
Des acteurs de la société civile au Pavillon de la création et de l'innovation sociale, en marge du sommet "Africa Forward", à l'université Strathmore de Nairobi, au Kenya, le 10 mai 2026. © Fondation de l'innovation pour la démocratie
Devant l’auditorium rouge et ocre de l’université Strathmore à Nairobi, des petits groupes discutent et font connaissance, dimanche 10 mai. À l’intérieur, des panels d’experts sur les ressources naturelles, la démocratie, les technologies numériques, la solidarité ou la santé se succèdent devant un auditoire clairsemé.
"Je pensais qu’il y aurait plus de monde", lance une visiteuse. "Et plus de stands", rétorque son interlocutrice.
À la veille du lancement du sommet "Africa Forward" coorganisé par la France et le Kenya pour renforcer les partenariats économiques entre l'Hexagone et le continent, les acteurs de la société civile s’étaient donné rendez-vous, lors d’un évènement sur le thème de l'innovation sociale en Afrique. Objectif : mettre en commun leurs expertises mais, aussi et surtout, adresser des recommandations aux chefs d’États Emmanuel Macron et William Ruto, espérant peser ainsi sur l’agenda du sommet.
"L’économie n’est pas qu'une affaire de chiffres et d’infrastructures", souligne la chercheuse camerounaise Nadine Machikou, qui participait à l'évènement dimanche. "Pour se projeter dans un futur commun, nous devons prendre en compte les dimensions historiques, sociales et psychologiques de la relation entre la France et l'Afrique", alerte-t-elle.
Regard critique
L'évènement de dimanche, intitulé Pavillon de la création et de l’innovation sociale, réunit une cinquantaine d’organisations panafricaines et françaises. Il a été organisé par La Fondation de l'innovation pour la démocratie, dirigée par le politologue et historien Achille Mbembe. Ce proche d’Emmanuel Macron avait déjà été chargé d'orchestrer en 2022 le sommet Afrique-France de Montpellier avec les diasporas et de jeunes Africains. L'intellectuel camerounais conserve néanmoins un regard critique sur la politique postcoloniale de la France.
Parmi les participants de cet évènement, certains jugent très sévèrement le bilan du président français, qui avait promis une “relation renouvelée” entre les pays africains et la France, plus juste et débarrassée du bagage colonial, et qui a réaffirmé dimanche depuis Nairobi qu'il n'y avait plus de "pré carré" français en Afrique francophone.
"Son agenda était de dépasser ce que j'appelle l’économie d'empire pour aller vers une économie d’entreprises, tournée vers les jeunes entrepreneurs, les diasporas et le numérique", analyse l’économiste togolais Kako Nubukpo. "Mais aujourd'hui, force est de constater que l'économie d’empire est toujours là, avec le franc CFA, l’importance des grands groupes comme Bolloré, Vinci ou Eiffage dans l’Afrique francophone", déplore-t-il. "Certaines de ses actions ont eu un fort impact médiatique, comme la restitution d’œuvres d’art. Mais au-delà de la dimension symbolique, on ne voit pas de véritable changement. Pour moi, organiser un sommet symbolisant le renouveau de la relation avec l’Afrique dans un pays anglophone s’apparente à un travestissement", conclut-il.

D’autres chercheurs, comme Amandine Gnanguênon, s'interrogent quant à eux sur le message de ce type de sommets, présentés comme bilatéraux alors qu'ils mettent sur la même échelle un pays et tout un continent. "Cette problématique n’est pas limitée à la France, tout le monde veut son sommet avec l’Afrique : la Chine, la Russie, l'Inde, la Turquie... Mais il y a clairement un problème d'équilibre. Aujourd'hui, l'Afrique est extrêmement courtisée. Pourquoi les dirigeants africains n’organisent-ils pas eux-mêmes ce type d’évènements selon leurs agendas ?", interroge la spécialiste française.
Des chercheurs à l’écart
Au terme de la journée, les participants des panels ont finalisé un livre blanc sur les six thématiques abordées, dans le but d’orienter les décisions des dirigeants. Ce document a été remis lundi matin à Emmanuel Macron et William Ruto avant le lancement officiel du sommet "Africa Forward".
Mais peut-il avoir un impact ?
“Nous sommes très impliqués et nous sommes contents de faire ce travail”, assure Nadine Machikou, intervenante lors du panel sur l’avenir de la solidarité internationale. “Mais nous ne sommes pas dupes. Nous savons que bien souvent les propositions de la société civile ne sont pas mises en application par les décideurs", déplore-t-elle.
"L’évènement de dimanche n’était pas inclus dans le programme officiel du sommet, donc forcément on se sent un peu mis à l’écart", ironise Amandine Gnanguênon. "Mais il a le mérite de permettre aux acteurs de la société civile d’être présents autour de l’évènement et d’agrandir nos réseaux”, poursuit la chercheuse.
À défaut d’y participer activement, la spécialiste des politiques africaines a obtenu une accréditation pour assister aux conférences du sommet “Africa Forward”. D’autres chercheurs confient ne pas avoir eu cette chance, l’accès ayant été réservé en priorité aux acteurs économiques.
