
Des patients amputés attendent d'être pris en charge par des spécialistes pour l'ajustement de leurs prothèses dans un centre de réadaptation soutenu par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Juba, au Soudan du Sud, le 20 février 2026. © Luis Tato, AFP
Entre crise énergétique et cauchemar logistique, la guerre au Moyen-Orient, qui est entrée mardi 31 mars dans son 32e jour, désorganise profondément le secteur de l'aide humanitaire en Afrique, déjà fragilisée par les coupes massives décidées par l'administration Trump, et accroît les tensions sur l'approvisionnement en médicaments.
Le continent africain, qui importe plus de 70 % de ses traitements et 95 % des principes actifs pour en fabriquer, encaisse de plein fouet la crise actuelle sur le front de la santé. En cause, une mondialisation de la pharmaceutique où un principe actif fabriqué en Chine est transformé en Inde avant d'être expédié en Afrique via Dubaï, plaque tournante des médicaments fabriqués en Asie.
Mais ce schéma est mis à mal par les représailles iraniennes contre les pays du Golfe et le blocage partiel du détroit d'Ormuz : le port de Dubaï, centre névralgique de la santé mondiale, tourne au ralenti tandis que la pagaille du ciel continue de perturber le fret aérien.
"L'OMS dispose d'un hub logistique à Dubaï et c'est de là que partent énormément de demandes d'approvisionnement sur le continent africain et asiatique", rappelle Anne Sénéquier, co-directrice de l'Observatoire de la santé mondiale à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). "Cette mondialisation de la pharmaceutique avait déjà été frappante pendant la crise de la Covid-19. On avait alors identifié des faiblesses d'approvisionnement et de fabrication médicamenteuse sur le continent africain. Mais six ans plus tard, on est encore loin du compte."
"Cela met en évidence le fonctionnement du milieu humanitaire et de la santé de manière générale", poursuit l'experte. "On va toujours au plus rapide et au moins cher, ce qui est pertinent quand tout va bien, mais à chaque fois qu'il y a une crise, cette solution unique nous rend très vulnérables."
Ces derniers jours, plusieurs ONG présentes en Afrique ont alerté sur des risques de pénuries de nourriture et de médicaments pour des millions de personnes vulnérables à cause de la guerre au Moyen-Orient.
"L'aide médicale dépend fortement des transports internationaux. Le blocage du détroit d'Ormuz, conjugué à la flambée des coûts d'assurance et de carburant, a des répercussions directes sur les patients de nos établissements de santé, au pire moment possible", résume dans un communiqué Willem Zuidema de l'ONG Save The Children.
"Au-delà de la question des médicaments, il y a aussi tout le matériel médical nécessaire à la vaccination, aux accouchements, ou pour traiter les victimes de viols, tout ce qui est nécessaire pour offrir une bonne stérilité et éviter des maladies infectieuses", note Anne Sénéquier.
Des coûts qui grimpent en flèche
Cette désorganisation des chaînes d'approvisionnement entraîne d'importants retards de l'aide vitale destinée aux plus démunis tandis que les ONG du monde entier tentent de trouver des routes alternatives.
"Les laboratoires et les agences humanitaires cherchent d'autres solutions d'acheminement. L'une des solutions évoquées est un transit par Istanbul qui ajoute deux à cinq jours de transport ou bien un réacheminement maritime via le cap de Bonne-Espérance en Afrique du Sud. Dans les deux cas, cela coûte extrêmement cher pour les importateurs en raison de la crise du pétrole", détaille notre journaliste Clémence Waller dans le journal de l'Afrique.
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La récente implication des Houthis du Yémen fait également craindre des perturbations majeures en mer Rouge, notamment autour du détroit stratégique de Bab el-Mandeb.
Pour les industriels, l'allongement des temps de transit représente aussi un véritable défi. Le transport de médicaments impose dans certains cas des règles strictes de conditionnement et respect de chaînes du froid comme les insulines ou encore les thérapies géniques, utilisées pour traiter les maladies génétiques mais également certains cancers.
À l'autre bout de la chaîne, les ONG humanitaires payent la facture. "Au Mozambique, les perturbations des chaînes d'approvisionnement sont aggravées par la hausse mondiale des prix du carburant, qui renchérit également les importations, notamment les kits d'urgence, alors même que le pays entre dans sa période de pointe des urgences climatiques", détaille Robyn Savage, directrice humanitaire de l'ONG Care.
Près de "80 % de notre fret passent par la voie maritime, et la majorité par le détroit d'Ormuz, expliquait également, jeudi dernier, à FranceInfo, le Dr Rodrigue Alitanou, directeur des opérations de l'ONG Alima, spécialisée dans la médecine d'urgence dans 13 pays d'Afrique. "Ce contournement a un coût très élevé : plus de 2 000 euros par conteneur".
Pour les professionnels de l'humanitaire, c'est la double peine. Alors que les coûts de fonctionnement s'envolent, les financements se raréfient sous l'effet des coupes budgétaires dans l'aide internationale décidée par le président américain Donald Trump.
Sur le terrain, les conséquences de la situation géopolitique explosive du moment commencent à se faire sentir, en particulier dans les pays en guerre. Exemple au Soudan, ravagé depuis trois ans par un conflit fratricide qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts et déplacé plus de 11 millions de personnes, provoquant ce que l’ONU qualifie de pire crise humanitaire au monde.
Sur place, l'ONG Alima affirme redouter une pénurie de médicaments de base. Des kits contre le choléra se retrouvent bloqués à Dubaï. De son côté, Médecins Sans Frontières (MSF) indique que ses équipes ne subissent pas de pénuries, tout en reconnaissant des tensions sur l'approvisionnement. Pour atteindre le principal port du pays sur la mer Rouge, les ONG envisagent désormais un long trajet par la route via l'Arabie saoudite avec là encore, un important renchérissement des coûts.
Des crises qui s'empilent
"On ne peut pas parler de pénurie généralisée sur le continent mais il y a des régions enclavées ou en conflit qui sont déjà sous tension. Il faut aussi rajouter à cela le contexte de l'Usaid [Agence des États-Unis pour le développement international] qui a coupé les fonds il y a un an. Donc en fait, l'impact du conflit au Moyen-Orient vient ajouter une crise supplémentaire pour des régions déjà vulnérables", pointe Anne Sénéquier.
Car la guerre dans la région complique non seulement les opérations humanitaires mais tend aussi à accroître les besoins des populations locales, confrontées à la hausse des prix des denrées alimentaires.
"Au Soudan du Sud, et notamment à Juba, les ménages continuent de subir des pressions économiques croissantes : les prix des denrées de base, en particulier le maïs et le sorgho, restent 46 % plus élevés que leurs niveaux déjà élevés de l'année précédente. La hausse des prix du carburant aggrave encore la situation en faisant monter les tarifs de transport et en augmentant le coût d'acheminement des marchandises vers les marchés", explique Robyn Savage.
En Somalie, où deux millions d’enfants sont menacés de malnutrition aiguë, l’Unicef indique constater dès à présent une hausse des coûts de transport des denrées alimentaires, des médicaments, du carburant et de l’eau. Interrogé par le Washington Post, Christopher Tidey, porte-parole de l’agence de l'ONU, estime que dans certaines régions le coût de l’eau "a plus que doublé".
La hausse des coûts des engrais, dont une grande partie est produite dans le golfe Persique, pourrait également gravement compromettre les rendements agricoles des pays africains.
"Il ne s'agit pas seulement d'un choc énergétique. C'est un choc systémique qui touche les systèmes agroalimentaires à l'échelle mondiale", a indiqué le chef de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), Maximo Torero.
Selon la FAO, les prix mondiaux des fertilisants, largement dépendants de ceux du gaz nécessaire à leur fabrication, pourraient croître de 15 à 20 % ce semestre, si le conflit se prolonge. L'impact sur les prix pourrait alors se ressentir d'ici 6 à 12 mois avec une conséquence directe sur le prix des aliments de base. Une nouvelle épée de Damoclès au-dessus de la tête des pays africains les plus vulnérables et un nouveau choc à encaisser pour des populations déjà fragilisées.
