logo

"Pas coupables, mais comptables" : après l'État, les descendants d'esclavagistes sommés de réparer
En Guadeloupe, Martinique, Guyane et à La Réunion, des collectifs exigent des réparations non plus seulement de la part de l’État, mais aussi de celle de grandes familles "békés" et "blancs-pays" qui se sont enrichies par l’esclavage. En ciblant directement ces héritiers, accusés de profiter encore d’un système forgé au XIXᵉ siècle, ils font basculer le débat mémoriel sur le terrain explosif des patrimoines privés, des inégalités structurelles et de la justice sociale en outre-mer.
La statue de l'Émancipation, symbolisant la rupture des chaînes, à Bridgetown, à la Barbade. © Joe Raedle, AFP

Peut-on hériter d'un avantage issu d'un crime historique sans que cela interroge ? C'est la question qui se pose après que des organisations patriotiques basées en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane et à La Réunion ont, le 30 avril dernier, adressé une lettre ouverte à des descendants d'esclavagistes afin d'évoquer les réparations matérielles et financières liées à l'esclavage.

Pendant longtemps, les demandes de réparations liées à l'esclavage ont été adressées à l'État français. C'est lui qui, en premier lieu, était interpellé pour reconnaître sa responsabilité historique, à travers des lois mémorielles, des commémorations ou des politiques symboliques. En interpellant directement les principales familles de "békés" (en Martinique) et "blancs-pays" (en Guadeloupe) – deux termes qualifiant les descendants de colons blancs esclavagistes –, ces organisations retirent désormais le débat du seul terrain institutionnel pour toucher à la question des héritages privés, qu'ils soient économiques, sociaux, fonciers ou symboliques.

"C'est une lettre de relance à une sommation déjà faite il y a un an, qui rappelle que jusqu'en 1849, un an après la seconde abolition de l'esclavage, l'État français a organisé l'esclavagisme de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane et de la Réunion", expliquait Luc Reinette, président du Comité international des peuples noirs (CIPN) dans un récent entretien accordé à LePIGETV, média numérique d'information locale basé en Guadeloupe.

En s'adressant non plus uniquement à l'État mais aussi aux familles ayant bénéficié du système esclavagiste, ces collectifs déplacent la question de la réparation vers une zone plus sensible : celle de la transmission.

Des familles qui contrôlent l'économie locale

"Dans cette lettre, nous rappelons que si les descendants ne sont pas coupables, ils sont quand même comptables, parce que leur situation sociale et financière a pour origine des siècles d'esclavage, de déportation et de colonisation", développe Luc Reinette.

Pour afficher ce contenu TikTok, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité.

Accepter Gérer mes choix

Cette fois, la lettre ouverte a été doublée de courriers nominatifs, adressés directement à des descendants d'esclavagistes, précise-t-il, citant notamment les noms de Christian Vivès et Bernard Hayot, tous deux issus de familles de Blancs-pays et Békés, incarnant aujourd'hui encore des figures économiques de premier plan aux Antilles.

"Nous demandons qu'ils réparent. Nous sommes sur le même territoire, nous nous croisons mais l'on ne se retrouve jamais. Peut-on penser que ces personnes sont des Guadeloupéens si elles-mêmes ne font pas peuple ?", questionne encore le président du CIPN. "Ils ne pourront pas le faire tant qu'on n'aura pas entamé des discussions menant à ces réparations." Un "préalable", selon lui, à la réconciliation entre les différentes "factions" qui vivent sur ces territoires.

Le terme "réparation" est le plus souvent employé en lien avec une somme d'argent, accordée en reconnaissance d'une conduite fautive ou illégale et vise à réparer le préjudice causé par cette conduite ou en résultant, rappelle Amnesty International.

En vertu du droit international, les victimes de crimes relevant du droit international et de violations des droits humains ont droit à réparation. Ce terme désigne les mesures visant à remédier aux violations des droits humains en offrant un ensemble de solutions matérielles et symboliques aux victimes, à leurs familles et aux communautés affectées.

Au sein du collectif, le Mouvement international pour les réparations (MIR), basé en Martinique, estime que certaines grandes familles, dont celle de Bernard Hayot, contrôlent encore aujourd’hui une part déterminante de l’économie locale.

Le MIR – qui depuis 2005 poursuit en justice l'État français pour réclamer réparation des trois crimes contre l'humanité : déportation d'adultes, d'enfants et mise en esclavage des personnes déportées – considère les quatorze familles interpelées comme les bénéficiaires directs de l’accumulation issue du système esclavagiste, mais aussi de l’indemnité versée aux anciens propriétaires d’esclaves en vertu de la loi d'indemnisation des colons du 30 avril 1849.

Les inégalités structurelles, héritage de la loi de 1849 ?

Les organisations ayant contribué à cette interpellation rappellent en effet qu'après l'abolition de l'esclavage en 1848, l'État français a choisi d'indemniser les anciens propriétaires d'esclaves, et non les personnes réduites en esclavage elles-mêmes.

La loi du 30 avril 1849 prévoyait ainsi une compensation financière destinée aux colons pour "la perte" de leur main-d'œuvre servile après l'abolition portée par Victor Schœlcher. Quelque 126 millions de francs or, l'équivalent de 27 milliards d'euros aujourd'hui, ont alors été versés aux propriétaires esclavagistes des colonies françaises.

Pour les collectifs aujourd'hui mobilisés, cette indemnisation constitue un moment-clé qui aurait permis à certaines familles de préserver, voire de consolider leur patrimoine après l'abolition de l'esclavage, expliquant également pourquoi le débat actuel dépasse la seule question mémorielle pour toucher à celle des héritages économiques et des inégalités structurelles encore visibles dans certains territoires ultramarins.

Depuis plusieurs années, des militants et intellectuels antillais dénoncent le fait qu'une partie importante des terres, de l'économie agroalimentaire ou de la grande distribution reste concentrée entre les mains de familles héritières de fortunes construites pendant la période esclavagiste. Un débat qui a resurgi très fortement récemment autour des mobilisations contre la vie chère en Martinique et en Guadeloupe.

"Depuis les manifestations contre la vie chère, il y a eu un renforcement et un renchérissement de ces questions-là, tout comme avec le scandale du chlordécone", explique Myriam Cottias, historienne du fait colonial, spécialiste de l'esclavage dans l'espace caribéen.

"Les grands scandales autour des grands problèmes sociaux dans les Antilles y sont toujours reconsidérés à partir de l'histoire de l'esclavage et de cette asymétrie des relations sociales et économiques entre les békés et le reste de la population", poursuit la chercheuse, qui dirige également le Centre international de recherche sur les esclavages et les post-esclavages (Ciresc) et préside le Comité scientifique international du programme de l’Unesco "Les Routes des personnes mises en esclavage".

Selon elle, l'indemnité de 1849 ne peut être le seul argument avancé pour justifier les demandes de réparations, l'argument d'un certain nombre de békés en Martinique étant par exemple de dire que leur fortune n'a pas été constituée par l'indemnité au titre de l'esclavage, mais s'est constituée ultérieurement.

"Bernard Hayot – dont le groupe est une multinationale et qui bénéficie de ce fait d'une position hégémonique en Martinique –, se défend en disant qu'il a commencé en élevant des poules et en vendant leurs œufs, et fait sa fortune uniquement en travaillant", relate Myriam Cottias. "Très bien, mais l'association entre sa position de domination économique et son origine de béké fait que de toute façon, le raccourci va toujours se faire entre indemnité et suprématie économique."

"Même s'il n'y a pas de corrélation entre la constitution d'une richesse directement liée aux indemnités au titre de l'esclavage, il y a des suprématies économiques de personnes qui appartiennent à la classe des colons. Et à ce titre-là, devrait être instaurée une politique qui soit celle de la prise en charge des inégalités."

Myriam Cottias

"Politique de remise à niveau de la part des grands colons"

Au Royaume-Uni, plusieurs descendants de familles esclavagistes ont eux-mêmes commencé à reconnaître publiquement leur héritage et à financer des projets de réparation. C'est notamment le cas de Laura Trevelyan, dont la famille a présenté en 2023 des excuses publiques à l'île de Grenade, ancienne possession britannique, et financé un fonds de réparation après avoir découvert que ses ancêtres avaient reçu des compensations financières lors de l'abolition.

Aux États-Unis, des structures privées comme la Chase Manhattan Bank ou les universités de Harvard, Columbia et Howard, entre autres, ont pour leur part choisi de financer des bourses d’études spécifiques pour les afro-descendants.

"En France, cela n'a pas été fait et il serait de bonne politique relationnelle qu'il y ait des créations comme cela", observe Myriam Cottias. La chercheuse estime nécessaire de mettre en place une politique active de remise à niveau et d'égalité de la part des "grands colons", afin de résoudre les conflits.

"La question de la réparation est un outil pour penser l'égalité. Elle n'a pas besoin d'être traduite en espèces sonnantes et trébuchantes réattribuées individuellement", estime encore la chercheuse, qui évoque des politiques plus globales.

"La réparation ne se limite pas à rendre justice pour les injustices historiques de l'esclavage, de la traite négrière et du colonialisme", écrivait en octobre 2025 Amnesty International. "Elle exige également le démantèlement ou la transformation des systèmes et structures contemporains de discrimination raciale, de subordination et d'inégalité qui ont été construits sous l'esclavage et le colonialisme, comme la suprématie blanche."

"Dans les outre-mer, de nombreuses questions sont à résoudre : le seuil de pauvreté [26,8 % en Martinique, 34,5 % en Guadeloupe, 36,1 % à La Réunion, 52 % en Guyane et plus de 77 % à Mayotte, selon les derniers chiffres de l'Insee, NDLR], ou encore le taux de chômage des jeunes en Guadeloupe [autour de 30 % pour les moins de 29 ans, soit environ trois fois plus élevé qu'en France métropolitaine]", énumère Myriam Cottias.

"Ces asymétries entre l'Hexagone et les outre-mer sont absolument énormes. Ces questions économiques et sociales sont à régler, et elles pourraient l'être au titre de la réparation de l'esclavage qui a été enduré par les populations."