, où ils ont acheté une maison de famille.

Après le retour de l’historien à la suite de la débâcle de l’armée française au printemps 1940, dont il analyse à chaud les causes dans son livre publié à titre posthume "L’Étrange défaite", les Bloch s’installent dans un petit appartement à Clermont-Ferrand, où Marc peut rejoindre le corps professoral de l'Université de Strasbourg, récemment transféré.

Très vite, les premières mesures antisémites du gouvernement de Vichy frappent la famille. En octobre, Marc Bloch est exclu de la fonction publique en raison du statut des juifs promulgué par le régime de Pétain. Il obtient cependant une dérogation temporaire pour "services exceptionnels à la France" et décroche un poste d'enseignant à Montpellier, ville au climat plus clément, alors que son épouse tombe régulièrement malade.

Conscients du danger qui pèse sur eux, Marc et Simonne prennent la décision de s'exiler aux États-Unis, mais faute d’obtenir des visas pour toute la famille, ils renoncent. Peu à peu, l’ancien professeur de la Sorbonne s’engage dans la Résistance. Il rejoint le mouvement Liberté à la faculté de Montpellier, tout comme deux de ses fils, Étienne et Louis.

Après l’invasion de la zone libre par l’armée allemande, Marc Bloch rejoint finalement la clandestinité et entre dans le mouvement Franc-Tireur à Lyon en 1943. Simonne le soutient dans cette démarche. "C’est surtout elle qui a géré l’arrière et qui va protéger le reste de sa famille", souligne ainsi l’historien Stéphane Nivet. "Elle va rester seule avec les plus jeunes enfants, même si deux d’entre eux, Étienne et Louis, ont réussi à rejoindre la France libre en passant par l’Espagne", précise l’auteur de "L'Assassinat de Marc Bloch, un historien dans la Résistance" (éditions Midi-Pyrénéennes).

Malgré les difficultés, Simonne parvient à envoyer régulièrement à son mari de la nourriture, des vêtements, des livres et des provisions. "Elle est même venue le voir à Lyon de temps en temps. On a des témoins qui racontent qu’il crevait vraiment de solitude parce que sa femme n’était pas là. C’était un couple très uni", poursuit ce spécialiste de la Seconde Guerre mondiale.

Une fin tragique et commune dans l'anonymat

Le 8 mars 1944, Marc est finalement arrêté dans le cadre d’un vaste coup de filet orchestré par la Gestapo. Dans une dernière lettre adressée à sa femme ce matin-là, l’historien écrit : "Malgré ton courage et ta raison, j'imagine que tu es un peu troublée par toutes les décisions à prendre. Je suis désolé d'être si loin."

Préoccupée par son sort, Simonne se rend immédiatement à Lyon avec sa fille aînée, Alice, non sans avoir pris le temps de cacher ses plus jeunes enfants. Mais au cours de ce séjour, sa santé se dégrade. Elle doit être hospitalisée sous le faux nom de Simonne Perrier en raison des persécutions contre les juifs. Opérée d’urgence, elle meurt le 2 juillet 1944 sans savoir que le grand amour de sa vie est lui-même tombé sous les balles allemandes quelques semaines plus tôt. "J’ai vraiment trouvé touchante l’image de ce couple qui disparaît presque en même temps à l’été 1944", confie Stéphane Nivet.

Tous les deux meurent dans l’anonymat. La dépouille de Marc Bloch n’est identifiée qu’en novembre, tandis que Simonne est enterrée sous sa fausse identité et sans cérémonie au cimetière de la Guillotière. Il faudra attendre l’enquête de Stéphane Nivet pour que les descendants de cette femme d’exception apprennent finalement où elle repose.

En 1954, sans que sa famille ne soit prévenue, son corps est exhumé et ses cendres sont dispersées.

Marc et Simonne Bloch au Panthéon : unis dans la guerre et dans la mort
La tombe de l'historien et résistant français Marc Bloch est visible au cimetière du Bourg-d'Hem, dans le centre de la France, le 1er juin 2026. Bloch, né à Lyon le 6 juillet 1886, a été exécuté par la Gestapo à Saint-Didier-de-Formans le 16 juin 1944 et sera intronisé au Panthéon à Paris le 23 juin 2026. AFP - PHILIPPE LOPEZ

Séparés par la guerre, Marc et Simonne vont être symboliquement réunis au Panthéon. Ce sont deux cénotaphes vides qui vont en effet faire leur entrée dans le temple républicain, sanctuaire de la mémoire nationale. Leurs descendants ont décidé de ne pas déplacer les cendres de Marc Bloch, qui se trouvent depuis 1977 dans le caveau familial du Bourg-d'Hem, dans la Creuse. "Il y repose dans ce joli petit cimetière aux côtés de ses enfants, pourquoi l'en éloigner ?", justifie Suzette Bloch.

Comme pour les résistants Missak et Mélinée Manouchian en 2025, la petite-fille du couple se félicite en tout cas de ce double hommage. Pour leur descendante, ils sont indissociables. Le travail de Simonne "n’a pas été reconnu et n'est pratiquement pas documenté, comme pour la plupart des femmes de cette époque", insiste-t-elle. "Je souhaite que la devise figurant sur le fronton du Panthéon, 'Aux grands hommes, la patrie reconnaissante', soit modifiée et devienne un jour 'Aux grandes femmes et aux grands hommes, la patrie reconnaissante'."