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Mère et bipolaire : une BD pour briser le tabou sur la maladie
À l’occasion de la Journée mondiale des troubles bipolaires, l’autrice Lila Albanese raconte dans une BD comment sa grossesse a été bouleversée par une dépression prénatale, avant qu’un diagnostic de bipolarité ne soit enfin posé. Elle dénonce en filigrane les injonctions faites aux femmes enceintes et lève le voile sur les tabous rencontrés par les futures mères bipolaires.
Les troubles bipolaires – désignés au pluriel, car il en existe plusieurs types – constituent une maladie psychique chronique responsable de dérèglements de l'humeur. Des troubles qui se manifestent le plus souvent par une alternance d'états d'exaltation et de dépression. © Studio graphique FMM

"Ma souffrance est invisible à l'œil nu, docteur." Cette scène, dans laquelle l'autrice, souffrant d'un trouble bipolaire, répond à un professionnel de santé [un homme] qui minimise son état, lui répétant que "la grossesse n'est pas une maladie", résume la méconnaissance et la stigmatisation auxquelles sont confrontées les personnes bipolaires.

Dans la BD "Corps à corps", sortie le 12 mars 2026 aux éditions Steinkis, Lila Albanese raconte, au travers des illustrations de sa co-autrice Claire Paq, comment une grave décompensation psychotique et une dépression prénatale l'ont obligée à passer ses premiers mois de grossesse en hôpital psychiatrique. C'est là, après des années d'errance médicale, qu'un trouble bipolaire de type II lui sera finalement diagnostiqué.

Les troubles bipolaires – désignés au pluriel, car il en existe plusieurs types – constituent une maladie psychique chronique responsable de dérèglements de l'humeur. Des troubles qui se manifestent le plus souvent par une alternance d'états d'exaltation et de dépression.

"J'avais envie d'évoquer non seulement la dépression prénatale qui est un 'accident de la grossesse' qui peut arriver indépendamment de toute maladie [cela concerne, selon plusieurs études, entre 10 % et 16 % des femmes enceintes, NDLR], mais je voulais aussi parler de maladie mentale, parce que c'est mon cas : j'ai une maladie", raconte à France 24 Lila Albanese, évoquant sa bipolarité et la difficulté qu'ont eu ses proches – et parfois elle-même – à la considérer comme telle.

"Les modifications hormonales, les éventuelles modifications de traitement, ou encore les modifications du rythme du sommeil sont autant de facteurs qui peuvent déclencher un épisode pendant la période périnatale (avant, pendant, et après la grossesse) explique Marion Leboyer, professeure en psychiatrie à l'université de Paris-Est, et directrice du département de psychiatrie et d'addictologie de l'hôpital Henri-Mondor, à Créteil. Il faut donc faire particulièrement attention durant cette période-là."

Le témoignage de Lila Albanese raconte la double stigmatisation subie du fait d'être une femme atteinte d'une maladie psychique, qui plus est au moment de sa grossesse. Une femme enceinte que la société enjoint à apprécier sa gestation au nom du "miracle de la vie", alors que tout, sous ses pieds, semble se dérober. Aussi, pose-t-elle la question : "Peut-on devenir mère quand on est bipolaire ?".

Errance médicale

Diagnostiquée dans le premier tiers de sa grossesse, à l'âge de 33 ans, Lila avait jusqu'ici consulté de nombreux psychologues, s'était vue recommander de l'EMDR, des séances d'hypnose, de la méditation de pleine conscience, et avait tout entendu du mal qui la rongeait : "Vous êtes borderline", "vous êtes HPI", "vous êtes juste une grande angoissée".

La recherche sur les troubles bipolaires – autrefois appelés "trouble maniaco-dépressif" – accusent encore un certain retard, concède l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Une personne sur 100 serait concernée en France, selon les études épidémiologiques.

"Mon errance médicale a duré 10 ans", se souvient-elle. Soit exactement ce que disent les études : le diagnostic de la maladie bipolaire se fait tardivement, souvent 8 à 10 ans après le début de la maladie, précise la Fondation pour la recherche sur le cerveau.

"En 10 ans, on a le temps de se suicider à peu près 1 500 fois", ironise Lila Albanese. "C'est extrêmement grave, et je crois qu'il était important de sensibiliser sur la nécessaire prise en charge médicale, psychiatrique".

"Combien parmi nous, malades et fragiles, sont morts d'avoir perdu l'espoir ?"

– Lila Albanese, dans "Corps à corps. Enceinte et bipolaire"

"En France, on a encore un retard diagnostic important, car ce n'est pas un diagnostic facile à poser", explique Marion Leboyer.

"Les maladies mentales sont des maladies compliquées, l'accès au cerveau est compliqué, mais j'ajoute que c'est aussi le domaine de la recherche biomédicale le moins financé en France", déplore la psychiatre, précisant que la recherche en psychiatrie est financée à hauteur de 2,4 % du budget de la recherche biomédicale, "alors que les maladies mentales sont la première cause mondiale de handicap, et la première cause de dépense de santé".

On soutient beaucoup – et tant mieux – la recherche sur le cancer ou sur les maladies neurodégénératives, mais pas du tout à la même hauteur la recherche sur les maladies mentales, car ce n'est pas encore ancré dans les esprits que ce sont des maladies comme les autres.

– Pr Marion Leboyer, médecin psychiatre, directrice générale de la fondation FondaMental

Un manque de moyens qui n'empêche pas la France de faire partie des équipes leaders au niveau mondial, précise Marion Leboyer qui déplore cependant un "déficit d'information et de transmission de l'information, avec de fausses représentations des troubles bipolaires, et des erreurs tenaces".

📅 La journée mondiale des troubles bipolaires, fixée au 30 mars – en hommage à la date de naissance de Vincent van Gogh, qui aurait lui-même été atteint de trouble bipolaire – permet de mettre la lumière sur une pathologie invisible et jusqu'à récemment assez méconnue, faisant l'objet d'approximations voire de stigmatisation de la part de la société.

⚕️ En France, on estime que le trouble bipolaire, sous-diagnostiqué, toucherait 1 % à 2,5 % de la population. Selon l'OMS, les troubles bipolaires représentent la sixième cause de handicap dans le monde.

👭 En 2021, on estimait que 37 millions de personnes (soit 0,5 % de la population mondiale) étaient atteintes d’un trouble bipolaire. D’après les données disponibles, bien que sa prévalence soit quasiment la même entre les hommes et les femmes, il est plus souvent diagnostiqué chez les femmes, rapporte l'OMS, qui rappelle : "La stigmatisation et la discrimination à l’égard des personnes atteintes d’un trouble bipolaire sont répandues, tant dans les communautés que dans les services de santé, ce qui peut nuire à l’accès aux soins de santé".

📉 Selon l'Inserm, les troubles bipolaires sont associés à une réduction de l'espérance de vie de 10 ans en raison des risques de conduites suicidaires associés, et de comorbidités somatiques comme les maladies cardiovasculaires.

Se défaire de la culpabilité et de la honte

Paroxetine, lorazépam, amitriptyline... Lila Albanese s’est vu prescrire de nombreux traitements, créant en elle un sentiment de culpabilité.

"C'est pour ma petite que je me sentais le plus coupable. Finalement, mon psychiatre m'a dit que j'avais plus de risque de faire du mal à mon bébé si je souffrais psychologiquement que si je prenais ces médicaments. Il n'y avait pas de risque avec mes médicaments."

L’autrice s’est aussi inquiétée du "fardeau"  qu’elle allait transmettre à sa fille.

"Ce sont des maladies qui ont un terrain génétique extrêmement important, mais très hétérogène et complexe, car il existe plein de facteurs de vulnérabilité génétique, et plein de risques environnementaux", explique la Pr Marion Leboyer.

Selon l'institut du Cerveau, les études sur les jumeaux et les familles ont montré que les personnes ayant un parent au premier degré (par exemple un parent, un frère ou une sœur) atteint de trouble bipolaire ont un risque plus élevé de développer elles-mêmes ce trouble par rapport à la population générale.

Lila Albanese évoque aussi la stigmatisation voire la discrimination dont sont victimes les personnes bipolaires. "La maladie mentale rappelle des références populaires comme "Shining", ou encore "Vol au-dessus d'un nid de coucou" : elle fait peur et est donc très discriminante", dit-elle. "Le commun des mortels ne peut pas dire qu'il est bipolaire sans que ça ait des conséquences, notamment sur sa vie professionnelle."

Il y a près d'un an, le "coming-out" bipolaire de Nicolas Demorand l'a beaucoup aidée, confie-t-elle. Invité de l'émission Quotidien pour évoquer sa maladie, le journaliste raconte la honte qu'il a toujours ressentie et pourquoi il s'était jusqu'ici toujours refusé à écrire son histoire : "Jamais un mot là-dessus, parce que tu seras mort socialement et mort professionnellement si jamais tu racontes un truc pareil".

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La honte, Lila Albanese dit la ressentir encore, parfois. "Quand je vais à la pharmacie chercher mes médicaments, elle ne me quitte pas."

Mais la culpabilité, elle, a disparu. "J’essaie de donner à ma fille des repères clairs, de la présence, des parents qui ne sont pas dysfonctionnels", explique Lila Albanese. "Mes 10 années d’errance thérapeutique m’auront au moins appris cela : ne pas être quelqu’un de toxique."

"Je serai juste très attentive lorsqu'elle sera autour de sa vingtaine [la maladie se déclare généralement entre 15 et 25 ans, NDLR], et veillerai à ce qu'elle ne fasse pas des choses qui puissent trop la bouleverser."

Aujourd’hui, de la même manière que Nicolas Demorand répond par l’affirmative à la question : "Peut-on croire un journaliste bipolaire ?", Lila Albanese répond à la sienne : oui, on peut être mère et bipolaire.