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Moyen-Orient : l'armée américaine au défi d'une guerre prolongée avec l'Iran
Entre coût exorbitant, stocks de missiles sous tension et fatigue croissante de marins déployés depuis des mois, l’armée américaine pourrait peiner à soutenir dans la durée un conflit aux objectifs encore incertains.
Cette photo fournie par la marine américaine montre des marins américains observant un avion F/A-18E Super Hornet s'approcher du pont d'envol de l'USS Gerald R. Ford lors de l'opération "Fureur épique", le 8 mars 2026. © AFP

Combien de temps l'armée américaine va-t-elle pouvoir tenir la cadence ? Vingt jours après le début de l'offensive israélo-américaine, la perspective d'une guerre de "quatre ou cinq semaines", comme évoqué par Donald Trump, semble s'éloigner alors que l'Iran continue à frapper, jeudi 19 mars, les infrastructures énergétiques du Golfe et que l'hypothèse d'une intervention au sol se dessine.

Dès le début du conflit, plusieurs experts ont notamment alerté sur le niveau des stocks de missiles américains, déjà sollicité en juin 2025 lors de la guerre des 12 jours menée contre Téhéran par Israël puis les États-Unis.

Selon un récent rapport du groupe de réflexion américain Foreign policy research institute (FPRI), la coalition israélo-américaine a tiré lors des 96 premières heures de l'opération "Epic Fury" un total de 5 197 munitions. Dans le détail, les avions de combat américains ont largué 535 bombes guidées tandis que l'US Navy a fait feu avec 375 missiles de croisière Tomahawk. Sur le plan défensif, l'armée américaine a sacrifié 325 missiles PAC utilisés par les batteries Patriot ou encore 80 projectiles THAAD, les deux systèmes anti aériens américains les plus perfectionnés. 

Les chiffres évoqués traduisent l'intensité des premières heures de l'opération mais interrogent aussi sur la soutenabilité d'un conflit de longue haleine, même pour les arsenaux de la première puissance militaire au monde.

Défi industriel

Le coût est déjà faramineux pour Washington : la première semaine de la guerre contre l'Iran a coûté plus de 11,3 milliards de dollars aux États-Unis, selon un briefing des membres du Congrès par le Pentagone. Pour continuer à financer l’intervention américaine, le ministère de la Défense a sollicité la Maison Blanche en vue d'obtenir de la part du Congrès une somme d’environ 200 milliards de dollars (170 milliards d’euros), révèle le Washington Post.

"Pour l'instant, on ne se sait pas à quoi pourrait servir cet argent. Quelle part serait destinée à la poursuite des opérations dans ce conflit ? Ou s'agit-il de réapprovisionner nos stocks d'armes, notamment les missiles antiériens et les avions de combat ?", interroge Brian Finucane, ancien conseiller auprès du Département d'État et expert à l'International Crisis Group. 

Comme le rappelle le FPRI, l'armée américaine a perdu plusieurs radars avancés dans les pays du Golfe. Au début du conflit, un avion allié kowétien a également abattu trois F-15 Eagle américains dans un incident rarissime. Par ailleurs, la perte de 11 drones MQ-9 Reaper est venue alourdir la facture.

Au-delà de la question du coût, c'est tout le complexe militaro-industriel américain qui est mis à rude l'épreuve car fabriquer du matériel et des munitions aussi perfectionnés prend du temps et nécessite des matériaux, comme des terres rares, dont la disponibilité n'est pas garantie. 

"Que ce soit en Ukraine ou en Iran, on se heurte à un sujet majeur qui est l'utilisation de drones à faible coût et en grand nombre. Or, les dispositifs de défense aérienne ne sont pas adaptés à cette menace, les munitions utilisées coûtent extrêmement cher et les stocks sont réduits", résume le général Dominique Trinquand, expert des relations internationales et ancien chef de la mission militaire française auprès de l'ONU à New York.

Face à la menace des drones iraniens dans les pays du Golfe, pourtant prévisible, le dispositif américain tente de s'adapter. En témoigne le déploiement d'opérateurs ukrainiens chargés de lutter contre les Shahed à l'aide de drones intercepteurs, un domaine dans lequel Kiev dispose d'une expertise internationalement reconnue.

Déploiement à rallonge

Cependant, "l'armée américaine devrait être en mesure de maintenir le rythme actuel des opérations contre l'Iran pendant au moins plusieurs mois, si l'administration Trump en décide ainsi", estime Justin Bronk, chargé de recherche au Royal United Services Institute (RUSI) de Londres. "La consommation de munitions a été considérable jusqu'à présent mais cela ne rend pas les opérations insoutenables à court terme. Le problème vient plutôt de l'impact significatif sur les stocks stratégiques américains".

Une guerre longue signifie aussi du matériel qui s'use plus rapidement, comme en témoignent les récentes mésaventures de l'USS Gerald Ford, le plus grand porte-avions du monde et pièce maîtresse de l'armada américaine. Après avoir connu plusieurs problèmes techniques, notamment d'évacuation des eaux usées, un incendie a contraint le bâtiment à suspendre ses opérations et à rejoindre la Crète pour des réparations.  

Cet épisode intervient alors que ce géant des mers et ses 4 500 marins approchent des dix mois de déploiement, une situation qui pèse sur le moral de l'équipage, déjà mobilisé lors de l'opération au Venezuela qui a conduit à la capture du président Nicolas Maduro.

"Les déploiements à la mer de très longue durée provoquent des tas de problèmes. En France, les bateaux ont deux équipages ou au moins un équipage et demi, ce qui permet de faire des relèves. Les Américains n'ont pas cette pratique. Il faut dire qu'ils ont beaucoup de porte-avions : 11 alors que nous n'en avons qu'un seul", souligne Dominique Trinquand. 

"Il s'agit ici du plus long déploiement depuis la guerre du Vietnam, je ne serais donc pas du tout surpris si l'on constatait que ces appareils sont usés et à bout de souffle", affirme Brian Finucane. "Cependant, on ne peut pas généraliser cette situation à l'ensemble de l'armée américaine. Il est donc difficile de savoir quel rôle cela peut jouer à l'avenir".

Le risque d'enlisement

En revanche, un déploiement prolongé en Iran pourrait avoir des conséquences sur les capacités américaines dans la zone indo-pacifique, prévient Justin Bronk.

"Des opérations soutenues contre l’Iran à cette échelle auront un impact de plus en plus important sur l’entraînement, les cycles de déploiement et l’état de préparation de l’armée de l’air et de la marine américaines en vue d’un conflit impliquant les forces chinoises dans la région indo-pacifique. C’est donc probablement là que l’armée américaine ressentira le plus fortement la pression pour mener à bien rapidement les opérations actuelles", juge l'expert. 

Selon Brian Finucane, au-delà de la question des stocks de munitions ou de la gestion des ressources humaines, le principal défi pour l'armée américaine réside dans "l'absence d'objectif clair dans ce conflit".

"Les forces armées américaines semblent mesurer leur succès au nombre de cibles touchées mais au final, on ne sait pas vraiment où cela mène. Se concentrer sur la capacité des États-Unis à bombarder l'Iran n'est probablement pas la bonne façon d'aborder le problème", estime-t-il. "Les contraintes qui pèsent sur notre capacité ou notre volonté de poursuivre cette guerre sont davantage d'ordre politique, au sens où elle entraîne une hausse des coûts énergétiques et augmente la pression exercée par nos partenaires dans la région tandis que de plus en plus d'Américains ressentent les effets du conflit".

Face au risque d'enlisement, plusieurs scénarios se dessinent pour les semaines à venir. Celui d'un accord de cessez-le-feu négocié, assorti d'un nouveau "deal" sur le nucléaire. Option peu probable alors que Donald Trump a réclamé "la capitulation sans condition" de l'Iran qui, de son côté, affiche sa détermination à poursuivre la guerre.

Une autre possibilité consisterait pour le président américain à proclamer la victoire en affirmant avoir "détruit tous les sites ballistiques iraniens, par exemple, comme il avait dit au mois de juin avoir détruit toutes les capacités nucléaires de Téhéran. En somme s'attribuer une victoire qui ne sera probablement pas complète", prédit Dominique Trinquand. "Il pourrait chercher cette porte de sortie pour au moins deux raisons : d'abord à cause de l'échauffement des marchés, ce qui est très important pour lui, mais aussi à cause du peu de soutien de la population américaine". 

Alors que Washington s'apprête à déployer de nouveaux Marines dans la région, le dernier scénario impliquerait une intervention militaire au sol. Une ligne rouge qui ferait entrer l'US Army dans une nouvelle phase du conflit, aussi périlleuse sur le plan militaire que politique pour le président américain.