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Drones et guerre hybride : pourquoi la Lettonie se retrouve dans le viseur des espions russes
Les services secrets russes accusent sans preuve la Lettonie d’aider l’Ukraine à frapper en Russie avec des drones. Ils menacent même le pays balte de représailles militaires. Le Kremlin, qui continue d'actionner de nouveaux leviers de la guerre hybride, n'a pas choisi par hasard la Lettonie pour en faire son punching-ball du moment.
Les services secrets russes mettent la pression sur la Lettonie en l'accusant de laisser des Ukrainiens mener des attaques de drones contre la Russie depuis le territoire de ce pays balte. © AFP - Gints Ivuskans

Moscou a tapé fort sur la Lettonie, lundi 19 mai à l’ONU. Vassili Nebenzia, le représentant russe au Conseil de sécurité, a accusé sans preuve Riga de laisser l’Ukraine se servir de son territoire pour préparer des frappes de drones en Russie.

Le diplomate russe a ensuite menacé cet État balte de représailles militaires, assurant que l’Otan ne viendrait pas à son secours, même si la Lettonie appartient à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord depuis 2004.

Des espions russes très agressifs

Avant la grosse colère de Vassili Nebenzia à l'ONU, le SVR, le service de renseignement extérieur russe, avait lancé la veille des accusations similaires contre la Lettonie.

Les espions russes ont même cité cinq bases militaires lettones où seraient déjà stationnés des soldats ukrainiens pour préparer leurs attaques contre la Russie. "La russophobie abjecte des dirigeants actuels en Lettonie s’est révélée plus forte que leur esprit critique et leur instinct de préservation", a lancé le SVR.

"La Russie ment de nouveau et, cette fois-ci, c’est son service de renseignement extérieur qui mène une opération de désinformation", s’est emportée en retour Baiba Braze, la ministre lettonne des Affaires étrangères, sur X.

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Drones et guerre hybride : pourquoi la Lettonie se retrouve dans le viseur des espions russes
© France 24
04:10

À l'ONU, Sanita Pavļuta-Deslandes, représentante de la Lettonie, a martelé que "les mensonges, la désinformation et les menaces agressives ne sont que des signes de faiblesse et de désespoir [russe]". Les États-Unis ont, de leur côté, pris le parti de Riga, mettant la Russie en garde contre la tentation de "menacer des membres de l’Otan".

Ce n’est pas la première fois qu’un pays balte se retrouve dans le viseur russe, soupçonné d'assister militairement l’Ukraine. Mais "cette fois-ci les accusations sont particulièrement précises", constate Maris Andzans, directeur du Centre des études géopolitiques de Riga.

L’Estonie, la Lituanie et la Lettonie ont été accusées à plusieurs reprises "d’accueillir des terroristes ukrainiens" sur leur territoire et de laisser Kiev utiliser leur espace aérien pour mener des attaques contre la Russie.

"Gestion de crise" pour la Russie

Mais avec ces précisions supplémentaires, Moscou semble vouloir monter la pression d’un cran en suggérant que cette fois-ci, c’est du concret. "Le Kremlin utilise souvent le SVR pour lancer des accusations particulièrement agressives et sans fondement pour fournir un cadre narratif justifiant une éventuelle future action militaire contre le pays ciblé", soulignent les experts de l’Institut for the Study of War, un cercle de réflexion stratégique américain, dans leur note d’analyse du conflit en Ukraine publiée lundi 18 mai.

La Russie se préparerait-elle à une opération militaire contre la Lettonie ? "C’est une escalade plus politique et rhétorique que militaire", tempère Elina Vroblevska, directrice adjointe du Centre d’études des politiques d’Europe de l’Est à Riga.

La situation sur le front en Ukraine ne plaide pas non plus pour une extension du domaine de la guerre. "La dernière chose dont l’armée russe a envie actuellement, c’est d’entamer des hostilités contre un pays de l'Otan", soutient Christian Kaunert, spécialiste des questions de sécurité internationale à l’University of South Wales à Cardiff.

Ces accusations contre la Lettonie "relèvent plutôt de la gestion de crise pour Moscou", assure Elina Vroblevska. Pour cette experte, ce n’est pas un hasard si elles interviennent peu après l’attaque de drones sur la région de Moscou, survenue dans la nuit du lundi 11 au mardi 12 mai. "Le pouvoir russe s’est montré particulièrement discret sur cette attaque. Les accusations contre la Lettonie peuvent permettre aux autorités de clamer que ce n’est pas étonnant si les Ukrainiens parviennent à frapper aussi loin puisqu’ils sont activement soutenus par l’Otan", explique-t-elle.

Plus généralement, "comme la guerre en Ukraine ne se passe pas très bien en ce moment pour la Russie, il est important pour le Kremlin de mettre en avant le narratif d'un conflit non seulement contre l’Ukraine, mais contre l’Otan. Je ne serais pas surpris si des accusations similaires étaient bientôt proférées contre d’autres pays comme la Pologne ou l’Allemagne", note Christian Kaunert.

La Lettonie, cible opportuniste

Pour Moscou, il était logique de commencer par les pays baltes et plus particulièrement la Lettonie, terreau potentiellement fertile pour des opérations de déstabilisation. "Parmi les pays baltes, la Lettonie est celui qui compte la plus importante population russophone. Il y règne également une plus grande méfiance à l’égard de l’Otan et le pourcentage de la population qui reconnaît que la Russie est l’agresseur en Ukraine est moins important que dans les autres pays baltes", résume Maris Andzans.

Le SVR a aussi choisi un moment d’instabilité politique en Lettonie pour lancer ces accusations. La Première ministre Evika Silina a annoncé sa démission, jeudi 14 mai, à la suite de scandales… en partie liés à la Russie. En effet, le gouvernement de coalition avait été fragilisé après qu'une série de drones ukrainiens se sont écrasés sur le territoire letton début mai.

Il a été mis en cause pour ne pas avoir su protéger l’espace aérien letton, ce qui a entraîné le limogeage du ministre de la Défense. Une décision qui a fait monter les tensions entre les partis de la coalition, poussant in fine la Première ministre à jeter l’éponge.

Si les drones qui se sont écrasés en Lettonie étaient bel et bien ukrainiens, l'ombre de Moscou plane au-dessus de leur dernier vol. "Les Russes ont été accusés d’avoir utilisé leurs capacités de guerre électronique pour rediriger ces drones vers les pays baltes", assure Maris Andzans.

Cette stratégie russe de rediriger des drones ukrainiens vise à "faire craquer les pays baltes vers lesquels ils sont redirigés", estime Elina Vroblevska. Pour l'experte, Moscou espère qu’à force de voir des drones s’écraser sur leur territoire, ces pays "fassent pression sur l’Ukraine pour qu’elle bombarde plus loin de leur frontière". "Le Kremlin veut notamment que Kiev arrête d’envoyer des drones vers la région de Saint-Pétersbourg", ajoute Maris Andzans.

Les accusations sans fondement du SVR et la stratégie de "détournement" de drones prouvent que la Russie continue d'actionner de nouveaux leviers de la guerre hybride, estiment les experts interrogés par France 24. Et ce n’est pas un problème uniquement pour les pays baltes. Pour Christian Kaunert, ce doit être une piqûre de rappel pour tous que lorsque la Russie est en difficulté en Ukraine, elle va d’autant plus tenter d’exporter le conflit au reste de l’Europe avec ce type d’opération.