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Hayi, nouvelle façade de la guerre hybride iranienne en Europe ?
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, une succession d’attaques a visé des intérêts de la communauté juive en Europe, en Belgique, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Elles ont été revendiquées par un nouveau groupe appelé Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia, qui est soupçonné d’avoir commandité l’attaque déjouée contre le siège parisien de Bank of America. Un groupe au contour flou qui pourrait servir à la guerre hybride menée par l’Iran.
Le groupe Hayi, apparu très récemment, a revendiqué une série d'attaques en Europe. © Studio graphique France Médias Monde

À Paris, le conditionnel est de moins en moins de mise. L’ombre du "groupuscule" terroriste Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia - Hayi - plane sur l’attaque contre le siège français de Bank of America déjoué samedi 28 mars.

Au début, il s’agissait simplement de "suspicions" concernant d’éventuels acteurs pouvant avoir des liens avec l’Iran. En France, le nom de Hayi a été officiellement prononcé mercredi 1er avril par le Parquet national anti-terroriste comme une piste sérieuse, même si certains médias comme le Parisien l’évoquaient déjà auparavant.

Un groupe apparu soudainement

Depuis lors, Le Monde a ajouté de l’eau au moulin de cette thèse en révélant qu'une autre banque américaine, J.P. Morgan - informée par le FBI - a alerté en amont la police française sur des menaces proférées sur Telegram par Hayi contre Bank of America à Paris.

La capitale française rejoindrait ainsi la liste grandissante des lieux visés en Europe par Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia, - qui peut se traduire par "le Mouvement des compagnons de la main droite islamique". Une campagne qui vise essentiellement des cibles liées à la communauté juive, telles que des synagogues, une école juive ou encore une voiture brulée dans un quartier juif d'Anvers.

Depuis le début de la guerre en Iran, leur nom est apparu en relation avec une dizaine d’attaques réelles ou inventées à Liège, Rotterdam, Amsterdam ou encore Londres. Mais à la différence des autres, celle déjouée à Paris n’a pas été revendiquée par Hayi sur Telegram. "C’est probablement parce qu’elle n’a pas pu être menée à bien, ce qui ne correspond pas à l’image d’armée secrète qui agit en Europe avec détermination que cette soi-disant organisation veut projeter. Cependant, l’épisode parisien a été largement relayé sur une quinzaine de comptes Telegram qui font la promotion des activités d’Hayi", souligne Phillip Smyth, spécialiste américain des groupes pro-iraniens et éditeur pour la revue Homeland Security.

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Hayi, nouvelle façade de la guerre hybride iranienne en Europe ?
© France 24
01:41

L’apparition de cette entité sur la scène terroriste a été très soudaine. "Nous ne savons pas vraiment comment ce groupe a émergé, si ce n’est que c’est probablement en réaction à la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. La première vidéo de revendication a été postée sur des canaux Telegram le 9 mars, date de la première attaque en Europe qui leur est attribuée à Liège contre une synagogue", explique une analyste de l’International Center for Counter-Terrorism (ICCT), un organisme qui vient de publier une étude sur les traces numériques de Hayi et le lien possible de l’Iran avec les attaques en Europe.

En dehors des vidéos de revendications, Hayi semble "n’avoir aucune présence en ligne, ce qui est rare avec ce genre de groupe", note Graig Klein, spécialiste du terrorisme international et de la violence des groupes non-étatiques à l’université de Leiden. En fait, deux comptes Telegram se présentant comme la voix officielle en ligne de l’Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia ont été identifiés par l’ICCT, sans pour autant pouvoir déterminer leur authenticité. Cependant l’un d’eux "avait posté un message indiquant la Bank of America à Paris comme cible avant que la tentative d’attaque ait eu lieu", précise l’analyste de l’ICCT. Mais les deux comptes sont devenus inactifs et l’un d’eux a même été effacé.

Kalashnikov ou Dragunov ?

Cette absence de traces numériques propres - mis à part les vidéos de revendication postées sur d’autres chaînes Telegram - a pu faire douter de la réalité de ce groupe, reconnaissent les experts interrogés par France 24.

L’Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia se donne en tout cas du mal pour se draper des apparats d’un groupe tout ce qu’il y a de plus légitime qui soutiendrait la cause iranienne. Ses vidéos "ressemblent à celles d’autres groupes radicaux islamistes, mais en moins sanglant et plus amateur", analyse Graig Klein.

Hayi semble s’être pris les pieds dans ses revendications en s’appropriant au moins une attaque très probablement inventée. En effet, une vidéo du 11 mars faisant état d’une attaque en Grèce montre en réalité "l’explosion d’un bâtiment résidentiel à Rotterdam", souligne l’ICCT. Une probable erreur qui remet en doute la légitimité des revendications de cette entité ? En fait, "c’est une stratégie classique [de ce type de groupes, NDLR] qui permet d’entretenir la confusion sur leur réelle capacité d’action", assure Phillip Smyth.

Il s’est également doté d’un logo "qui présente des similitudes avec ceux d’autres mouvements similaires", souligne Graig Klein. Il représente notamment un bras levé qui tient une fusil en l’air, ce qui est un symbole commun pour des groupes pro-Iraniens. Avec une différence cependant : "Typiquement, dans ces logos, on retrouve une kalachnikov, comme chez le Hezbollah. Ici, il s’agit d’une Dragunov, c’est-à-dire un fusil de précision russe", note l’analyste de l’ICCT.

Inhabituel, mais pas unique. "Il y a d’autres groupes pro-iraniens qui ont recours à cette arme, qu’Ali Khamenei et son fils ont souvent brandi ostensiblement pour des photos", soutient Phillip Smyth.

Pour cet expert, pour comprendre la véritable raison d’être d'Hayi, tous les chemins mènent à l'Irak en passant très probablement par l’Iran. En effet, les vidéos de revendications ont toutes été en priorité publiées sur quatre comptes Telegram liés à des mouvements pro-iranien en Irak, a déterminé l’ICCT.

Les activités d’Hayi ne rencontrent d’ailleurs aucun écho ou presque sur des chaînes Telegram en persan, ont constaté les experts interrogés. Comme s’il n’y avait aucun lien avec l’Iran ? Mais qu’on ne s’y trompe pas, un groupe qui joue un rôle très influent dans la propagation des revendications d’Hayi est le "Kataïb Hezbollah - également appelé Hezbollah irakien -, un mouvement particulièrement loyal à Téhéran", assure Phillip Smyth.

Tous les chemins mènent à l’Irak

Il ne fait guère de doute pour ce spécialiste que l’Hayi est un "groupe façade". C’est-à-dire qu’il s’agirait d’une simple vitrine sur internet créée de toute pièce "probablement par des groupes en Irak sur demande du Corps des gardiens de la révolution islamique", estime Phillip Smyth.

Rien de nouveau dans ce procédé. Ce serait une spécialité des "mouvements pro-iranien en Irak depuis 2013. J’ai dénombré plus d’une centaine de ces ‘groupes façades’ depuis 2019 dans ce pays. Ils sont parfois créés à des fins très spécifiques comme attaquer des Syriens en Irak ou justifier des raids contre des points de vente d’alcool ou des bordels", explique Phillip Smyth.

L’Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia rentrerait parfaitement dans ce moule d’une organisation qui n’existe qu’à travers des vidéos et messages sur Internet et un logo, juge ce spécialiste. À une différence près : ce modèle n’était jusqu’à présent utilisé qu’en Irak et n’avait encore jamais été exporté.

Cette extension du domaine géographique du modèle de "groupe façade" n’étonnerait pas les autres experts interrogés. Sans être aussi catégorique que Phillip Smyth, Graig Klein estime que l’existence d’une entité comme Hayi qui revendique en arabe ces attaques "rend difficile d’établir un lien direct avec l’Iran et offre aux autorités un déni plausible en cas d’accusation".

Guerre hybride iranienne à la sauce russe

Le choix de cibles liées à la communauté juive est aussi généralement "une des signatures des attaques de groupes soutenus par l’Iran, qui considère les intérêts de la communauté juive comme une extension de l’État d’Israël et donc une cible légitime", souligne Graig Klein.

Bank of America entre d’ailleurs dans cette catégorie car "c’est une institution financière souvent attaquée par la propagande des groupes liés à l’Iran", note Phillip Smyth. À leurs yeux, cette banque peut être attaquée en raison de soi-disant "nombreux investissements en Israël", peut-on lire sur des messages sur Telegram.

Le modus operandi d'Hayi entre aussi dans le "schéma de la guerre hybride iranienne inspiré du modèle russe", assure l’analyste de l’ICCT. Les attaques ont été menées par des individus, souvent jeunes, liés au milieu criminel local. "Dans le cas des attaques aux Pays-Bas que j’ai étudiées, ce sont des jeunes de 14 à 19 ans à qui on a offert de l’argent pour passer à l’acte", souligne Graig Klein.

La Russie est passée maître dans l’utilisation de criminels comme intermédiaires pour trouver des jeunes exécutant. Mais l’Iran a déjà fait de même "notamment en Suède où les Iraniens sont accusés d’avoir travaillé avec le gang Foxtrot", confirme l’analyste de l’ICCT.

Pour les experts interrogés, les attaques menées jusqu’à présent n’ont fait que des dégâts matériels mineurs soit parce qu’ils étaient l’œuvre d’amateurs, soit parce qu’il s’agissait "d’un avertissement". Pour Phillip Smyth, l’Iran veut faire comprendre que "les attaques pourraient devenir plus meurtrières" si l’Europe s’engageait davantage dans le conflit.