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Après 1 500 jours de guerre, l'Ukraine souffre mais marque des points contre la Russie
Pilonnée sans relâche par des attaques massives de drones russes, l’Ukraine continue malgré tout de tenir tête à la Russie : plusieurs contre-attaques menées ces dernières semaines ont permis de reprendre du terrain alors que l'armée russe n'a enregistré aucun gain territorial sur l'ensemble du mois de mars. 
Des recrues achèvent une formation militaire dans un centre d'entraînement situé dans un lieu tenu secret en Ukraine, le 27 mars 2026. © Roman Pilipey, AFP

C'est une première depuis septembre 2023. L'armée russe n'a enregistré aucun gain territorial en Ukraine en mars, reculant même par endroits devant les forces de Kiev, selon des données de l'Institut pour l'étude de la guerre (ISW), analysées par l'AFP.

L'armée russe ralentit depuis fin 2025 sous l'effet de contre-offensives dans le sud-est du pays, avec une avancée de 123 km2 en février, ce qui constituait déjà la plus faible progression depuis avril 2024. 

Non seulement les forces ukrainiennes ont ralenti considérablement l'avancée russe, mais elles ont également commencé à repousser les forces russes lors de contre-attaques localisées menées depuis l'automne dernier. Les forces ukrainiennes ont notamment libéré la ville de Koupiansk en décembre et ont repris depuis des positions stratégiques dans les oblasts de Zaporijjia et de Dnipropetrovsk le mois dernier. 

Dans cette dernière zone, la Russie était entrée pour la première fois en juin 2025, et occupait plus de 400 km2 fin janvier. Cette emprise s'est réduite à 200 km2 en février puis à 144 km2 en mars.

"Koupiansk se maintient sous contrôle ukrainien, ce qui constitue une situation vraiment embarrassante pour la Russie. La contre-attaque ukrainienne, bien qu’il s’agisse au mieux d’une opération de moyenne envergure, illustre toutefois la capacité de certaines unités des forces terrestres à remporter des succès sur le champ de bataille lors d’opérations offensives et à regagner du terrain", note Nick Reynolds, expert militaire au sein du RUSI, un think tank britannique spécialisé dans la défense et la sécurité.

La situation est en revanche défavorable à Kiev plus au nord dans la région de Donetsk, en direction des deux grandes villes régionales de Kramatorsk et Sloviansk. À l'est de cette dernière, les troupes du Kremlin ont progressé sur une cinquantaine de km2 en un mois.

Après 1 500 jours de guerre, l'Ukraine souffre mais marque des points contre la Russie
Cette carte publiée par l'ISW montre les principaux mouvements sur la ligne de front en Ukraine. © Capture d'écran X, ISW

"La situation de la Russie sur le champ de bataille a évolué au cours des six derniers mois, les contre-attaques ukrainiennes et les frappes à moyenne portée, l'interdiction faite à la Russie d'utiliser les terminaux Starlink en Ukraine, ainsi que les efforts du Kremlin pour restreindre l'accès à Telegram ayant exacerbé les problèmes existants au sein de l'armée russe", estiment les experts de l'ISW .

Le prix du sang

La messagerie Telegram, bannie par le Kremlin, jouait en effet un rôle crucial sur le front : elle permettait d'envoyer des communications urgentes, de transmettre des coordonnées, de guider des frappes ou encore de partager des informations diverses via des photos ou des vidéos. Elle était aussi la principale plateforme de collecte de fonds pour les soldats russes, notoirement sous équipés.

Sans moyens de communications fiables au chiffrement incassable, l'armée russe s'est retrouvée profondément désorganisée. Des solutions alternatives doivent permettre de pallier la situation à l'image des drones-ballons Barrage-1 bardés d'équipements 5G.

L’armée russe attend également des nouvelles de Rassvet, une constellation de satellites censée remplacée Starlink mais qui ne sera pas opérationnelle avant deux ans. Pour remplacer Telegram, le Kremlin vante les mérites de Max que le pouvoir promeut comme une "messagerie nationale" mais bien qu'elle soit loin d'être aussi performante que la plateforme créée par Pavel Durov.

Après 1 500 jours de guerre, l'armée ukrainienne continue de faire payer au Kremlin un prix exorbitant pour le lancement de son "opération spéciale" : 1,2 million de soldats russes, selon le Center for Strategic and International Studies (CSIS), sont tombés au combat, tués ou blessés, tandis que la Russie contrôle toujours moins de 20 % du territoire ukrainien. Rien que depuis le début de l'année, la Russie a perdu 89 000 soldats, a indiqué Volodymyr Zelensky, lors du sommet de Boutcha, y voyant "un signal important".

Face aux pertes colossales enregistrées par son armée, Vladimir Poutine poursuit les efforts de mobilisation pour alimenter le "hachoir à viande", méthode russe qui désigne l'envoi de vagues successives de fantassins à l'assaut des lignes ennemies. L'ISW rapporte notamment un décret du 20 mars signé du gouverneur de la région de Riazan, située à quelques heures de route de Moscou. Selon ce texte, les entreprises comptant entre 150 et 500 salariés sont tenues de sélectionner deux à cinq de leurs employés pour s'engager avec le ministère russe de la Défense.

Selon Charlie Walker et Bettina Renz, deux experts britanniques des questions militaires, le Kremlin devrait être en mesure d'enrôler de nouvelles recrues dans les prochains mois. "Les salaires militaires élevés et les primes d’engagement continuent d’attirer un flux régulier de recrues. Il convient donc de remettre en question l’idée selon laquelle les relations entre l’armée et la société vont se déliter et forcer la Russie à négocier", estiment-ils dans un article de The Conversation.

Selon les estimations du commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrskyi, le Kremlin prévoit d’incorporer plus de 400 000 nouvelles recrues en 2026

Activisme sur le front diplomatique

"Pour le reste de l’année 2026, l’avenir reste incertain. Les craintes que la Russie ne continue d’intensifier ses opérations offensives et de repousser davantage les forces ukrainiennes sur la ligne de front sont fondées, même s’il lui est également difficile de briser la résistance ukrainienne", estime Nick Reynolds. "L’adaptation militaire de l’Ukraine pourrait lui permettre de continuer à minimiser ses propres pertes tout en infligeant de lourdes pertes aux forces terrestres russes, et de tenir la ligne tout au long de l’été". 

La capacité de la Russie à exporter son pétrole pour financer sa guerre sera aussi un facteur clé. Alors que le prix du baril s'envole à cause de la guerre au Moyen-Orient, l'Ukraine s'attache à frapper des infrastructures-clés sur le territoire russe. Fin mars, l’agence de sécurité ukrainienne (SBU) assure avoir causé des "dégâts importants" sur Oust-Louga, le plus grand complexe d’exportation sur la mer Baltique.

"Il ne faut pas oublier que les partenaires européens de l'Ukraine ont la capacité d'influencer cette situation en lui apportant un soutien continu mais cela ne se limite pas à la fourniture d'équipements ou de moyens financiers, cela implique aussi une action plus ferme contre la flotte fantôme, car les recettes pétrolières de la Russie dépendent de sa capacité à exporter", juge Nick Reynolds.

Malmenée sur le terrain, c'est dans le ciel que l'armée russe tente de faire le plus de dégâts. Ces derniers jours ont été marqués par des vagues records d'attaques de drones et de missiles lancées en plein jour. Selon Kiev, la Russie a ainsi frappé l'Ukraine avec près de 500 drones et missiles dans la matinée du vendredi 3 avril. Dix jours plus tôt, Moscou avait déjà lancé l'une des plus vastes attaques en plein jour contre l'Ukraine depuis le début de la guerre, avec plus de 400 drones.

Ces attaques massives interviennent alors que les négociations de paix avec la Russie entamées en 2025, sous l'impulsion de Donald Trump, sont suspendues depuis le déclenchement fin février de la guerre au Moyen-Orient.

Dans ce contexte, l'Ukraine entend aussi marquer des points sur le front diplomatique, en témoigne le rapprochement entre les pays du Golfe et Kiev, sollicité pour son expertise en matière d'interception de drones. Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, le pays cherche à faire valoir son expérience dans la défense antiaérienne contre les drones de conception iranienne Shahed. Volodymyz Zelensky a également proposé, vendredi, aux monarchies du Golfe l'aide de l'Ukraine pour débloquer le détroit d'Ormuz.