
Dépouillement des bulletins dans un bureau de vote d'Erevan à l'occasion d'élections législatives anticipées, le 20 juin 2021. © AFP
Les Arméniennes et Arméniens sont appelés à voter le 7 juin à l'occasion d'élections législatives, un scrutin à valeur de test sur l'orientation stratégique de cet État du Caucase qui a récemment opéré un tournant vers l'Occident et pris ses distances avec la Russie.
Ce pays enclavé d'environ trois millions d'habitants entretient pourtant traditionnellement des liens étroits avec la Russie et est membre de l'Union économique eurasiatique dirigée par Moscou. Elle accueille aussi des bases militaires russes et dépend fortement de Moscou pour son approvisionnement énergétique, 82 % de son gaz ayant été importé de Russie l'année dernière, selon l'agence de presse Interfax.
Mais le gouvernement actuel du Premier ministre Nikol Pachinian entend revoir sa relation avec le parrain russe. Il a gelé la participation arménienne à une alliance régionale chapeautée par Moscou et cherché à renforcer les liens avec Bruxelles et Washington.
Le Parlement arménien a même voté le 26 mars 2025, à une large majorité, l'ouverture d'un processus d'adhésion à l'Union européenne, une initiative portée par le parti Contrat civil de Nikol Pachinian. Dans la continuité, le Premier ministre a évoqué une possible adhésion de son pays à l'UE et le président français Emmanuel Macron s'est montré proche de lui lors d'une visite chaleureuse à Erevan en mai.
"Le véritable enjeu de cette élection est la souveraineté"
Face à ce rapprochement avec les Européens, le principal adversaire de Nikol Pachinian pour ces élections, l'homme d'affaires russo-arménien Samvel Karapetian, a mis en garde contre toute "ruée imprudente" vers l'Occident. Ce milliardaire – 44e fortune de Russie, selon Forbes Russie – accuse Nikol Pachinian de chercher à attiser la guerre avec Moscou.
Arrêté en juin 2025 après des propos interprétés comme un soutien à un projet de coup d'État orchestré par l'Église arménienne, Samvel Karapetian a néanmoins lancé son parti Arménie forte. Bien que la loi arménienne lui interdise de diriger le gouvernement en raison de sa double nationalité, il vise le poste de Premier ministre et mène sa campagne depuis ce qui s'apparente à une assignation à résidence.
D'après des documents révélés par le site d'investigation Dossier Center, Moscou miserait aussi sur la candidature d'Arman Tatoyan, ex-défenseur des droits humains, qui se présente comme un candidat "proarménien" pragmatique vis-à-vis de la Russie.

"Le véritable enjeu de cette élection est la souveraineté. Ce scrutin s'inscrit dans une émancipation des Républiques ex-soviétiques à l'égard de la Russie", souligne le journaliste Gaïdz Minassian, également enseignant à Sciences Po et auteur de l'ouvrage "Arménie-Azerbaïdjan, une guerre sans fin ?" (éd. Passés composés, 2024).
Selon lui, après des décennies de dépendance envers Moscou jusqu'à la "révolution de velours", le pouvoir arménien cherche à s'émanciper. Une prise de distance que la Russie perçoit comme un "coup antirusse", alors qu'il s'agit avant tout, dit-il, d'"une question de respect du droit international et de la souveraineté d'un État".
Autre tournant majeur : les relations du gouvernement de Nikol Pachinian avec Moscou sont nettement tendues depuis la reprise par l'Azerbaïdjan de la région séparatiste du Haut-Karabakh en septembre 2023, qui a provoqué un exode massif des Arméniens de souche malgré la présence de Casques bleus russes. Le Premier ministre arménien avait alors accusé la Russie de ne pas avoir protégé son pays, et il a depuis accéléré son rapprochement avec l'Union européenne.
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Accepter Gérer mes choixDes chercheurs et des organisations de la société civile arménienne ont alerté il y a plusieurs semaines sur une vaste campagne de désinformation prorusse visant à influencer le scrutin, dans la continuité de pratiques déjà observées dans d'autres pays de la région, comme en Moldavie, en Géorgie ou en Roumanie. Des accusations rejetées par Moscou.
Des médias d'investigation ont aussi fact-checké plusieurs campagnes de dénigrement en ligne, et ont découvert que différents partis d'opposition utilisaient de fausses informations pour s'attaquer mutuellement, mais que les partisans de Nikol Pachinian avaient fait également usage de fake news, dont l'un de ses proches collaborateurs.
Obtenir une large majorité
Si le parti de l'actuel Premier ministre est donné en tête dans les sondages, Gaïdz Minassian appelle à la prudence. "L'enjeu pour Nikol Pachinian est d'obtenir une large victoire."
"Une majorité confortable, notamment des deux tiers au Parlement, serait indispensable pour lui permettre de modifier la Constitution. Une victoire serrée risque de se traduire par l'incapacité de transformer ses vœux en réalité et des mouvements de contestation dans la rue", prévient le chercheur.
Car Nikol Pachinian s'est dit prêt à engager une réforme et à organiser un référendum constitutionnel d'ici 2027 s'il est élu, afin de ratifier le traité de paix avec l'Azerbaïdjan.
Pour cause, Bakou et Erevan s'étaient mis d'accord en mars 2025 sur le texte d'un accord de paix. Mais celui-ci n’avait finalement pas été signé en raison de l’ajout par l'Azerbaïdjan, victorieux, d'une exigence : que l'Arménie modifie sa Constitution pour renoncer officiellement à toute revendication territoriale sur le Haut-Karabakh.
Nikol Pachinian s'est déclaré prêt à s'y conformer en organisant un référendum constitutionnel qui nécessite, pour être enclenché, une majorité des deux tiers au Parlement, ce dont il ne dispose pas actuellement. Mais le traumatisme de la perte du Haut-Karabakh continue de diviser son pays.
La modification de la Constitution arménienne s’inscrit aussi dans l’affirmation de la souveraineté du pays, rappelle Gaïdz Minassian. "Si Nikol Pachinian souhaite pouvoir changer la Constitution, c'est aussi parce qu'elle est restée postsoviétique et continue de faire le jeu de Moscou. Donc changer de Constitution, c'est gagner en souveraineté."
Des élections sous surveillance
Du côté des ONG, Human Rights Watch souligne que les enjeux ne se limitent pas au résultat du vote. "L'enjeu du 7 juin ne sera pas seulement de savoir qui gagne, mais aussi de savoir si les droits de chacun sont respectés avant, pendant et après le vote", alerte l'organisation de défense des droits humains.
Si l'Arménie a engagé plusieurs réformes en matière de droits humains dans le cadre de son rapprochement avec l'Union européenne, des problèmes persistent, note HRW, notamment sur la liberté des médias ou encore les violences policières.
Certains défenseurs des droits humains, comme Kenneth Roth, mettent même en garde contre un risque de dérive autoritaire du pouvoir de Nikol Pachinian, estimant que ces enjeux dépassent largement la seule échéance électorale.
"Les enjeux du 7 juin sont particulièrement élevés. Les élections se déroulent dans un climat polarisé", s'inquiète HRW. Aussi, l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dont l'Arménie est membre, a déployé une mission d'observation électorale à l'invitation du gouvernement.
Avec AFP et Reuters
