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Tout comprendre au cadmium, ce métal toxique qui contamine l'alimentation des Français
Un Français sur deux possède des taux de cadmium trop importants dans son organisme, alerte l'Agence nationale de sécurité sanitaire mercredi. La cause de cette contamination ? Très largement le contenu de leur assiette. Origine, aliments concernés et nombreux risques pour la santé… France 24 fait le point sur ce qu'il faut savoir sur ce métal lourd.
L'étal d'un boulanger, le 20 novembre 2011 sur un marché de Lille. © Philippe Huguen, AFP

Après les eaux contaminées, le scandale des PFAS, les alertes sur les perturbateurs endocriniens, les scientifiques alertent désormais sur un nouveau risque en provenance de nos assiettes : le cadmium. Alors que depuis plusieurs années, les scientifiques s'inquiètent d'une contamination de plus en plus préoccupante des Français à ce métal lourd, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a dévoilé, mercredi 25 mars, une vaste étude sur les facteurs d'exposition de la population.

Et le constat est sans appel : en 2025, près de la moitié de la population française présentait des expositions dépassant les valeurs sanitaires de référence, relève l'Anses, qui note aussi "une imprégnation préoccupante à tout âge et dès le plus jeune âge". Et de toutes les causes d'exposition, l'alimentation est la principale.

• Le cadmium, c'est quoi ?

Comme le plomb, le cuivre ou le mercure, le cadmium est un métal lourd naturellement présent dans les sols. En France, certains territoires installés sur des sols calcaires, comme la Champagne, le Jura ou la Charente par exemple, présentent ainsi naturellement des fortes teneurs naturelles en cadmium.

Mais sa présence peut être accentuée par des activités humaines. Avec sa résistance à la chaleur, ce métal lourd présente en effet de nombreux atouts dans le monde industriel. Il entre aussi dans la production de batteries, de peintures ou encore de revêtements anticorrosion.

Surtout, le cadmium est largement utilisé dans l'agriculture, par le biais des engrais phosphatés, ces fertilisants abondamment répandus dans les champs pour aider à la croissance des cultures. "Avec l’azote et le potassium, le phosphore est un élément nutritif majeur des plantes. Il est apporté aux cultures agricoles par des 'engrais de synthèse phosphatés' qui sont fabriqués à partir du phosphate naturel de calcium, qui contient plus ou moins de cadmium", explique l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae).

• Comment la population se retrouve-t-elle contaminée ?

Dans son étude, l'Anses s'est ainsi penchée sur l’ensemble des facteurs d’exposition possibles au cadmium : "alimentation, eau, air, poussières, sol, produits cosmétiques, tabagisme". L'agence détaille aussi différentes voies d’exposition : "ingestion, inhalation, cutanée". Résultat : l’alimentation représente jusqu’à 98 % de l’exposition au cadmium dans la population, à l'exception de celle des fumeurs.

Puisqu’il est présent dans les sols, ce métal pénètre dans les végétaux par leurs racines et finit donc sur certaines denrées. Les aliments qui en contiennent le plus sont les abats, comme le foie et les rognons, les algues, crustacés et mollusques.

Dans l’Hexagone, alerte l'Anses, la majorité de l’apport en cadmium est cependant provoquée par l’ingestion de céréales tels que le riz et le blé, de pains, de biscuits et de pommes de terre, des produits très consommés par les Français.

Épinglé il y a quelques mois pour ses taux de cadmium, le chocolat ne serait cependant qu'un contributeur mineur, car "largement moins consommé que les produits céréaliers", note Géraldine Carne, coordinatrice de l'expertise.

Outre l'alimentation, les fumeurs et leur entourage sont également particulièrement exposés, par l’inhalation de la fumée des cigarettes. Le niveau d’imprégnation d’un fumeur est augmenté de 53 % par rapport à un non-fumeur, selon les données de Santé publique France.

Reste la contamination en raison des activités industrielles. Depuis plusieurs années, l'association Pige, notamment, appelle ainsi les autorités à un dépistage systématique des enfants et des adultes vivant à proximité de l'usine métallurgique Metaleurop, dans le Pas-de-Calais, estimant que ces derniers sont doublement contaminés – à la fois par leur alimentation et leur environnement direct. "Notre territoire, déjà durement touché par la pollution historique liée à l’ancienne usine Metaleurop, est doublement exposé. Les sols de 650 hectares, incluant des terrains et potagers familiaux, sont contaminés au cadmium et au plomb. Nos enfants subissent une double peine", dénonçait l'association auprès de France 3 Pas-de-Calais en juin dernier.

• Quelles sont les conséquences pour la santé ?

"La liste est longue", lance Pierre Souvet, cardiologue et président de l’Association santé environnement France (AESF). "Le cadmium est transporté par le sang et vient s'accumuler dans les reins, le foie, et peut atteindre le pancréas, les poumons et les os."

"Il peut donc être responsable de troubles neurologiques, augmenter les risques cardiovasculaires, entraîner une fragilité osseuse allant jusqu'à l'ostéoporose ou à la multiplication de fractures. Il augmente aussi les risques de cancer, notamment les cancers du pancréas ou du poumon. C'est aussi un facteur de risque pour des troubles rénaux ou hépatiques. S'ajoutent aussi des risques pour la fertilité", énumère-t-il.

"Les femmes sont par ailleurs particulièrement touchées", note le médecin. Pour cause, "ces dernières sont plus à risque de développer des carences en fer. Or, sans fer, c'est le cadmium qui vient prendre la place. Il est donc particulièrement nécessaire de sensibiliser cette population."

Moins connu que le plomb ou le mercure, le cadmium est ainsi identifié au niveau européen comme un contaminant préoccupant pour la santé publique, car reconnu comme "cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction" (CMR).

• Pourquoi la France est-elle particulièrement concernée ?

L'étude de l'Anses pointe par ailleurs que les Français font partie des populations les plus concernées par cette problématique, avec des contaminations trois à quatre fois supérieures à ses voisins européens. Une tendance qui se vérifie depuis plusieurs années : entre 2014 et 2016, le programme national français de biosurveillance Esteban notait ainsi que chez les enfants, les concentrations mesurées étaient quatre fois plus élevées que celles rencontrées chez de jeunes Allemands.

Cela s'explique, d'une part, par l'origine des engrais phosphatés utilisés par les agriculteurs français. "En France, l’engrais est majoritairement importé du Maroc et de la Tunisie, où le phosphate de calcium est naturellement riche en cadmium", explique l'Inrae.

Autre explication : la législation, qui diffère d'un pays à l'autre. La France autorise l'utilisation d'engrais phosphatés avec des concentrations en cadmium allant jusqu'à 90 microgrammes par kilogramme (µg/kg) de phosphore. Bien au-dessus de la législation européenne, qui fixe ce seuil à 60 µg/kg.

Bien au-dessus, aussi, des recommandations de l'Anses, qui appelle depuis 2019 à abaisser ce taux à 20 µg/kg. Plusieurs pays se sont déjà conformés à cette requête, comme la Slovaquie, la Finlande ou la Hongrie.

• Quelles solutions ?

Pour lutter efficacement contre ce problème, l'Anses appelle donc à "agir avant tout à la source" de la contamination : au niveau des sols agricoles et des engrais. Et à appliquer "dès que possible" ses recommandations sur les seuils réglementaires. La Commission européenne a indiqué vouloir atteindre ce seuil d’ici à 2034. La France, quant à elle, envisagerait de passer un premier palier en juillet prochain en abaissant le taux à 40 mg/kg.

Pour réduire la présence du métal toxique dans les engrais vendus en France, l'Anses préconise aussi de privilégier des sources d'approvisionnement où les produits contiennent moins de cadmium.

Plus ambitieux, elle encourage également de nouvelles pratiques agricoles consistant, notamment, à mobiliser le phosphore déjà présent dans les sols plutôt qu'à systématiquement répandre de nouveaux produits, ou encore utiliser des variétés végétales moins accumulatrices en cadmium, par exemple pour le blé.

Mais quand bien même ces mesures se mettraient en place, la stabilisation de la contamination prendrait ensuite plusieurs dizaines d’années, estime l’Anses. Face à ce délai, les unions régionales de professionnels de santé-médecins libéraux appellent au développement de formations pour l’ensemble des médecins libéraux sur le sujet, souligne Pierre Souvet.

• Comment se protéger à l'échelle individuelle ?

Dans l'attente de ces changements de fond, chacun peut aussi agir à l'échelle individuelle, en faisant attention au contenu de son assiette. D'abord en limitant la consommation des aliments qui ont une fâcheuse tendance à concentrer le cadmium, comme les abats, les rognons ou les crustacés.

Et si limiter la consommation de produits à base de blé, de céréales ou de légumes est bien plus difficile au quotidien, l'Anses rappelle un conseil basique : il faut "varier au maximum son alimentation".

"Il faut jouer avec les alternatives", poursuit Pierre Souvet, qui a participé à plusieurs notes d'information pour aider la population à se protéger du cadmium. "On peut limiter la consommation de produits sucrés et salés en remplaçant par exemple les céréales du petit-déjeuner ou les gâteaux et biscuits du goûter par une compote et un yaourt", propose-t-il. "Et manger davantage de légumineuses en alternative aux pâtes, par exemple." Et ceux qui n’ont pas encore rompu avec la cigarette savent ce qui leur reste à faire…

Pierre Souvet évoque une autre piste : privilégier l'agriculture biologique. Selon l’étude Baranski parue en 2014, les niveaux de contamination en cadmium des aliments issus de l'agriculture biologique sont en effet en moyenne 48 % inférieurs à l’agriculture conventionnelle.

"Privilégier le bio sera toujours une bonne idée", insiste-t-il. "Toutes les études concordent à dire que le bio permet de manger des aliments avec davantage d'éléments nutritifs et moins de résidus de pesticides."