
Un étudiant brandit un drapeau inspiré du célèbre manga japonais "One Piece", symbole adopté par les mouvements de protestation de la génération Z à travers le monde, lors d'une manifestation à Antananarivo, le 7 octobre 2025. © Luis Tato, AFP
Ils ont fait la une des médias à travers le monde, renversé des gouvernements et bouleversé l'agenda politique dans plusieurs pays. Six mois après les mobilisations qui ont secoué le Népal, Madagascar ou encore le Maroc, où en sont les revendications de cette Gen Z engagée et ultra-connectée ? Comment les différents mouvements tentent-ils de continuer à faire vivre leurs idées sur le terrain politique ? Tour d'horizon.
-
L'espoir d'un véritable changement au Népal
C'est l'un des pays où le triomphe de la Gen Z est le plus visible : après la chute spectaculaire du gouvernement Oli, Balendra Shah, 35 ans, est devenu le 27 mars le plus jeune Premier ministre de l'histoire du pays himalayen. Dans son gouvernement figure notamment Sudan Gurung, une figure influente du mouvement.
Ex-maire de Katmandou entré en politique au nom de la lutte contre la corruption, cet ancien rappeur adepte des réseaux sociaux a séduit une jeunesse assoiffée de changement dans un pays miné par les intrigues politiques.

Sa toute première décision a été de mettre en œuvre le rapport de la commission chargée d’enquêter sur la répression sanglante des manifestations de septembre 2025. L’ancien Premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli a ainsi été placé en détention, ainsi que l'ancien ministre de l’Intérieur.
En revanche, "Balen" fait durer le suspens sur la manière dont il compte redresser l'économie du pays, améliorer la gouvernance, faire la chasse aux corrompus et mieux répartir les richesses – soit les principales revendications de la Gen Z qui l'a porté au pouvoir.
"Pour le moment, il ne donne pas beaucoup d'interviews et n'arrive pas vraiment à inspirer confiance. Il doit vraiment proposer un plan d'action très clair sur ce qu'il compte faire pour résoudre les problèmes actuels, comme la crise de l'emploi qui conduit de nombreux Népalais, près de 2 000 par jour, à partir travailler à l’étranger", pointe Feyzi Ismail, spécialiste du Népal et des mouvements de contestation à la Goldsmiths University de Londres.
D'autant que le nouveau Premier ministre arrive dans un contexte difficile : la guerre en Iran a fait bondir les prix de l'énergie et plombe les revenus des Népalais travaillant au Moyen-Orient. Par ailleurs, les vacanciers ont déserté les hôtels depuis les violentes manifestations de septembre 2025, faisant plonger les recettes liées au tourisme. Quant au changement climatique, il constitue un défi de taille pour ce pays très vulnérable aux inondations et aux glissements de terrain.
-
Au Bangladesh, la Gen Z battue dans les urnes
Les étudiants qui ont réussi à renverser le gouvernement autoritaire de Sheikh Hasina en 2024 ont porté un véritable renouveau dans le paysage politique lors des dernières législatives de février. Selon Transparency International Bangladesh, 28 % des candidats en lice avaient moins de 44 ans. Pourtant, c'est bien le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) et ses promesses de retour à la stabilité qui ont remporté une victoire écrasante.
"Je pense que le mouvement de la génération Z a su saisir un moment particulier qui reflétait en grande partie ce qui bouillonnait sous la surface de la société. Mais c'est très différent d'un véritable engagement en politique", constate Feyzi Ismail.
Si les revendications des manifestants ont largement irrigué le débat public, les formations politiques menées par les jeunes ont eu du mal à transformer l'élan suscité par leur mobilisation en succès électoral.
"Les résultats des élections de février 2026 indiquent que, si les manifestations ont bouleversé l'agenda politique, les acteurs politiques établis ont conservé leurs avantages structurels sur la scène électorale", juge Imran Ahmed de l'Institute of South Asian Studies (ISAS). "Les bons résultats obtenus par un parti bien établi tel que le Parti nationaliste du Bangladesh témoignent de la confiance accordée aux acteurs dotés d'une expérience organisationnelle et d'une capacité à gouverner."
Les observateurs estiment également que le message porté par la Gen Z a été brouillé par l'alliance du NCP (Parti national des citoyens), fondé par des étudiants, avec les islamistes du Jamaat-e-Islami.
- Au Maroc, la "Gen Z 212" prise en étau
Entre arrestations et harcèlement judiciaire, la Gen Z marocaine vit des temps difficiles. Plusieurs figures et sympathisants du mouvement né en septembre 2025 ont récemment été arrêtés et parfois condamnés à des peines de prison ferme.
Le 29 mars, le rappeur marocain Souhaib Qabli, 20 ans, a ainsi écopé d'une peine de huit mois de prison ferme et d'une amende de 1 000 dirhams pour "outrage à une institution constitutionnelle" et "diffusion de fausses nouvelles". Les autorités lui reprochent en réalité ces textes dénonçant la corruption ou encore la normalisation des relations avec Israël. Il est le troisième rappeur, considéré comme proche du mouvement, à être arrêté depuis la contestation qui a secoué le royaume.
Un mois plus tôt, c’est Zineb Kharroubi, l’une des figures du collectif Gen Z 212 France constitué par la diaspora, qui avait été interpellée à son arrivée à l’aéroport de Marrakech pour "incitation à commettre des délits sur Internet".
"On a dénombré plus de 5 000 arrestations, et 2 000 personnes sont encore prison. Désormais, les familles ont peur de sortir dans la rue, car cela pourrait aggraver la peine de leurs proches", explique Hakim Sikouk, président de la section de Rabat de l’Association marocaine des droits humains (AMDH). "Les autorités ont vraiment frappé avec beaucoup de force le mouvement. Aujourd'hui, il est en état de mort clinique."
La jeunesse attend toujours de voir se concrétiser les promesses du gouvernement, annoncées après trois semaines de manifestations, d'un effort budgétaire dans les domaines sociaux ou encore la mise en service de nouveaux centres hospitaliers et la rénovation de 90 hôpitaux.
Ce secteur de la santé avait cristallisé la colère de la Gen Z au Maroc, où les inégalités restent un défi majeur. En septembre 2025, la mort de huit femmes venues accoucher à l’hôpital Hassan II d’Agadir avait été l'étincelle qui avait fait sortir des milliers de personnes dans la rue.
-
Madagascar dans l'expectative
Sur la plus grande île de l'océan Indien, la jeunesse malgache reste sur ses gardes. Annoncé le 25 mars, le nouveau gouvernement a laissé sceptique le mouvement Gen Z, qui a renversé en octobre le président Andry Rajoelina. La majorité des anciens ministres a été reconduite, tandis qu'aucun membre du mouvement n'a été nommé.
Reste la personnalité très appréciée du nouveau président de la Refondation de la république de Madagascar, le colonel Michaël Randrianirina, qui a fait de la lutte contre la corruption son principal cheval de bataille, allant jusqu'à vouloir faire passer au détecteur de mensonges les ministres de son gouvernement.

"Il a une réputation d'intégrité qui plaît à beaucoup. Ceci étant, ce n'est pas une approbation naïve. Tout le monde reste méfiant, car il ne suffit pas de nommer quelqu'un avec un agenda anticorruption à la tête du gouvernement pour que cela constitue une garantie de mise en œuvre d'une politique de lutte contre la corruption", souligne Ketakandriana Rafitoson, enseignante-chercheuse en science politique à l'Université catholique de Madagascar et membre de Transparency International. "À Madagascar, nombreux sont ceux qui questionnent la notion même de refondation aujourd'hui, y compris les jeunes, parce qu'on en est encore loin."
Selon la Banque mondiale, Madagascar est l'un des pays les plus pauvres de la planète. Malgré des richesses naturelles exceptionnelles, 75 % de la population de l'île vit sous le seuil de pauvreté.
En attendant, le mouvement ne reste pas les bras croisés et tente de se structurer. Il a créé un site internet, publié une charte et entend se poser en "observatoire de refondation, garant d'un changement systémique profond face à la corruption, pour bâtir un Madagascar libre et souverain."
En revanche, il n'est pour le moment pas question de se constituer en parti politique. "Certains ont eu des postes ou ont été nommés comme conseillers, mais sans que cela contribue à influencer le cours des choses. Mais globalement, ce n'est pas ce que le mouvement recherche. L'objectif, c'est la prise en compte de leurs idées, c'est être assis à la table des discussions, pas occuper des postes politiques", estime Ketakandriana Rafitoson.
- Au Kenya, la jeunesse veut peser sur la présidentielle
Les rues se sont vidées mais la Gen Z poursuit sa mobilisation au Kenya. Le mouvement a récemment lancé une campagne pour mobiliser les jeunes électeurs en vue de la présidentielle de 2027.
Baptisée #NikoKadi ("J’ai une carte de vote"), elle met en scène sur les réseaux sociaux des jeunes qui brandissent fièrement leur carte, tandis que des entreprises ont promis des réductions à ceux inscrits sur les listes électorales.

La Gen Z entend ainsi lutter contre l'abstention, en particulier chez les jeunes. Lors des dernières élections générales en 2022, seuls 65 % des 22,1 millions d'électeurs se sont rendus aux urnes, contre 78 % cinq ans plus tôt, signe d'une désillusion grandissante envers la classe politique.
"Nous voulons faire évoluer le système. Nous voulons destituer tous ceux qui sont au gouvernement", explique à l'AFP le militant des droits civiques Ademba Allans, 26 ans et instigateur de la campagne, ajoutant : "L'apathie est l’un des principaux obstacles."
En juin 2024, une vague de protestations menée par la "Génération Z" avait déferlé sur le pays d’Afrique de l’Est après que le président William Ruto a annoncé des hausses d’impôts. La contestation a été marquée par des pillages et des violences qui ont fait au moins 100 morts ainsi que des dizaines de disparus.
