
Des proches des victimes de l'attentat du DC-10 d'UTA en 1989 se tiennent devant la cour d'appel du tribunal de Paris, le 16 mars 2026, avant l'ouverture du procès en appel de l'affaire du financement libyen de la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy. © Julien de Rosa, AFP / Studio graphique, FMM
"Le devoir de mémoire a été sacrifié sur l'autel des ambitions personnelles." Les proches des victimes du DC-10 d'UTA ont accusé Nicolas Sarkozy et ses coprévenus, lors de la troisième semaine du procès en appel de l'affaire du financement libyen de la campagne présidentielle 2007 de l'ancien chef de l'État, d'avoir oublié les 170 personnes tuées en 1989 dans cet attentat exécuté par les services secrets libyens. En cause : la rencontre secrète fin 2005 de Brice Hortefeux avec Abdallah Senoussi, beau-frère de Mouammar Kadhafi et condamné en France à la réclusion criminelle à perpétuité pour l'attentat du DC-10.
Nicolas Sarkozy et neuf coprévenus sont jugés en appel depuis le 16 mars et jusqu'au 3 juin. En première instance, le 25 septembre 2025, le tribunal correctionnel de Paris a déclaré Nicolas Sarkozy coupable d'association de malfaiteurs et l'a condamné à cinq ans d'emprisonnement ferme, 100 000 euros d’amende, l’interdiction de toute fonction publique pour cinq ans et une privation de ses droits civils et civiques pour la même durée, en raison d'une "corruption au plus haut niveau" d'une "exceptionnelle gravité". Entré le 21 octobre à la prison de la Santé sous les caméras du monde entier, Nicolas Sarkozy a obtenu sa mise en liberté sous contrôle judiciaire trois semaines plus tard. C'est désormais un nouveau marathon judiciaire qui a commencé pour l'ancien président de la République qui espère ne pas retourner derrière les barreaux.
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Lundi 30 et mardi 31 mars : les invraisemblances de Brice Hortefeux
Interrogé la semaine précédente par le président de la cour d'appel de Paris, Olivier Géron, Brice Hortefeux a cette fois-ci répondu aux questions des avocats des parties civiles et du parquet général, enchaînant plusieurs réponses qui ont laissé perplexe l'auditoire.
L'ancien ministre est soupçonné d'avoir organisé avec Claude Guéant un "pacte corruptif" avec les autorités libyennes, pour financer la campagne présidentielle 2007 de son ami Nicolas Sarkozy. Au cœur du dossier figure une rencontre occulte : Brice Hortefeux s'est entretenu le 21 décembre 2005, en Libye, avec Abdallah Senoussi, beau-frère du dictateur Mouammar Kadhafi, pourtant condamné en France à la réclusion criminelle à perpétuité pour l'attentat contre le DC-10 d'UTA (170 morts).
Comme la semaine passée, Brice Hortefeux soutient à nouveau qu'il a été piégé par Ziad Takieddine pour rencontrer Abdallah Senoussi, qu'il ne connaissait pas. L'ancien ambassadeur au Qatar et en Arabie saoudite Bertrand Besancenot, pourtant cité comme témoin par les avocats de Nicolas Sarkozy, semble lui-même mettre en doute cette affirmation. "Je lis la presse comme tout le monde. Je savais qu’il avait été condamné par contumace en France. A priori c'est quelqu'un qu'on ne rencontre pas. Je serais surpris que M. Hortefeux n’ait pas su qui était M. Senoussi", dit-il, selon le récit de l'audience fait par Le Monde.
Puis, lorsque l'avocate de l'association Anticor, Claire Josserand-Schmidt, demande à Brice Hortefeux à quel moment il réalise qu'il va rencontrer Abdallah Senoussi, celui-ci répond "dans la voiture". "Sur le trajet, le nom d’Abdallah Senoussi a été prononcé. Cela ne me disait pas grand-chose mais j’ai fait le rapprochement avec un membre de la famille exécutant de l’attentat", poursuit Brice Hortefeux, selon le récit de Mediapart, dont le journaliste se demande comment le prévenu peut bien faire ce rapprochement "alors qu’il s’époumone depuis plusieurs heures à expliquer que le nom Senoussi lui était parfaitement inconnu jusqu’ici".
Brice Hortefeux maintient également qu'il n'a pas parlé de cette rencontre à Nicolas Sarkozy, ni au moment des faits, ni en 2012 lorsque Mediapart la révèle en publiant une note de Moussa Koussa, le chef des services extérieurs libyens. "Mais quand Nicolas Sarkozy lit l’article de Mediapart, il ne vous dit pas : 'C’est quoi cette histoire avec Senoussi' ?", interroge le président Olivier Géron. "Non", répond d'une petite voix Brice Hortefeux.
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Mercredi 1er avril : la colère des endeuillés de l'attentat du DC-10 d'UTA
Les familles des morts de l'attentat du DC-10 d'UTA (170 morts) en 1989 ont exprimé leur colère envers Nicolas Sarkozy et ses coprévenus. Onze femmes et un homme ont défilé devant les juges de la cour d'appel de Paris pour crier leur incompréhension des rencontres occultes en 2005 en Libye de collaborateurs de Nicolas Sarkozy avec Abdallah Senoussi, beau-frère du dictateur Mouammar Kadhafi et organisateur de l'attentat à la bombe qui a coûté la vie à leurs proches au-dessus du désert nigérien.
"Le désert du Ténéré est imbibé du sang de 170 personnes assassinées par Senoussi. Ce même Senoussi rencontré par Guéant et Hortefeux. Personne ne fera croire que vous ne le saviez pas", cingle Maryvone Raveneau. Assis à moins de deux mètres d'elle, ne tournant que rarement les yeux vers la barre, Nicolas Sarkozy prend des notes.
"Le devoir de mémoire a été sacrifié sur l'autel des ambitions personnelles", accuse cette femme de 79 ans, veuve du pilote du vol UTA 772.
Les "filles du DC-10", du nom de leur association, estiment que leur souffrance et la mémoire des victimes ont été occultées au nom de la raison d'État et de la réconciliation franco-libyenne. Malgré l'ancienneté du deuil et le passage du temps, l'émotion refait surface devant la cour. Parfois la gorge se noue.
Le 19 septembre 1989, un avion du transporteur UTA reliant Brazzaville à Paris explose en plein vol après une escale à N'Djaména, faisant 170 morts de 18 nationalités, dont 54 Français. L'enquête révèle que l'attentat à la valise piégée a été exécuté par les services secrets libyens, en représailles à l'intervention de la France dans un conflit entre la Libye et le Tchad.
Dix ans plus tard, en 1999, la cour d'assises de Paris condamne par contumace six Libyens à la réclusion criminelle à perpétuité, dont le chef des services de renseignements militaires Abdallah Senoussi.
"170 morts, deux jours et demi de procès par contumace. Aucune des familles n'aura le droit de prendre la parole. Un procès d'avocats et de papier", se remémore devant la cour d'appel Danièle Klein en portant sur les épaules la veste bleue nuit, trop ample pour elle, de son frère tué à 30 ans dans l'attentat.
C'est pourtant avec Abdallah Senoussi, sous mandat d'arrêt de la justice française, que Claude Guéant et Brice Hortefeux s'entretiennent chacun leur tour fin 2005 dans des rendez-vous en Libye hors de vue des officiels français.
Ces rencontres cachées sont la pierre angulaire de l'accusation de financement libyen de la campagne présidentielle 2007 de Nicolas Sarkozy et ont valu à l'ex-président cinq ans de prison ferme en première instance pour association de malfaiteurs.
Prévenus dans ce dossier, Claude Guéant et Brice Hortefeux disent avoir été piégés par Abdallah Senoussi et n'avoir jamais discuté avec lui d'un financement de campagne occulte. Nicolas Sarkozy nie avoir même eu connaissance de ces rencontres à l'époque.
"Si par malchance, à la place de mon frère, quelqu'un de votre famille proche avait pris ce vol de la compagnie UTA, accepteriez-vous de rencontrer, de dîner, de négocier avec son assassin, le commanditaire de cet attentat ? Je ne pense pas", les défie Françoise Tenenbaum-Klein.
Au mitan des années 2000, les familles du DC-10 assistent impuissantes à la réhabilitation du régime de Kadhafi, qui culmine dans la visite officielle en grande pompe du Guide libyen en France en décembre 2007, au début du quinquennat de Nicolas Sarkozy.
Certaines des familles s'y opposent avec leurs moyens dérisoires en organisant au passage de dignitaires libyens des manifestations avec pancartes. Mais "le carton, contre l'or massif des contrats, ne fait pas le poids", soupire Danièle Klein.
En première instance, le tribunal avait jugé recevable leur constitution de partie civile.
Avec AFP
