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De la menace d'anéantissement au cessez-le-feu : comment Donald Trump sème le chaos face à l'Iran
Quelques heures après avoir menacé l'Iran d'un anéantissement total, Donald Trump a annoncé mardi soir un cessez-le-feu de deux semaines. Une séquence éclair qui illustre une stratégie mêlant intimidation extrême, contradictions et tentative de reprise du contrôle du récit par le président américain.
Le président américain, Donald Trump, lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche, le 6 avril 2026, à Washington. © Mark Schiefelbein, AP

Menacer d'"éradiquer une civilisation", puis négocier dans la foulée. Mardi 7 avril au matin, le président américain a lancé un ultimatum aux dirigeants iraniens : rouvrir le détroit d'Ormuz avant la nuit, faute de quoi "une civilisation entière (allait) mourir ce soir, pour ne jamais réapparaître", a-t-il asséné sur sa plateforme Truth Social. Il ajoute : "Je ne veux pas que cela se produise, mais ce sera probablement le cas." Une menace d'une rare violence, sans équivalent dans la rhétorique contemporaine d'un président américain.

Moins de dix heures plus tard, à deux heures de l'échéance, revirement de situation : Donald Trump annonce avoir accepté un cessez-le-feu ⁠de deux semaines avec Téhéran, aussitôt présenté comme une "victoire totale et complète" pour Washington, alors que des violations de la trêve et des erreurs d'interprétation ont déjà été signalées.

Pour de nombreux observateurs, cette escalade verbale marque un nouveau seuil. "C'est le signe d'un homme acculé", analyse Steven Ekovich, professeur émérite à l'Université américaine de Paris. "Il est dos au mur, sans aucune porte de sortie. Ses propos traduisent une frustration profonde. Les Iraniens ont pu y voir une faiblesse plutôt qu'une démonstration de force."

"Faire peur à l'adversaire"

Cette stratégie s'inscrit toutefois dans une certaine continuité. Donald Trump a fait de sa personnalité "sans filtre" un outil politique. En 2017 déjà, lors de son premier mandat, il promettait "le feu et la colère" à la Corée du Nord, brandissant la menace nucléaire, avant d'engager des discussions inédites avec Kim Jong-un.

Pour Jérôme Viala-Gaudefroy, maître de conférences à Sciences-Po Saint-Germain-en-Laye et spécialiste des États-Unis, cette posture relève d'une logique bien identifiée : "Donald Trump met les enjeux très haut parce qu'il pense que c'est la solution pour faire peur à l'adversaire. Il croit que cette pression extrême va forcer l'adversaire à négocier et lui donner un avantage. Il est pourtant en position de faiblesse face à l'Iran."

Car sur le fond, la fin de la guerre au Moyen-Orient semble encore loin. Une proposition en dix points transmise par Téhéran va être discutée lors de négociations devant s'ouvrir vendredi au Pakistan, a indiqué la presse officielle iranienne. Une liste publiée par la République islamique évoque "le maintien du contrôle iranien sur le détroit d'Ormuz, l'acceptation de l'enrichissement, la levée de toutes les sanctions primaires et secondaires", ainsi que le retrait des forces américaines du Moyen-Orient. Des conditions difficiles à concilier avec les objectifs affichés par Washington.

"Malgré ses propos très violents, Donald Trump n'obtient rien en réalité et s'embourbe dans une situation qu'il a provoquée", soulève Jérôme Viala-Gaudefroy. "C'est une porte de sortie à la Trump, une porte de sortie rhétorique. Il construit un récit dans lequel il apparaît comme le gagnant, transformant le réel en affirmant que les Iraniens sont forcés à négocier, alors que s'il accepte les dix points du plan de paix, la situation risque d'être pire que celle d'avant-guerre."

Un haut responsable de la Maison Blanche a assuré de son côté que le plan diffusé publiquement par l'Iran n'était pas le document servant de base aux négociations avec les États-Unis.

Au-delà des mots, ses déclarations soulèvent aussi des questions de droit international. Lorsqu'il menace de détruire le réseau électrique de l'Iran et de renvoyer les 90 millions d'habitants du pays "à l'âge de pierre", Donald Trump n'exclut pas des actes considérés comme des crimes de guerre. Le représentant démocrate Jason Crow a rappelé sur CNN que les militaires ont l'obligation de refuser des ordres illégaux : "Si on vous demande de prendre pour cible des civils, si on vous demande de tuer des femmes et des enfants, si on vous demande de tuer des non-combattants, si on vous demande de bombarder une école, si on vous demande de bombarder une centrale électrique civile, ce serait un crime de guerre".

Même situation pour les menaces d'un anéantissement total de l'Iran, qui ont alimenté des spéculations sur un recours à l'arme nucléaire. Interrogé par Reuters, Brian Finucane, ancien conseiller juridique du département d'État qui travaille ‌désormais pour l'International Crisis Group, estime que ces propos "pourraient être interprétés comme la menace de commettre un génocide" au regard du droit américain et international.

La confusion est d'autant plus grande que les messages du président américain se contredisent. Deux jours avant la fin de son ultimatum, il lançait sur Truth Social : "Ouvrez le Putain de Détroit, espèce de tarés, ou vous vivrez en Enfer - VOUS ALLEZ VOIR !" Et d'ajouter : "Gloire à Allah." Mardi, dans le message dans lequel il menaçait d'anéantir l'Iran, il évoquait aussi la possibilité d'un compromis diplomatique, concluant par : "Que Dieu bénisse le grand peuple d'Iran".

Tenir "la planète entière en haleine"

La séquence illustre en tout cas un schéma désormais bien établi : pousser la menace à son paroxysme, puis ajuster sa position face aux risques d'escalade. Une mécanique qui s'inscrit aussi dans un contexte politique intérieur tendu, marqué par une opinion publique plus réticente à la guerre et des inquiétudes économiques croissantes, à l'approche des élections de mi-mandat.

Pour Steven Ekovich, la logique est aussi ailleurs : "La stratégie de Donald Trump, c'est d'être au centre de l'attention mondiale. Il a tenu la planète entière en haleine pendant quelques heures après sa menace de mardi. Mais il a aussi abîmé sa crédibilité. Le danger, c'est que plus personne ne le prenne au sérieux."

Aux États-Unis, les réactions sont vives. Les opposants de Donald Trump s'interrogent sur sa santé mentale et interprètent ses dernières déclarations comme autant de preuves qu'il s'enfonce dans la démence. "Les facultés mentales du président sont en train de s'effondrer", a dénoncé l'élue progressiste Alexandria Ocasio Cortez. "Le temps est venu de dire non" au président, a lancé l'influent commentateur d'extrême droite Tucker Carlson, à l'intention des cadres de la Maison Blanche et de l'armée.

De nombreux démocrates et certains républicains opposés au président ont même plaidé pour un recours au 25e amendement. Celui-ci permet, au travers d'une procédure contraignante, de déposer de force un président jugé incapable d'exercer ses fonctions.

Le sénateur du Massachusetts Ed Markey et Seth Moulton, élu du même État à la Chambre des représentants, ont de leur côté appelé à lancer une procédure de destitution contre le président américain. "Donald Trump ne peut pas simplement menacer de crimes de guerre en toute impunité", a résumé Ed Markey. Pendant son premier mandat, Donald Trump a déjà survécu à deux procédures, à chaque fois grâce à un vote négatif du Sénat, en février 2020 puis en février 2021.