
Panneau d'affichage présentant un visuel sur le détroit d'Ormuz sur un immeuble à Téhéran, en Iran, le 13 avril 2026. © Majid-Asgaripour, Reuters
Le mois d'avril "devrait être encore pire que mars" pour le secteur de l'énergie, avait alerté le mois dernier Fatih Birol, directeur exécutif de l'Agence internationale de l'énergie. Des craintes bel et bien fondées : alors que des navires ont pu livrer en mars leur cargaison qui avait été chargée avant le début de la crise, rien n'a transité ce mois-ci dans le Golfe persique.
Une situation qui ne semble pas en voie d'amélioration : en réaction au verrouillage par l'Iran du détroit d'Ormuz et après l'échec des négociations de paix au Pakistan, l'armée américaine a instauré, lundi 13 avril, un blocus de tout le trafic maritime en provenance ou à destination des ports iraniens.
Mercredi, dix navires ont été empêchés de quitter les ports iraniens, selon Washington qui ajoute que "90 %" de l'économie iranienne dépendent du commerce maritime. Les États-Unis ont également annoncé le renforcement de ses sanctions contre le secteur pétrolier iranien.
En réponse, le chef de l'armée iranienne, Ali Abdollahi, a agité le spectre d'un blocage de la mer Rouge, en plus de celui du détroit d'Ormuz. Mohsen Rezaei, conseiller du guide suprême iranien, a en outre menacé de couler les navires américains s'ils tentaient de faire la "police" dans le détroit.
Les marchés financiers ont immédiatement réagi, le pétrole dépassant les 100 dollars le baril, et le gaz grimpant de plus de 12 %. Mais dans ce contexte explosif, le blocage du détroit d’Ormuz ne se limite plus à une crise énergétique : il déclenche une série d’effets en chaîne, de la pénurie de kérosène à la menace de crise alimentaire mondiale.
• Vers une pénurie de kérosène
L'Asie et l'Europe sont deux continents très dépendants du pétrole et des raffineries du Moyen-Orient pour leur approvisionnement en kérosène. Quelque 75 % des approvisionnements de l'Europe proviennent du Moyen-Orient.
Mais les avis divergent quant au moment où les stocks de carburant seront si bas qu'il faudra annuler des vols.
"La situation peut, dans les trois quatre semaines à venir, devenir systémique", disait mardi sur la chaîne américaine CNBC Claudio Galimberti, un économiste du cabinet Rystad Energy.
Ce dernier mentionnait des vols déjà annulés pour cette raison, tandis que la Commission européenne, le même jour, se voulait rassurante. "Il n'y a pas de preuves de pénuries de carburants dans l'Union européenne à l'heure actuelle", répliquait à Bruxelles la porte-parole de la Commission, Anna-Kaisa Itkonen.
Le 9 avril, le Conseil international des aéroports (ACI) Europe écrivait à la Commission européenne que les pénuries commenceraient dans "trois semaines", à savoir début mai, si la circulation des pétroliers dans le détroit d'Ormuz n'avait pas repris d'ici là. Fatih Birol prédisait aussi des pénuries en Europe "peut-être début mai".
Jeudi, le premier groupe de transport aérien européen Lufthansa a annoncé mettre fin à l'activité de sa filiale régionale CityLine, notamment en raison de la hausse des prix du kérosène, "qui ont plus que doublé par rapport à la période précédant la guerre en Iran".
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• L'acheminement d'engrais perturbé
Les effets du conflit sur les prix des engrais, dérivés du pétrole, risquent également de plonger des millions de personnes supplémentaires en situation d'insécurité alimentaire, s'est alarmé auprès de l'AFP le chef économiste de la Banque mondiale, Indermit Gill.
Le blocage du détroit d'Ormuz perturbe considérablement l'acheminement d'engrais, impactant notamment les pays africains qui dépendent des intrants importés.
Par ce goulot d’étranglement, sont livrés au reste de la planète près de la moitié de l’urée, plus de 30 % de l’ammoniaque et 20 % du phosphate de diammonium, des ingrédients indispensables aux engrais, précise l'Agence Science-Presse.
Pour abaisser leurs coûts, les cultivateurs réduisent donc leur utilisation de fertilisants, ce qui diminue la production mondiale en céréales et pourrait inciter certains pays à bannir les exportations, faisant davantage grimper les prix des denrées alimentaires.
"Ces interdictions d'exportation nous inquiètent énormément", déclare Indermit Gill. Si une trêve n'est pas trouvée rapidement, "la faim commencera à frapper" les pays les plus vulnérables "de plein fouet", juge encore l'économiste.
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• La menace d'une crise alimentaire
Pour le moment, l'Asie est le continent le plus touché par les difficultés liées à l'envolée des prix des matières premières, mais "à mesure que la crise s'éternisera, elles vont très rapidement s'étendre, en premier à l'Afrique".
Outre-Atlantique, le Brésil, immense puissance agricole, achète lui aussi 20 % de ses engrais dans le Golfe. Les modélisations de l’ONU estiment que les producteurs céréaliers latino-américains pourraient voir leurs revenus baisser de plus de 7 % en 2026, rapporte la revue Le Grand Continent. Un phénomène qui aurait des conséquences directes sur les prix alimentaires mondiaux.
Au-delà la commercialisation des engrais en provenance des pays du Golfe, "c'est la production elle-même de ces engrais dans d’autres pays qui est également touchée par la crise", poursuit la revue éditée par le think tank Groupe d'études géopolitiques (GEG). La hausse des coûts du gaz a ainsi provoqué des fermetures partielles ou des réductions de production dans des usines d’engrais en Inde, en Malaisie et au Bangladesh.
En ce qui concerne les prix de la nourriture, il pourrait toutefois y avoir un décalage.
"Les denrées alimentaires actuellement commercialisées ont déjà été cultivées", précise Indermit Gill, et les craintes portent donc davantage sur les récoltes futures.
Or, les pays d’Afrique subsaharienne, qui dépendent déjà de leurs importations pour nourrir leurs mégalopoles, où le prix de la nourriture conditionne la paix sociale, ne peuvent politiquement se permettre une raréfaction de leurs moyens de production, précise l'économiste et géographe Sylvie Brunel à Atlantico.
"Toutes les périodes de pénuries (qu’on pense à la pandémie de Covid en 2020) ont été des périodes de flambée de la faim, avec tous les désordres politiques qui s’ensuivent", explique-t-elle.
• Le Royaume-Uni inquiet des approvisionnements en CO2
Dans la même veine, le gouvernement britannique craint de possibles pénuries de dioxyde de carbone (CO2) qui pourraient affecter l'industrie agroalimentaire et prépare des mesures d'adaptation si le détroit d'Ormuz reste bloqué d'ici l'été, selon des informations du Times, jeudi.
Dans ce scénario, l'approvisionnement en CO2, sous-produit notamment de la fabrication d'engrais à partir de gaz naturel, pourrait baisser de 18 %, avec des conséquences sur de nombreux secteurs, dont l'agriculture et l'agroalimentaire.
Ce gaz est utilisé dans l'abattage des porcs et des volailles ainsi que pour accroître la conservation des aliments emballés.
Les brasseries, qui l'utilisent pour la fabrication de la bière, pourraient aussi être concernées.
Une baisse de l'approvisionnement en CO2 ne devrait pas causer des pénuries majeures dans les rayons des supermarchés, mais réduire la diversité des produits vendus, précise le Times, qui a eu accès au document décrivant ce scénario.
Pour faire face à une telle situation, le gouvernement envisage diverses mesures, comme de donner la priorité aux secteurs de la santé et du nucléaire civil, où le CO2 est utilisé pour refroidir les stocks de sang, d'organes et les vaccins, ainsi que dans la fourniture d'électricité.
Il pourrait également demander aux entreprises de fabrication de CO2 d'accroître leur production. Un texte donnant des pouvoirs spéciaux au gouvernement pour les y contraindre pourrait être présenté au Parlement si besoin.
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• La crainte d'une crise sanitaire au Japon
La fermeture du détroit d'Ormuz produit d'autres crises à des échelles plus locales. Le Japon, par exemple, craint une hausse des prix dans de multiples secteurs, en raison de l’arrêt de l’approvisionnement du pays en naphta. Ce liquide dérivé du pétrole, produit grâce à la distillation de l’or noir, est essentiel à la production du plastique et indispensable, notamment, pour fabriquer certains matériels médicaux et médicaments.
Le quotidien japonais Tokyo Shimbun évoque clairement une "crise du naphta". Le Japon couvre environ 80 % de ses besoins domestiques grâce aux importations. La moitié est importée sous sa forme déjà raffinée et l’autre est produite dans le pays, raffinée à partir de pétrole brut en provenance directe du Moyen-Orient.
Les risques d'inflation, voire de pénurie, sont à craindre pour des produits comme les gants stériles et autres produits médicaux jetables.
Au-delà des tensions militaires, le blocage d’Ormuz agit donc comme un stress test pour la mondialisation, rappelant que les sécurités alimentaire, énergétique et sanitaire reposent sur quelques corridors maritimes dont la fermeture peut, en quelques semaines, faire complètement vaciller des économies.
