
Un méthanier transportant du GPL à l'ancrage dans le détroit d'Ormuz, à Oman, le 11 mars 2026. © Benoit Tessier, Reuters
Un petit détroit aux conséquences économiques potentiellement gigantesques. En déclenchant une guerre au Moyen-Orient avec des frappes sur l’Iran, samedi 28 février, les États-Unis et Israël ont déclenché une riposte de Téhéran. Celle-ci se concentre notamment sur le détroit d’Ormuz, goulot d’étranglement de 34 km à l’embouchure du Golfe persique par lequel transitent 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié dans le monde.
Mais au-delà des hydrocarbures, cette région du monde est aussi stratégique pour le transit et l’importation d’autres marchandises essentielles dans plusieurs secteurs, notamment dans le commerce et l’industrie. Tour d’horizon de ces produits impactés par le conflit en cours depuis plus de deux semaines.
Une partie des engrais essentiels au secteur agricole
En temps normal, près d’un tiers du commerce maritime mondial des fertilisants – soit environ 16 millions de tonnes – transite par le détroit d’Ormuz, selon le cabinet d’analyse Kpler. Plusieurs intrants produits dans le Golfe persique sont essentiels au secteur de l’agriculture : l'urée, l'ammoniac, l'azote, le phosphate ou encore le soufre.
Dans le détail, près de la moitié du soufre commercialisé mondialement est produite dans le Golfe persique, un tiers de l'urée et près d'un quart de l'ammoniaque, énumère auprès de l’AFP Sarah Marlow, responsable fertilisants chez Argus Media.
Comme une large partie de ces intrants agricoles est fabriquée en utilisant massivement du gaz ou du pétrole, la flambée des cours des hydrocarbures a un effet boule de neige : à titre d’exemple, le prix de l’urée – l’engrais le plus vendu au monde – est passé de 576,5 euros, le 27 février, à presque 652 euros la tonne, le 16 mars.
Washington a en partie trouvé la parade pour faire face à cette situation : les États-Unis ont autorisé l’importation d’engrais en provenance du Venezuela dans le cadre de l'allègement des sanctions pesant sur le secteur énergétique de Caracas, le 13 mars. Ces licences mentionnent désormais, entre autres, le commerce de l’urée ou du phosphate.
En revanche, la flambée des prix de ces fertilisants est une mauvaise nouvelle pour d’autres États. "Les perturbations du détroit d'Ormuz pourraient aggraver l'accès aux engrais pour certains des pays les plus pauvres" au monde, a alerté le 10 mars l’ONU Commerce et Développement. En première ligne : le Soudan, dont 54 % des engrais étaient importés par voie maritime en provenance du Golfe persique en 2024, le Sri Lanka (36 %), la Tanzanie (31 %) ou encore la Somalie (30 %).
Tensions sur l’aluminium, le plastique et l’hélium
Les pays du Golfe persique sont d'importants producteurs d'aluminium, un métal utilisé dans les secteurs de l’automobile, de l’aéronautique ou encore de la construction. Ils représentent 8,3 % de la production mondiale d'aluminium primaire et 14,5 % des exportations mondiales, selon l'International Aluminium Institute.
Le blocage du détroit d’Ormuz a eu des conséquences très concrètes sur l’augmentation du cours de cette matière première : l’aluminium est passé de 3 147 à 3 414 dollars la tonne ces deux dernières semaines, avec un pic à plus de 3 500 dollars. Cette augmentation d’environ 10 % s’accompagne de craintes des industriels, notamment américains. Le Moyen-Orient a, en effet, représenté environ un cinquième de l'approvisionnement des États-Unis en aluminium en 2024.
Ces augmentations pourraient, in fine, "faire grimper les coûts des intrants pour les secteurs de l’automobile, de l’aérospatiale et de la construction aux États-Unis et en Europe", comme l’a déclaré à la chaîne économique américaine CNBC Tony Pelli, directeur du pôle sécurité et résilience des chaînes d’approvisionnement chez BSI Consulting.
D’autres matières premières sont aussi en tension, à l’instar du polyéthylène, l’un des plastiques les plus produits dans le monde. Quelque 80 % de sa production planétaire se situe au Moyen-Orient et dépend du détroit d’Ormuz pour son exportation, a indiqué à l’AFP l’ICIS (Independent commodity intelligence services), qui craint aussi des tensions d'approvisionnement en Chine et en Asie – où sont transformés les produits pétroliers du Moyen-Orient.
L’hélium est un autre motif d’inquiétude pour le secteur industriel. Le Qatar assure à hauteur d’environ un tiers l’approvisionnement mondial de ce gaz, selon l’Institut d’études géologiques des Etats-Unis. Mais depuis une attaque de drones survenue le 2 mars, Doha a mis à l’arrêt sa grande usine de GNL de Ras Laffan, provoquant la fermeture de ses sites de récupération d’hélium.
Quelque 20 % de l’hélium mondial sont consommés par l’industrie des semi-conducteurs, mais aussi par les systèmes d’imagerie médicale, la recherche scientifique, la défense ou encore le secteur spatial. Ce gaz permet de maintenir des composants, des pièces ou des machines à des températures stables et précises.
Commerce mondial et détroit crucial pour les importations du Golfe
Le détroit d’Ormuz n’est pas primordial pour le transport mondial de marchandises – seulement 2,8 % des porte-conteneurs transitent par cet endroit de la planète, selon l’ONU Commerce et Développement. En revanche, le détroit est essentiel pour les échanges régionaux : il permet aux marchandises d'arriver au port de Dubaï, Jebel Ali, 10e port mondial de conteneurs et plaque tournante de redistribution pour plus d'une dizaine de pays.
Les porte-conteneurs y sont déchargés sur des bateaux plus petits à destination de pays allant de l'Afrique de l'est à l'Inde, souligne auprès de l’AFP Anne-Sophie Fribourg, vice-présidente de l'union TLF, qui regroupe les commissionnaires de transport en France, intermédiaires entre exportateurs/importateurs et armateurs.
L'énorme majorité (70 %) des marchandises transportées via le détroit d’Ormuz sur des porte-conteneurs viennent de l'axe Inde-Chine-Océanie. La moitié sont des produits industriels, chimiques et de l'automobile. L'autre moitié sont de l'électroménager, des meubles, du textile, des cosmétiques et de l'agroalimentaire, selon une source du transport maritime.
Le détroit d’Ormuz est finalement un passage vital "pour nourrir les populations du golfe Persique, hyper-dépendantes d’approvisionnements extérieurs pour répondre aux besoins alimentaires d’une zone dépourvue d’agricultures consistantes", comme l’explique l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Quelque 15 à 20 millions de tonnes de grains (céréales et soja) entrent chaque année via ce détroit actuellement bloqué. Selon l’Iris, les principaux fournisseurs du Golfe sont le Brésil, la Russie, l’Australie, la Turquie ou encore l’Ukraine. Dans une moindre mesure, des produits agroalimentaires viennent aussi d’Europe, principalement de France, d’Italie et des Pays-Bas.
L’absence de circulation commerciale via le détroit d’Ormuz pourrait à moyen terme impacter des pays du Golfe qui dépendent des importations de céréales, comme l’Iran. La paralysie de ce goulot d’étranglement de 34 km pourrait donc autant avoir des répercussions mondiales que régionales en cas d’enlisement de la guerre.
En attendant un retour à la normale, les transporteurs s'organisent : l'armateur français CMA CGM a annoncé mardi qu'il allait transporter ses conteneurs de marchandises par voie terrestre à travers l'Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis pour continuer à livrer ses clients koweitiens, bahreinis, qataris ou émiratis qui ne peuvent plus recevoir de navires porte-conteneurs. Des "corridors routiers alternatifs" qui permettront au troisième armateur mondial d'assurer "la continuité" de ses livraisons au Moyen-Orient.
Avec AFP
