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Réessayer"En une minute, on a cru que tout Beyrouth allait s'effondrer sur nos têtes." Au lendemain des frappes israéliennes qui ont visé le centre de la capitale libanaise, Soha Bsat cherche encore à comprendre ce qu'elle a vécu. Comme beaucoup d'habitants, cette avocate de 55 ans décrit une journée "traumatisante", marquée par une violence aussi soudaine qu'inattendue.
Mercredi, elle se trouvait dans son cabinet, dans le quartier résidentiel de Ramlet al-Baïda, à proximité de la résidence du président du Parlement Nabih Berri – un secteur qu'elle pensait à l'abri. Une première explosion retentit, à une cinquantaine de mètres. Puis une deuxième, une troisième, une quatrième. "C'était tout autour de nous. Par les fenêtres, on voyait de la fumée noire partout. Quand on a allumé la télévision, c'était le chaos."
Sans avertissement, les frappes touchent des zones civiles au cœur de Beyrouth. Israël a affirmé avoir réalisé 100 bombardements en moins de dix minutes à travers le pays. Quelques heures plus tôt, beaucoup espéraient encore être à l'abri, voire concernés par un éventuel cessez-le-feu entre Téhéran et Washington annoncé dans la nuit.
Des scènes "chaotiques"
À quelques rues de là, Dana Sabeh Ayoun, 22 ans, vit le même choc. Il est 14 h 15 lorsqu'elle entend le sifflement des missiles au-dessus de sa tête. "Puis les frappes sont tombées. C'était très fort. Je ne comprenais pas ce qu'il se passait."
Depuis l'appartement familial, situé à proximité de la corniche Mazraa, la jeune étudiante voit une épaisse colonne de fumée s'élever dans le ciel. Depuis son balcon, elle filme la scène et appelle immédiatement son père, en larmes. "J'avais vraiment trop peur."
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Réessayer
Au bout du fil, son père, Saed Sabeh Ayoun, tente de la rassurer. Lui se trouve à Dora, au nord-est de la capitale. "C'était chaotique. Les routes étaient bloquées. J'entendais ma fille pleurer, elle était sous le choc. J'étais très inquiet... J'ai attendu que ça se calme avant de rentrer."
Dans le même temps, les autorités libanaises appellent les habitants à libérer les routes pour permettre aux ambulances de circuler, entravées par d'immenses embouteillages. Les bombardements surviennent à une heure de forte affluence, dans une ville où affluent déjà des déplacés ayant fui le sud du pays et la banlieue sud, bastions du Hezbollah régulièrement ciblés.
Après une première accalmie, Soha Bsat quitte son cabinet pour rentrer chez elle, dans le quartier de Tallet el-Khayat. Mais le répit est de courte durée. En début de soirée, une nouvelle frappe vise un immeuble à seulement 150 mètres de son domicile. "C'était la cerise sur le gâteau", lâche-t-elle, amère. "On était déjà épuisés, sous tension."
L'immeuble s'effondre. L'armée israélienne affirme avoir visé "un commandant du Hezbollah", confirmant jeudi avoir tué le neveu du secrétaire général du Hezbollah Naïm Qassem. Pour Soha Bsat, l'incompréhension domine : "C'est un quartier très résidentiel. On ne s'y attendait pas du tout."
Mais la crainte d'infiltrations des membres du Hezbollah dans des zones jusque-là considérées comme sûres était déjà présente : "On ne laisse plus entrer n'importe qui dans l'immeuble", raconte Soha Bsat, témoignant d'une peur laissant place à une forme de paranoïa. "On a refusé à un des propriétaires de louer un appartement à des familles qu'on ne connaissait pas. On fait tout ce qu'on peut… mais on ne sait jamais ce qu'il y a dans l'immeuble voisin !"
Cette fois, elle décide de ne pas rester. Elle quitte son appartement avec sa famille. "Je n'ai même pas pris mes papiers. Ma fille pleurait, mon mari aussi. On est sortis comme ça, sans se changer, avec un peu d'argent." Dans les rues, la poussière et la fumée noire envahissent l'air. "Je me suis dit : si l'immeuble s'effondre, tant pis. Sinon, je reviendrai demain." Comme beaucoup, elle réalise que plus aucun quartier n'est épargné. "On ne fait que prier. On veut que ça s'arrête. Une bonne fois pour toutes !"
"Le réflexe de la guerre"
D'autres, comme Claude Abou Chedid, réagissent différemment. Cette enseignante à l'École supérieure des affaires se trouve dans la cafétéria de l'établissement, dans le quartier Clemenceau, lorsqu'elle entend le sifflement des bombes. "Le réflexe est revenu immédiatement. Un réflexe ancien, ancré en moi depuis l'enfance, depuis la guerre." Elle se lève "d'un bond" et s'éloigne de la baie vitrée, quelques secondes avant l'explosion dans le quartier voisin d'Ain el-Mreisseh.
Très vite, l'attention se tourne vers les autres. "Je voulais surtout savoir si mes collègues allaient bien. Puis nous nous sommes retrouvés chacun sur nos téléphones, avec une certaine froideur, à vérifier que nos familles et nos amis étaient en sécurité."
Derrière la "tête froide" de Claude Abou Chedid, la colère gronde : "D'ordinaire, les frappes sont précédées d'un avertissement pour se préparer, fuir, se protéger. Mais cette fois-ci, rien." Et avec elle, une sensation familière : "Une horreur qui ravive le souvenir du 4 août" 2020, lorsque l'explosion du port de Beyrouth avait dévasté des quartiers entiers de la capitale.
À 75 kilomètres de là, dans le sud du pays, les secouristes sont pris dans une course contre la montre. "Tout était calme, puis soudain, une pluie de bombes et de missiles s'est abattue sur la zone. On ne s'y attendait pas", témoigne Fayez Gaber, ambulancier à Nabatieh.
Avec son équipe, il intervient immédiatement auprès des civils touchés. "Il y avait énormément de dégâts, des blessés partout, des morts." Les frappes ne s'arrêtent pas. "On intervenait sur un site, puis une nouvelle frappe tombait. On devait repartir, puis revenir au même endroit après une autre explosion." Une intensité inédite, selon lui. "On a l'habitude des frappes, mais pas comme ça. D'habitude, il y en a quatre à six par jour, parfois moins."
La directrice de l'hôpital de Nabatieh, Mona Abozeid, décrit une situation "impossible à imaginer". En quelques heures, son établissement accueille plus de 37 blessés et 10 morts, dont deux enfants. "Une jeune fille de 16 ans est brûlée à 50 % du corps. Elle lutte encore entre la vie et la mort." Les équipes médicales, qui vivent sur place, activent leur plan d'urgence. "Ce qu'on a vu, c'est comme le premier jour de la guerre de 2024."

Des corps "criblés d'éclats d'obus"
Même constat plus au sud, à Tyr, où la médecin urgentiste Thienminh Dinh, de Médecins sans frontières, évoque des scènes d'une extrême violence : "Nous avons pris en charge des sœurs dont les corps étaient criblés d'éclats d'obus. Une fillette de sept ans est arrivée en pleurs, appelant ses parents, avec de profondes blessures au visage, à l'œil et au cuir chevelu."
Autour de l'hôpital, les bombardements continuent, alors que les équipes médicales sont débordées. "Les murs tremblent. Les corps affluent. Il devient clair qu'il n'existe aucun endroit sûr pour les civils", déplore l'urgentiste.
Présent dans le sud du Liban au moment des frappes, Vincent Gelot, directeur de l'Œuvre d'Orient dans le pays, parle d'une journée "très grave". Dans le village de Qlayaa, au sud de la rivière Litani, les explosions retentissent à proximité, en pleine cérémonie religieuse. "On a senti le souffle", témoigne-t-il.
Sur la route du retour vers Beyrouth, il observe des colonnes de voitures fuyant la capitale, des panaches de fumée à l'horizon. "C'est une journée sanglante et inacceptable. Aucun argument militaire ne peut justifier de tels bombardements."
Jeudi, les secours continuaient de fouiller les décombres à Beyrouth. Dans une ville sous le choc, la peur s'installe. "J'ai envie de quitter Beyrouth quelques jours. Les endroits touchés, on pensait qu'ils étaient sûrs. Je me rends compte que personne n'est à l'abri", confie Dana Sabeh Ayoun. Un constat partagé par Soha Bsat, qui n'exclut plus de quitter le pays. "Si ça ne se termine pas avec une paix complète, je ne resterai pas. On ne peut plus vivre ça."
Mais au-delà de la peur, une inquiétude domine : celle pour ceux qui ne peuvent pas fuir. "Mes enfants et moi, on a un passeport français, des solutions pour partir", tempère Soha Bsat. "Mais beaucoup, dont des membres de ma famille, n'ont pas le choix." Dans un Liban meurtri, l'avenir semble suspendu. "On veut juste vivre", résume l'avocate. Une aspiration que Claude Abou Chedid formule autrement : "Le Libanais, au fond, reste persuadé qu'il existe une issue – qu'un jour, il sera possible de vivre ensemble autrement, de vivre normalement, de vivre en paix."
