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Comment les occupations israéliennes du Sud-Liban ont renforcé le Hezbollah
Dans le sud du Liban, l’histoire ne cesse de se répéter. Depuis plusieurs décennies, il concentre un demi-siècle de guerres, d’occupations et d’exodes. Avec un constat implacable : presque chaque intervention de l’armée israélienne a fini par renforcer le Hezbollah qu’elle prétendait anéantir. 
Un char israélien photographié près du village d'Adaïssé, dans le sud du Liban, le 15 août 2006. © Nasser Nasser, AP (archives)

Depuis la première invasion israélienne du Liban, en 1978, destinée à faire cesser les raids transfrontaliers de combattants palestiniens, à l’offensive en cours contre le Hezbollah qui fait craindre aux autorités libanaises "une nouvelle occupation", le sud du pays est devenu un théâtre d’opérations régulier pour l’armée israélienne.

Retour sur l’histoire de ce territoire et des interventions israéliennes dont s’est paradoxalement nourri, presque à chaque fois, le parti de Dieu, créé au début des années 1980, en réaction à l’occupation israélienne… Simple milice chiite au départ, le mouvement pro-iranien n’a cessé de monter en puissance, armé et financé par Téhéran, jusqu'à s’inviter aux côtés de la République islamique, dans la guerre qui l’oppose aux États-Unis et à Israël. 

1978 : l’opération "Litani", première invasion israélienne à grande échelle

Le 14 mars 1978, l’armée israélienne lance l’opération "Litani", mobilisant environ 25 000 soldats pour pénétrer dans le sud du Liban jusqu’au fleuve éponyme (situé dans le sud du Liban, à une trentaine de kilomètres de la frontière israélienne). 

Cette invasion intervient quelques jours après un raid meurtrier transfrontalier mené en Israël par des combattants palestiniens, qui a fait 38 morts. Le sud du pays du Cèdre est, depuis le début des années 1970, le point de départ d’attaques armées contre le nord d’Israël et sert de base arrière à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), dirigée par Yasser Arafat. 

À l'époque, l’objectif affiché de l’armée israélienne est donc de repousser les miliciens palestiniens au nord du fleuve Litani afin de sécuriser sa frontière cible d’attaques et de tirs de roquettes. Cet objectif est atteint en une semaine. Les Israéliens occupent une bande de 40 km à l'intérieur du Liban tout au long de la frontière.

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Cette photo d'archive, datée du 15 mars 1978, montre des soldats israéliens lors de la première invasion du Sud-Liban, baptisée "opération Litani". © Uzi Keren, AFP

Le bilan humain est lourd : plusieurs centaines de morts et des dizaines de milliers de déplacés.  

En réaction, le Conseil de sécurité de l’ONU adopte la résolution 425, exigeant le retrait immédiat des forces israéliennes et créant la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), chargée, encore aujourd’hui, de surveiller la zone.

L’armée israélienne se retire partiellement en avril 1978, non sans avoir mis en place une "zone de sécurité" d’une dizaine de kilomètres en profondeur dont elle confie le contrôle à une milice supplétive, l’Armée du Liban sud (ALS). Composée de combattants chrétiens et chiites, elle est dirigée par le commandant Saad Haddad.

1982 : l’opération "Paix en Galilée", aux origines de la création du Hezbollah 

Le 6 juin 1982, Israël lance une nouvelle invasion d’envergure au Liban avec l’opération baptisée "Paix en Galilée", sous l’impulsion du Premier ministre Menahem Begin et de son ministre de la Défense Ariel Sharon. 

La tentative d’assassinat de l’ambassadeur israélien à Londres, le 3 juin, sert de déclencheur pour cette opération terrestre, maritime et aérienne – qui a pour objectif de détruire l'infrastructure militaire palestinienne dans le sud du Liban. Officieusement, l’objectif d’Ariel Sharon est de chasser définitivement l’OLP du pays.

C’est pour cela qu'au lieu de s’arrêter au fleuve Litani, comme le gouvernement de Menahem Begin l’avait promis à son allié américain, les chars israéliens avancent jusqu’à Beyrouth, assiègent la capitale et bombardent intensément ses quartiers ouest et sa banlieue, où sont retranchés les combattants palestiniens.

Ariel Sharon parvient à ses fins puisqu’en août 1982, Yasser Arafat et des milliers de combattants de l’OLP sont évacués du Liban sous la supervision d’une force multinationale (incluant la France et les États-Unis).

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Un soldat israélien en faction derrière l'ancien ministre de la Défense Ariel Sharon (à droite) sur un pont surplombant la rivière Awali, à Sidon, au Liban, le 7 mars 1984. © Max Nash, AP (archives)

Mais l’assassinat du président libanais élu Bachir Gemayel, le 14 septembre, déclenche une nouvelle escalade avec les massacres survenus dans des camps de réfugiés palestiniens, ceux de Sabra et Chatila. Perpétrés par des miliciens chrétiens alliés d’Israël, ils provoquent un tollé international, une crise politique et l’ouverture d’une enquête en Israël.

Le bilan de la guerre est considérable : plus de 20 000 morts et 30 000 blessés côté libanais, selon le bilan officiel.

Sur le terrain, l’armée israélienne se retire progressivement au fil des ans jusqu'à conserver, en 1985, une zone tampon baptisée "zone de sécurité " de quelque 850 kilomètres carrés le long de la frontière, quadrillée par l’ALS assistés de quelques centaines de soldats israéliens.

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Des chars israéliens évacuent le village de Dahr al-Ahmar, dans la vallée de la Békaa au Liban, le 25 avril 1985. AP

C’est à la suite de cette deuxième invasion israélienne que le Hezbollah, "Parti de Dieu", est créé à l'initiative des Gardiens de la révolution iraniens, dans la plaine de la Bekaa (est) en 1982.

Attentats-suicides, opérations de guérilla, tirs de roquettes … la milice religieuse chiite, entièrement soumise au Guide suprême iranien et classée terroriste par plusieurs pays occidentaux, restera dans la clandestinité jusqu’en 1985, avant de s’ériger comme le fer de lance de "la résistance islamique" contre Israël et l’ALS dans le sud.

2000 : un retrait unilatéral qui laisse le champ libre au Hezbollah

Les années 1990 sont marquées par une intensification des affrontements avec le Parti de Dieu, seule milice libanaise à conserver ses armes à la fin de la guerre du Liban (1975-1990), au nom de la lutte contre l’occupation israélienne. 

Israël lance deux opérations majeures : "Justice rendue" (1993) et "Raisins de la colère" (1996), visant à affaiblir le Hezbollah, dirigé depuis 1992 par Hassan Nasrallah et qui lance à plusieurs reprises des roquettes sur des villages frontaliers israéliens.

L’opération de 1996 est particulièrement controversée après un bombardement à Cana, au cours duquel plus de 100 civils libanais ont trouvé la mort au quartier général du bataillon fidjien de la Finul.

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Des combattants du Hezbollah défilent avec des chars de l'Armée du Sud Liban (ASL), abandonnés dans le village de Bint Jbeil, dans le sud du Liban, le 23 mai 2000. © Ramzi Haidar, AFP (archives)

Malgré ces offensives, Israël ne parvient pas à neutraliser le parti chiite, financé et armé par l’Iran, qui s’est mué en mouvement politico-militaire, avec des élus au Parlement et des associations d'aides sociales. 

En mai 2000, conformément à une promesse de campagne, le Premier ministre israélien Ehud Barak ordonne un retrait unilatéral du sud du Liban. Un départ, après 22 ans d’occupation, qui permet au parti chiite, à l’arsenal intact, de prendre position jusqu’au tracé de la "Ligne Bleue" définie par l'ONU, qui fait office de ligne d'armistice entre les deux pays.

2006 : le Hezbollah revendique une "victoire divine"

Le 12 juillet 2006, le Hezbollah lance une attaque à la frontière israélo-libanaise, au-delà de la Ligne Bleue, au cours de laquelle trois soldats israéliens sont tués et deux autres enlevés, dans le but d’y être échangés contre des prisonniers libanais détenus en Israël (ce qui aura finalement lieu en juillet 2008).  

L’armée israélienne lance en réaction une vaste campagne de raids aériens sur les bastions du mouvement chiite, suivie d’une incursion terrestre au Liban.

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Des soldats israéliens près d'un blindé en territoire libanais, aux abords du village de Marouaheen, dans le sud du Liban, le 29 septembre 2006. © Peter Dejong, AP (archives)

Mais après 33 jours de guerre, les troupes israéliennes s’embourbent et ne parviennent pas à atteindre leurs objectifs, alimentant un sentiment d’échec stratégique en Israël.

Le bilan est lourd : près de 1 200 morts au Liban, majoritairement des civils, et 163 morts (119 soldats et 44 civils) côté israéliens. Près d’un million de Libanais sont déplacés. Les infrastructures libanaises, dont l’aéroport international de Beyrouth, sont gravement endommagées.

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Le sud du Liban © Omar Kamal, AFP

Le conflit prend fin le 14 août avec la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU. Elle stipule que seuls l’armée libanaise et les Casques bleus de l’ONU doivent être déployés dans le sud du Liban.

Les Israéliens sont contraints de retirer leurs troupes tandis que Hassan Nasrallah revendique une "victoire divine" qui va permettre au Hezbollah de capitaliser son succès sur la scène interne et de renforcer sa mainmise sur le pays du Cèdre. 

En Israël, le Premier ministre Ehud Olmert devra comparaître devant une commission d’enquête chargée de faire la lumière sur les ratés de cette guerre.

2024 : le Hezbollah décapité, l'armée israélienne de retour dans le Sud 

Mettant fin à des années de calme relatif des deux côtés de la frontière, le Hezbollah entre en guerre contre l’État hébreu au nom de "l’unicité des fronts", en solidarité avec le Hamas, son allié pro-iranien, au lendemain de son attaque terroriste contre Israël, le 7 octobre 2023.

Le parti chiite, pilier de "l’axe de la résistance" mis en place et chapeauté par l’Iran, multiplie alors les tirs de roquettes et les attaques contre des localités du nord d’Israël.

Pendant près d’un an, les échanges de tirs restent constants, provoquant le déplacement de dizaines de milliers de civils des deux côtés de la frontière.

À partir du 23 septembre 2024, Israël intensifie ses frappes aériennes au Liban, visant des positions du Hezbollah dans le sud et dans la banlieue sud de Beyrouth.

Le 27 septembre, Hassan Nasrallah est tué dans un bombardement israélien massif sur un complexe dans la banlieue sud, alors qu’en parallèle la quasi-totalité du commandement militaire du parti est liquidée. Une campagne d’élimination précédée par une attaque aux bipeurs explosifs contre des centaines de membres du mouvement.

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De la fumée s’élevant à la suite d'une série de frappes israéliennes sur la banlieue sud de Beyrouth, au Liban, le 26 novembre 2024. © Bilal Hussein, AP (archives)

Décapité, très affaibli et privé, depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, de ses routes de ravitaillement syriennes, le Hezbollah vacille. 

Il accepte la signature d’un accord de trêve, en novembre 2024, qui stipule que le parti chiite doit retirer ses combattants au nord du fleuve Litani, à quelque 30 kilomètres de la frontière israélienne. Seules l'armée libanaise et les forces de la Finul doivent être déployées dans le secteur. Il est également exigé que le Hezbollah soit désarmé.

De son côté, l’armée israélienne, qui a effectué son retour dans le sud du Liban, conserve le contrôle de cinq positions "stratégiques" dans le sud du pays, alors qu'elle devait, selon le texte, procéder à un retrait total de ses troupes. Malgré ce cessez-le-feu, l’armée israélienne frappe quasi-quotidiennement des postes et des cadres du Hezbollah. Sous la pression de l’État libanais et des États-Unis pour abandonner son arsenal, il se garde de répliquer.

2026 : Israël renvoie des troupes au Liban et crée une "zone tampon"

Troupes au sol, bombardements intensifs visant jusqu'à Beyrouth même, destructions massives, zone tampon, ordres d’évacuation, nouvel exode des habitants du Sud…  Début mars 2026, l’armée israélienne revient au Liban et annonce y recréer une zone de sécurité étendue. 

En tirant quelques roquettes sur Israël, le 2 mars, pour venger la mort du guide suprême iranien Ali Khamenei, tué par une attaque américano-israélienne à Téhéran, le Hezbollah s’est attiré une riposte impitoyable du gouvernement de Benjamin Netanyahu. Un tir de roquettes qui a plongé le Liban dans une guerre cette fois régionale, avec l'Iran d'un côté, les États-Unis et Israël de l'autre …

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Funérailles de combattants du Hezbollah, dans le village frontalier de Kfar Kila, dans le sud du Liban, le 9 mars 2025. © Rabih Daher, AFP

Au 5 avril, les frappes israéliennes ont fait 1 461 tués et 4 430 blessés, tandis que plus d'un million de personnes ont été déplacées. De son côté, malgré l’avancée des troupes israéliennes et le pilonnage quotidien de ses fiefs, dans le sud, la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth, le Parti de Dieu poursuit ses tirs de roquettes et de drones contre le nord d‘Israël.

Ce conflit toujours en cours semble servir l’agenda du parti chiite, désormais dirigé par Naïm Qassem, qui n’a jamais vraiment eu l’intention de désarmer. Le débat sur son arsenal est de facto renvoyé sine die, même si le gouvernement libanais a décidé d'interdire les activités militaires du Hezbollah, à l'issue d'une réunion extraordinaire du cabinet.

De son côté, le président libanais, Joseph Aoun, a lancé plusieurs appels à des négociations directes avec Israël pour éviter que le sud du pays ne devienne "un nouveau Gaza", comme ont menacé de le faire plusieurs ministres israéliens.