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Face à l'Ukraine, Vladimir Poutine prêt à rejouer la carte biélorusse ?
L'armée ukrainienne a envoyé des renforts dans les régions du nord du pays alors que la Russie envisage, selon Kiev, de lancer des opérations militaires depuis le territoire de son allié biélorusse. Un scénario qui rappelle les premiers jours de l'invasion à grande échelle, en février 2022.
Le président russe Vladimir Poutine et son homologue biélorusse Alexandre Loukachenko participent à une visioconférence dans le cadre d'exercices nucléaires conjoints au Centre de crise présidentiel du Kremlin, à Moscou, le 21 mai 2026. © Mikhail Metzel, AP

Le danger est latent mais bien réel pour Kiev. L'Ukraine a renforcé sa présence militaire dans les régions du Nord, tandis que le Service de sécurité d'Ukraine (SBU) a annoncé jeudi 21 mai des opérations de contrôle près de la frontière. Des mesures préventives "sans précédent" qui interviennent alors que la Russie est soupçonnée de vouloir étendre le spectre de la guerre depuis la Biélorussie.

L'objectif est d'"empêcher l'ennemi de s'infiltrer dans les zones frontalières, de mener des activités de sabotage et terroristes, de conduire des opérations subversives et de renseignement", a précisé le SBU dans une communication sur Telegram.

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Face à l'Ukraine, Vladimir Poutine prêt à rejouer la carte biélorusse ?
© France 24
01:24

Ces opérations d'envergure impliquent la police, les forces armées, la garde nationale, les garde-frontières et concernent cinq régions, notamment celles de Tchernihiv, Kiev et Rivné.

"Nous avons analysé en détail les informations fournies par nos services de renseignement concernant la planification par la Russie d’opérations offensives dans l’axe Tchernihiv-Kiev", avait déclaré la veille Volodymyr Zelensky, ajoutant que Kiev étudiait cinq scénarios d'une extension des opérations russes.

Entre l'Ukraine et la Biélorussie, une frontière sous haute surveillance. © Studio graphique de France 24

Selon Oleksandr Syrskyi, le commandant en chef de l'armée ukrainienne, l'État-major russe est en train de préparer activement des opérations offensives depuis le nord.

"Poutine ne fait plus aucun progrès dans le Donbass [région du sud-est de l'Ukraine]. Il perd environ un millier d'hommes par jour. Il est donc probablement en train de chercher des alternatives. Comme il n'y a pas vraiment d'option au Sud, il lui reste le Nord et donc la Biélorussie", affirme Tim Willasey-Wilsey, ancien diplomate et chercheur associé au RUSI, un centre de réflexion britannique spécialisé dans la défense et la sécurité.

L'armée russe n'a en effet enregistré aucune progression en mars et a même reculé de 120 km² en avril, une première depuis l'été 2023. À cette dynamique négative s'ajoutent des attaques de drones ukrainiens de plus en plus audacieuses sur le territoire russe. Des zones situées jusqu’à 2 000 kilomètres de la frontière ukrainienne sont désormais régulièrement touchées, important le conflit dans des foyers russes jusqu'ici épargnés. La campagne de frappes menées par l'Ukraine contre les installations pétrolières russes a également contraint Moscou à réduire sa production.

Fortifications et champs de mines

Ce n'est pas la première fois que le Kremlin se penche sur l'"option biélorusse". Cette menace plane sur Kiev depuis le début de l’invasion à grande échelle menée par la Russie en février 2022, qui avait à l'époque lancé depuis le territoire de son allié une immense colonne blindée pour tenter de prendre en tenailles la capitale ukrainienne. Une opération qui s'est soldée par un cinglant revers pour Moscou.

Cependant, Minsk a continué de s'avérer utile pour Vladimir Poutine. Selon les renseignements militaires ukrainiens, la Russie y dispose de stations de contrôle pour drones d’attaque à longue portée et y déploie des missiles à portée intermédiaire Orechnik. Des milliers d'entreprises biélorusses participent également à l'effort de guerre russe, selon Kiev. Les gardes-frontières ukrainiens ont aussi fait état début mai de la construction de voies logistiques, de terrains d'entraînement et d'autres infrastructures en coordination avec la Russie.

L'ancienne république soviétique permet également de maintenir une pression constante sur son adversaire et le flanc oriental de l'Otan. Les exercices militaires d'entraînement de ses forces nucléaires qui se sont achevés jeudi en Biélorussie en sont une nouvelle illustration. Depuis 2023, la Biélorussie accueille sur son sol des armes nucléaires russes, un déploiement rendu possible par une modification de la constitution biélorusse.

Mais si l'hypothèse d'une offensive venue du Nord peut s'avérer tentante pour Moscou, de sérieux doutes subsistent sur sa capacité à mener une telle opération.

"Il faut garder à l'esprit que la frontière est très différente aujourd'hui par rapport à 2022. Il y a des fortifications du côté ukrainien, des champs de mines, une "kill zone" ("zone létale") surveillée par des drones. Par ailleurs, il y a très peu de routes et seulement quelques-unes qui pourraient être empruntées. Le reste est très boisé", note Huseyn Aliyev, spécialiste de la guerre en Ukraine à l’université de Glasgow.

Pour tenter de contourner le gros des défenses, une incursion plus à l'ouest, le long de cette frontière de 890 kilomètres, permettrait de limiter les pertes, selon Tim Willasey-Wilsey. "Mais cela allongerait les lignes de communication et d'approvisionnement et on sait que l'Ukraine est devenue extrêmement efficace dans l'utilisation des missiles et des drones pour perturber ces lignes."

Une menace prise au sérieux

Selon les experts interrogés par France 24, une opération d'ampleur depuis la Biélorussie nécessiterait des dizaines de milliers d'hommes expérimentés. Or, la Russie a considérablement réduit sa présence militaire depuis le début de son offensive, passée à quelques milliers de soldats contre 30 000 lors du déclenchement de "l'opération spéciale", selon le vocable utilisé par le Kremlin pour désigner l'agression de son voisin.

De l'aveu même des autorités ukrainiennes, aucun mouvement de matériel ou de personnel n'a été repéré à la frontière. "Compte tenu de leurs pertes et de la situation générale sur la ligne de front, je ne vois pas cette possibilité à l’heure actuelle", a indiqué le vice-chef du bureau du président ukrainien, Pavlo Palissa.

"Les analystes militaires ukrainiens affirment également qu'il s'agit d'une possibilité très éloignée et que les Russes n'ont pas les moyens de mener une opération d'envergure. Les messages émanant du camp ukrainien sont donc assez contradictoires. On peut y voir la volonté d'alerter l'opinion publique ukrainienne dans son ensemble", décrypte Huseyn Aliyev.

Malgré ces réserves, la menace est prise au sérieux par Kiev qui, depuis 2022, surveille la moindre activité suspecte de l'autre côté de la frontière. Lors de sa traditionnelle allocution, Volodymyr Zelensky a annoncé mercredi l'envoi de renforts, sans en préciser le nombre, dans les régions du Nord du pays.

"C'est toujours bon à prendre pour les Russes. En faisant peur aux Ukrainiens, il les oblige à dégarnir un peu le front du Donbass et à renforcer le Nord qui n'est pas très actif", analyse Jean de Gliniasty, ancien ambassadeur en Russie et directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). "La Russie peut se dire que cela vaut le coup de faire un effort en termes d'effectifs et de matériel du côté de la Biélorussie."

Ambigüité biélorusse

Soutien loyal de Vladimir Poutine, Alexandre Loukachenko a veillé depuis le début des hostilités à ne jamais engager directement ses troupes dans le conflit. Malgré la multiplication des signes d'allégeance envers Moscou, les experts estiment que l'autocrate biélorusse, réélu en janvier 2025 pour un septième mandat, ne souhaite pas un engagement accru de son pays dans la guerre. 

"La réticence de Loukachenko est un autre problème. Il n'a jamais vraiment été très enthousiaste à l'idée d'aider la Russie, même si Poutine peut le contraindre à s'impliquer davantage", explique Tim Willasey-Wilsey. "Loukachenko garde le souvenir des manifestations de 2020 à Minsk et reste donc inquiet pour sa position sur le plan intérieur. Il essaye également de se rapprocher des États-Unis et il est même question d’ouvrir une ambassade américaine à Minsk."

Depuis fin 2025, Alexandre Loukachenko mène une stratégie de réchauffement de ses relations avec Washington, qui a levé une série de sanctions visant le régime biélorusse en échange de la libération de prisonniers politiques. Une forme de retour à la normale pour ce régime paria qui révolte Kiev. Fin avril, le président Zelensky a imposé un deuxième paquet de sanctions contre la Biélorussie, après une première salve adoptée en février.

"Kiev a toujours fait valoir auprès de ses alliés européens et aux États-Unis que la Biélorussie participe directement à cette guerre aux côtés de la Russie et constitue une menace pour la stabilité en Europe", remarque Huseyn Aliyev.

Après ces révélations d'une possible offensive russe depuis le Nord, le président ukrainien a menacé de nouveau son voisin de mesures de représailles diplomatiques.

"Volodymyr Zelensky rappelle à ses alliés de ne pas oublier la Biélorussie, parce que c'est un ennemi qui pourrait potentiellement faire basculer le sort des armes en Ukraine", estime Jean de Gliniasty.

Face aux nouvelles protestations de Kiev, lassé de devoir composer avec ce voisin imprévisible, Alexandre Loukachenko semble vouloir poursuivre sa politique d'ambiguïté au service de Moscou. Le président biélorusse a assuré jeudi que son pays ne constituait "aucune menace pour qui que ce soit", mais qu’il était prêt à défendre la Russie "par tous les moyens possibles".