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La guerre d'Espagne : prologue de la Seconde Guerre mondiale ? (1/4)
Il y a 90 ans, la guerre d'Espagne (1/4). À l'été 1936, le coup d'État lancé par Francisco Franco plonge l'Espagne dans une guerre qui dépasse rapidement ses frontières. Les militaires insurgés, soutenus par Hitler et Mussolini, et les républicains, abandonnés par les démocraties occidentales, s'opposent dans un conflit qui pour certains apparaît comme annonciateur de la Seconde Guerre mondiale. 
Photo prise pendant la guerre civile espagnole à la fin des années 30, montrant des républicains combattant sur une route dans un lieu non identifié. AFP - STF

Ce n’est pas sur le sol ibérique, mais au Maroc, le 17 juillet 1936, que les prémices de la guerre d’Espagne débutent. Un coup d’État militaire y est lancé depuis l’enclave espagnole de Melilla contre le gouvernement républicain du Front populaire. Ce soulèvement a été planifié depuis des mois par le général Emilio Mola.

Le lendemain, l’insurrection s’étend à l’Espagne. "Ce coup d’État a été préparé dès le moment même de la proclamation de la République en 1931", explique l’historienne Matilde Eiroa San Francisco, professeure à l'Université Carlos III de Madrid. "Les monarchistes commencèrent à conspirer, rejoints par les carlistes, les phalangistes et les soldats. En d'autres termes, il s'agissait d'une conspiration monarchique-militaire-fasciste", précise cette spécialiste du franquisme.

Ce coup d’État n’est pas un succès immédiat. Les Républicains résistent, tandis que les putschistes prennent le contrôle d’un tiers du territoire. Deux camps s’opposent alors. Aucun ne veut céder. Le pays s’embrase.

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Une photo durant la Guerre d'Espagne dans la seconde moitié des années 1930 montre des combattants républicains se battant dans les rues d'un village non identifié. AFP - -

Le soutien de l’Italie et de l’Allemagne

Mais, très vite, ce conflit national prend un accent international en raison de sa forte connotation idéologique. "La guerre civile espagnole fut 'pré-internationalisée' grâce au soutien de Mussolini aux conspirateurs. C'est pourquoi ce conflit est aujourd'hui plus communément appelé guerre d'Espagne, car ce ne sont pas seulement les citoyens espagnols dans leurs armées qui se sont affrontés. Les forces fascistes internationales étaient aussi opposées à la démocratie républicaine", décrit Matilde Eiroa San Francisco.

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Le chef de l'État et dictateur espagnol Francisco Franco (à droite), souriant, serre la main du dirigeant nazi allemand, le chancelier Adolf Hitler, à Berlin, le 24 novembre 1940. AFP - -

Dans les années 1930, l’Italie fasciste de Mussolini finance déjà la phalange, l’un des partis fascistes espagnols. Lors de l’insurrection, les insurgés bénéficient toujours de ce soutien, mais également de celui de l’Allemagne nazie. Dans les premiers jours du coup d’État, Hitler et Mussolini envoient notamment des avions au général Francisco Franco, l'un des initiateurs de l'insurrection, pour qu’il puisse transférer des hommes depuis le Maroc vers l'Espagne. "Cela a été le premier pont aérien de l’histoire qui a permis de faire passer les meilleures troupes des insurgés situées en Afrique dans le Maroc colonial jusqu’à la péninsule. Cela a eu un rôle absolument décisif dans les premières semaines du conflit", estime l’historien Pierre Salmon, co-auteur de l’ouvrage "La guerre d’Espagne, 1936-1939, la démocratie assassinée" (Éditions Tallandier).

Ce soutien ne faiblit pas tout au long de la guerre. "C’est une aide fondamentalement idéologique, notamment du côté de l’Italie. Il y a vraiment une mission de fascisation de la Méditerranée qui est menée de pair avec cette intervention", insiste Pierre Salmon.

La non-intervention de la France et de la Grande-Bretagne

Dans le camp adverse, la République se trouve dans une situation beaucoup plus délicate. La France, dirigée alors par le Front populaire de Léon Blum, et la Grande-Bretagne décident de ne pas intervenir dans le conflit. "Demandez-vous, une fois la concurrence des armements installée sur le sol d'Espagne quelles peuvent être les conséquences pour l'Europe entière", déclare alors en septembre 1936 le président du Conseil français.

Comme le souligne Pierre Salmon, cette décision reflète "une peur d’une guerre mondiale". "Il y a aussi eu une peur d’une contagion révolutionnaire. Il y avait alors tout un lot de préjugés négatifs à l’égard des Espagnols, considérés comme un peuple sanguin incapable de se contrôler et en proie à la violence. En France à l’époque, aussi bien du côté des socialistes que des communistes, on était plutôt sur des réformistes qui ne voyaient pas forcément la révolution d’un très bon œil", précise-t-il.

Mais la posture des gouvernements n’est pas forcément celle des populations. Dès le déclenchement du coup d’État, des volontaires étrangers partent se battre en Espagne en faveur de la République. "Les premiers à avoir traversé les Pyrénées ce sont des Espagnols d’origine qui vivaient en France, mais aussi des réfugiés allemands. Leur motivation était avant tout de lutter contre le fascisme", raconte Claire Rol-Tanguy, secrétaire générale de l'Acer (Les Amis combattants en Espagne républicaine). Le futur ministre de la Culture André Malraux, avec le soutien implicite de Pierre Cot, ministre français de l’Air, constitue même une escadrille aérienne et dirige des missions de bombardements.  

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Photo de l'écrivain André Malraux, prise à Garches en juillet 1936 lors d'une réunion de solidarité avec les républicains espagnols. AFP - -

Les brigades internationales

Mais, rapidement, ces départs spontanés sont encadrés en France par le Parti communiste. Les instances du Komintern, l'Internationale communiste, sous l’impulsion de Maurice Thorez, le secrétaire du PC français, étudient la création d’une organisation internationale de volontaires. En octobre, les brigades sont officiellement créées avec l’aval du gouvernement espagnol. Les Français disposent de l’effectif le plus important avec près de 10 000 personnes sur un contingent de 35 000 volontaires venus de 53 pays.

Parmi eux figure Henri, le père de Claire Rol-Tanguy. Ouvrier métallurgiste, ce militant communiste fait tout pour rejoindre l’Espagne. Il devient alors commissaire politique dans la 14e brigade nommée La Marseillaise. D’abord cantonné à l’arrière, il fait l’apprentissage du feu en 1938. Blessé par une mitrailleuse dans le haut du bras sur le front de l’Ebre, il conservera la balle toute sa vie.

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Un portrait d'Henri Rol-Tanguy diffusé dans le numéro du 26 juillet 1938 du journal "Volontaire de la Liberté" de la 14e Brigade internationale. Fonds Rol-Tanguy/La Contemporaine

Beaucoup de ses camarades n’ont pas cette chance. Près de 3 000 Français perdent la vie lors des affrontements entre républicains et franquistes. "Ils ont participé à tous les combats de l’armée républicaine. Ils étaient nombreux au début, mais cela a été en s’amenuisant. La bataille de l’Ebre a été spécialement dure. Le bataillon de Paris y a été décimé", décrit Claire Rol-Tanguy.

À la suite de cette bataille devenue emblématique de la Guerre d’Espagne, la situation se fait de plus en difficile pour les Républicains. Malgré tout, le gouvernement espagnol décide de dissoudre les brigades internationales avec l’aval de Moscou. "Il a fait un coup de poker en se disant que s’il retirait tous les étrangers du territoire des Républicains, les autres allaient faire pareil. Évidemment, Hitler, Mussolini et Franco ne l’ont pas fait", explique la secrétaire de l’Acer.

Le 28 octobre 1938, les brigadistes défilent une dernière fois à Barcelone. Pour eux, ce retrait est un déchirement. "On n'osait pas encore croire à la défaite de la République, mais enfin, on vivait quand même son drame intensément et nous avions gros cœur de quitter le combat.", a ainsi raconté Henri Rol Tanguy en 1993 à France Culture.

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Des brigadistes de la 14e BI en septembre 1938 lors de la bataille de l'Ebre. © Fonds Rol-Tanguy/La Contemporaine

Le premier champ de bataille de la Seconde Guerre mondiale ?

Dans l’autre camp, Allemands et Italiens restent. Au total, les forces franquistes reçoivent l’assistance de près de 200 000 hommes et d’un équipement militaire de qualité. Ce soutien se solde par la victoire des insurgés en avril 1939 et l'établissement d'une dictature dirigée par Francisco Franco jusqu'à la mort du "Caudillo" en 1975.

"Le fascisme italien et le nazisme ont utilisé la guerre d’Espagne pour tester des armes et des techniques de guerre comme les bombardements aériens sur la population civile comme à Barcelone, Granollers ou Guernica. Et l’Union soviétique va utiliser la même guerre pour éliminer des ennemis politiques comme, par exemple, les trotskistes", relate ainsi l’historien Alfons Aragoneses professeur d'histoire du droit à l'université Pompeu Fabra (UPF) de Barcelone. "Les pays démocratiques ont décidé de ne pas intervenir pour ne pas provoquer une guerre à échelle européenne mais la guerre d’Espagne préparait, politiquement et militairement, la Seconde Guerre mondiale", ajoute-t-il.

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Sur cette photo d'archives du 26 avril 1937, le village basque de Guernica, en Espagne, apparaît en ruines après une attaque de l'aviation allemande et italienne. AP

Sa consœur, Matilde Eiroa San Francisco, va plus loin et n’hésite pas à dire que la guerre d’Espagne a été la première bataille de la Seconde Guerre mondiale "à la fois à cause des forces internationales qui y sont intervenues et à cause de l'armement, des stratégies et du traitement infligés aux vaincus".

Leur confrère français, Pierre Salmon, se veut plus mesuré. Pour lui, il ne s’agit pas d’une répétition : "On n’a pas tous les protagonistes, notamment les Américains. Le rôle de la marine y est beaucoup plus limité et les blindés sont employés dans des proportions vraiment moindres. Cela n’a rien à voir avec les batailles de la Seconde Guerre mondiale".

L’historien français préfère parler de seuil : "La guerre d'Espagne se place dans un temps de dérèglement des relations internationales et d'augmentation de multiplication des conflits armés. Dès le début des années 1930, il y a le Japon contre la Chine ou encore l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie. L'Espagne arrive à un moment de tensions toujours plus fortes, avec des armées toujours plus violentes et toujours plus directes. Il faut plutôt penser en termes de continuité plutôt qu'en terme de comparaison".

"Le même ennemi implacable"

Cette continuité est aussi celle affichée par les anciens brigadistes. Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, Henri Rol-Tanguy reprend le combat. Mobilisé en 1939 dans l’armée française, il refuse la défaite après l’armistice demandé par le Maréchal Pétain. Il entre dès le mois d’octobre 1940 dans la clandestinité et participe à la mise sur pied de l'Organisation spéciale (OS), mouvement communiste chargé de l'action directe et du sabotage, et exerce des responsabilités au sein du PCF parisien.

"Mon père me disait que ce n’était pas le même type de guerre car il se retrouvait souvent seul et il devait tout le temps regarder s’il n’était pas suivi. Mais ce sont les mêmes raisons qui l’avaient fait s’engager en Espagne et continuer dans la Résistance. Pour lui, c’était le même ennemi implacable", dépeint sa fille Claire.

Pour preuve, il prend le pseudonyme de Rol en hommage à Théo Rol un camarade tombé en 1938 en Espagne. Nommé chef régional des Forces françaises de l'intérieur (FFI) d’Ile de France, il commande l’insurrection de Paris en août 1944 depuis son PC souterrain de la place Denfert-Rochereau. Il assiste alors à l’arrivée des républicains espagnols de la 2e DB, les premiers à pénétrer dans la capitale française. "Pour lui, la boucle était bouclée. Il me le racontait tout le temps. Il aimait rappeler qu’avant de participer à la Libération de la France, ces gars avaient été avec lui à Madrid pour défendre la ville", résume Claire Rol-Tanguy.

La guerre d'Espagne : prologue de la Seconde Guerre mondiale ? (1/4)
Des Parisiens accueillent les soldats de la Nueve, principalement composé de républicains, rattaché à la 2e division blindée (2e DB) française, le 25 août 1944, rue Daunou à Paris, durant la bataille pour la Libération de la capitale. AFP - -

Devenu colonel, l’ancien ouvrier métallurgiste devient l’un des acteurs majeurs de la Libération. Il assiste à la préfecture de police de Paris à la signature de l'acte de reddition sans condition des forces allemandes du général Von Choltitz et contresigne lui-même un des exemplaires.

Interrogé en 1996 par le journal l’Humanité, Henri Rol-Tanguy avait pourtant confié que ce n'était pas l'événement qui l'avait le plus marqué : "Sachez que c’est l’Espagne et notre combat précurseur contre le fascisme qui demeurent en première place dans ma mémoire. Nous avions compris avant l’heure que Franco et Hitler préparaient en Espagne la tragédie qui allait suivre. C’est là-bas que j’ai appris à me battre contre le fascisme."

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