
Le président colombien Gustavo Petro s'exprime lors d'une conférence de presse à l'ambassade de Colombie à Washington, le 3 février 2026. © Jose Luis Magana, AP
Pendant des décennies, l'idée semblait inimaginable en Colombie : voir un ancien guérillero de gauche accéder au palais présidentiel. Pourtant, le 19 juin 2022, Gustavo Petro remportait l'élection présidentielle et ouvrait une séquence politique inédite dans un pays longtemps dominé par la droite.
Cette victoire s'inscrivait dans un contexte de profonde colère sociale. Quelques mois auparavant, la Colombie avait été secouée par de vastes manifestations contre les inégalités, la pauvreté et un système politique accusé d'avoir ignoré des revendications historiques. Porté par cette vague contestataire, Gustavo Petro s'installait au palais présidentiel Casa Nariño, à Bogota, le 7 août 2022.
Quatre ans plus tard, alors que les Colombiens s'apprêtent à élire son successeur lors d'une présidentielle dont le premier tour se tient dimanche 31 mai, le bilan du chef du Pacte historique, sa coalition de partis et de mouvements de gauche, apparaît contrasté. Empêché de briguer un second mandat par une réforme constitutionnelle de 2015, Gustavo Petro laisse derrière lui un pays toujours miné par les violences, mais aussi marqué par d'importantes avancées sociales.
Dans les sondages, le sénateur de gauche Ivan Cepeda, héritier politique de Gustavo Petro, fait figure de favori. Il promet de poursuivre les réformes sociales et les négociations avec les groupes armés. Face à lui pourrait se dresser au second tour l'avocat d'extrême droite Abelardo de la Espriella. Surnommé "Le Tigre", ce multimillionnaire de 47 ans, novice en politique, capitalise sur le rejet du président sortant et défend une ligne sécuritaire implacable contre les guérillas et les narcotrafiquants.
Une paix qui n'est jamais "totale"
La promesse phare du président colombien était la "paix totale", un vaste projet destiné à prolonger l'accord historique signé en 2016 entre l'État et la guérilla des Farc. Gustavo Petro voulait ouvrir des négociations avec les groupes armés encore actifs, comme l'Armée de libération nationale (ELN, Ejército de Liberación Nacional) ou le Clan del Golfo, le plus grand cartel de drogue du pays, tout en réformant la politique antidrogue et en accélérant la réforme agraire.
L'objectif était aussi de rompre avec le mandat de son prédécesseur issu de la droite dure, Ivan Duque, accusé par ses détracteurs d'avoir appliqué les accords de paix de manière partielle. Après quatre ans de mandat Duque, les groupes armées se sont renforcés, selon un rapport publié en 2022 par la Fondation Idées pour la paix qui constatait une hausse de 7 % du taux d'homicides et une augmentation de 105 % du nombre de massacres.
Mais la stratégie de Gustavo Petro s'est rapidement heurtée à la complexité de la situation colombienne. "Un effort a été fait pour construire une politique de sécurité avec la société civile, mais c'est resté lettre morte", résume Kyle Johnson, directeur académique de la fondation Conflict Responses.
L'expert décrit trois phases successives. La première, au début du mandat, avait suscité un certain optimisme pendant six à neuf mois, où la violence semblait baisser. Puis est venue une longue période de deux ans de cessez-le-feu et de négociations multiples avec les groupes armés, marquée selon Kyle Johnson par "l'absence de politique claire pour cette zone grise que nous connaissons en Colombie entre sécurité, conflit armé et crime organisé".
Enfin, le tournant sécuritaire s'est confirmé avec la nomination, en février 2025, du général Pedro Sanchez au ministère de la Défense, premier militaire à occuper ce poste depuis trois décennies. Gustavo Petro assumait alors un retour à une stratégie plus traditionnelle, similaire à celle des anciens présidents Ivan Duque et Juan Manuel Santos, pour tenter de reprendre le contrôle face à la dégradation sécuritaire. "Gustavo Petro n'a pas obtenu les résultats escomptés. Aujourd'hui, le résultat est le même que sous le gouvernement Duque"", estime Kyle Johnson.

L'une des principales difficultés réside dans la fragmentation des groupes armés après le désarmement des Farc. Dans plusieurs régions, les anciennes zones de contrôle de la guérilla sont occupées par des organisations criminelles liées au narcotrafic. Pour l'universitaire Hernando Gomez Buendia, auteur de l'ouvrage "La Colombie après Petro", la Colombie fait désormais face à "un problème davantage lié au trafic de drogue qu'à une violence politique". Pour lui, "la Colombie est confrontée au même problème que l'Équateur. Ce n'est pas la guérilla, ce n'est pas non plus le paramilitarisme, c'est le trafic de drogue."
Gustavo Petro a-t-il été victime de son ambition de "paix totale" ? "Il n'est pas le premier président à tenter de faire la paix avec tous les groupes (armés)", nuance Kyle Johnson, rappelant que Juan Manuel Santos avait déjà poursuivi cet objectif pendant ses deux mandats présidentiels (2010-2018). Mais selon l'expert, l'accumulation de "négociations simultanées", le "manque de coordination" et l'"absence de critères clairs" ont rendu la tâche du président sortant encore plus difficile.
Des réformes au cœur de l'héritage Petro
Si la "paix totale" reste largement inachevée, Gustavo Petro peut néanmoins revendiquer plusieurs avancées sociales qui ont permis à la gauche colombienne de conserver un poids politique important. Face à un Congrès parfois hostile, le président a tenté d'imposer de profondes réformes du travail, des retraites et de la santé, avec une priorité affichée : réduire les écarts de revenus dans l'un des pays les plus inégalitaires d'Amérique latine.
"Le gouvernement a porté une vision économique fondée sur la justice sociale, mais sa pérennité dépend du soutien des institutions et de l'opinion publique", analyse Isabella Marin Jimenez, professeure spécialiste en sciences politiques et relations internationales à l'Université San Buenaventura de Cali.
Parmi les mesures les plus emblématiques figurent l'augmentation de 23 % du salaire minimum décrétée par Gustavo Petro fin 2025, et la revalorisation progressive du paiement des heures supplémentaires, du travail dominical et des jours fériés. Plusieurs spécialistes estiment que ces décisions ont renforcé la popularité de la coalition du Pacte historique et contribué aux bons résultats de la gauche lors des élections législatives de mars 2026.
Pour Christian Fajardo, docteur en philosophie et maître de conférences à l'Université pontificale Javeriana, ces réformes traduisent une vision idéologique assumée. "Gustavo Petro considère que la richesse est produite avant tout par le travail des personnes, et non par les moyens de production ni les détenteurs du capital", explique Christian Fajardo.
Ses adversaires dénoncent toutefois une politique économique jugée coûteuse et difficilement soutenable. Ils pointent une croissance inférieure aux attentes, une détérioration des finances publiques et un "effondrement" des investissements. D'autres rappellent également que près de la moitié des travailleurs colombiens se trouvent dans l'économie informelle.
Une diplomatie conflictuelle
Sur la scène internationale, Gustavo Petro s'est rapidement fait remarquer lors de son arrivée au pouvoir. Peu après le début de son mandat, il a plaidé à l'ONU pour une nouvelle approche de la lutte antidrogue et fait de la défense de l'environnement un marqueur central de sa politique étrangère. Cette orientation l'a rapproché des gouvernements progressistes à travers le monde, tout en l'éloignant d'alliés de longue date comme les États-Unis.
L'un des premiers tournants diplomatiques concerne le Venezuela. "D'un point de vue géopolitique, le rétablissement des relations diplomatiques entre Bogota et Caracas a marqué un tournant stratégique après des années de rupture institutionnelle sous le gouvernement d'Ivan Duque. La réouverture des frontières et des canaux diplomatiques a permis de rétablir les mécanismes de coopération bilatérale et de développement frontalier", souligne Isabella Marin Jiménez.
Mais les tensions régionales et le retour de Donald Trump à la Maison Blanche ont rapidement compliqué l'équation diplomatique colombienne. Les relations entre Bogota et Washington se sont détériorées après un différend sur les expulsions de migrants colombiens depuis les États-Unis, Gustavo Petro critiquant le fait qu'ils soient menottés. Les échanges sont devenus explosifs, Donald Trump qualifiant son homologue colombien de "narcotrafiquant" avant d'imposer des droits de douane sur le café colombien. Après plusieurs heures de négociations, les sanctions commerciales ont été suspendues, sans faire disparaître les tensions.

"Depuis le retour de Trump, la relation est dominée par les divergences idéologiques entre les deux présidents", résume Isabella Marin Jiménez. "Petro, en tant que critique farouche, a promis un changement radical dans les relations avec les États-Unis afin que la Colombie réduise sa dépendance et cesse d'être considérée comme son 'arrière-cour".
Le président colombien a également multiplié les prises de position sur la guerre à Gaza, dénonçant l'offensive israélienne et critiquant ouvertement la politique américaine au Moyen-Orient. Pour le philosophe Christian Fajardo, cette posture s'inscrit dans une logique d'"accumulation par la dépossession", une dynamique qui pousse à s'interroger sur la manière dont "on déstabilise une région pour y réinventer des affaires et fluidifier la circulation des capitaux". Avant d'ajouter : "Je pense qu'en matière de politique étrangère, la Colombie s'est efforcée de sensibiliser l'opinion publique aux dangers que représentent ces agressions unilatérales."
Les tensions avec Washington se sont encore aggravées après des opérations américaines dans les Caraïbes contre des embarcations soupçonnées de narcotrafic, que Gustavo Petro a accusées d'avoir coûté la vie à des pêcheurs colombiens. Puis, début 2026, l'offensive américaine menée contre Caracas et la capture de Nicolas Maduro ont marqué un nouveau point de rupture. Après avoir dénoncé le bombardement de la capitale vénézuélienne, le président colombien a été directement menacé par Donald Trump de "faire gaffe à ses fesses", sous-entendant qu'il était le prochain sur la liste, avant qu'une rencontre entre les deux dirigeants à la Maison Blanche ne permette un apaisement partiel des tensions.
Selon Isabella Marin Jiménez, cet épisode a conduit le président colombien à "changer de ton" afin de rétablir les canaux diplomatiques avec Washington. Dans la région, les tensions se sont également multipliées avec l'Équateur du président Daniel Noboa, sur fond de guerre commerciale et d'accusations réciproques autour des violences liées aux groupes armés à la frontière.
Une grande partie de la politique étrangère de Gustavo Petro aura ainsi été façonnée par le retour des républicains au pouvoir aux États-Unis et par les crises régionales autour du Venezuela. Fidèle à son style, le président colombien a alterné déclarations fracassantes et réajustements diplomatiques plus pragmatiques.
Cet article a été adapté de l'espagnol par Barbara Gabel. Retrouvez ici la version originale.
