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Pourquoi la croisade de Peter Thiel contre l'antéchrist est loin d’être une lubie inoffensive
L’influent investisseur Peter Thiel multiplie ces dernières années les conférences et les prises de position pour avertir contre l’avènement de l'antéchrist. Et ce n’est pas qu’une lubie de milliardaire de la Tech pour cet homme très écouté par le vice-président américain J.D. Vance.
Peter Thiel, célèbre investisseur conservateur américain, a développé tout un discours autour de la technologie comme ultime rempart contre l'antechrist. © Studio graphique France Média Monde

Les invités sont triés sur le volet et le contenu des conférences que le sulfureux investisseur de la Silicon Valley Peter Thiel donne, à Rome depuis dimanche 15 mars et jusqu’à mercredi 18 mars, doit rester aussi confidentiel que possible. Tout ce que l’on connaît, c’est le thème : l’antéchrist.

Organiser un tel événement à quelque pas du Vatican peut apparaître comme une provocation. D’autant plus que ces réunions devaient avoir lieu à l’université pontificale Saint-Thomas-d'Aquin, où a étudié l’actuel pape Léon XIV, souligne l'agence de presse AP.

L’antechrist, une obsession "thielienne"

L’université s’est désolidarisée de ces conférences, qui se déroulent finalement dans un lieu tenu secret par les organisateurs. Le Vatican, à travers plusieurs articles dans le quotidien catholique Avvenire, a également critiqué Peter Thiel, sa vision d’un monde dominé par la technologie et son discours techno-religieux centré autour de l’antéchrist, souligne le Financial Times.

Car Peter Thiel n’en est pas à sa première croisade contre cette figure biblique annonciatrice de la fin du monde. C’est devenu une idée fixe pour le cofondateur du géant du Big Data et de la cybersurveillance Palantir, et éminence grise du très religieux et droitier vice-président des États-Unis J.D. Vance.

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Pourquoi la croisade de Peter Thiel contre l'antéchrist est loin d’être une lubie inoffensive
Image générée par IA © France 24
05:59

Il en a parlé pour la première fois en public "lors d’une chaude journée à Paris en 2023", explique Wired, un site sur les cultures numériques qui a consacré un long article à l’importance de la figure de l’antichrist dans le "corpus idéologique" de Peter Thiel en septembre 2025.

Depuis lors, cet investisseur s’est embarqué dans ce que le site a qualifié d'"Armageddon Tour". C’est d’ailleurs sa série de quatre conférences sur l’antéchrist qui s’est déroulée à San Francisco en septembre 2025 qui a réellement propulsé l’obsession religieuse de Peter Thiel sur le devant de la scène médiatique.

Le grand méchant État régulateur

Là encore, la sainte parole thielienne devait rester confinée aux cercles d’initiés et d’invités. Mais, les fuites dans la presse n’ont pas tardé, et Peter Thiel lui-même s’est ensuite exprimé sur la question dans plusieurs publications, comme le quotidien allemand Die Zeit en mars 2026.

"Peter Thiel utilise la métaphore de l’antéchrist pour désigner le grand ordre bureaucratique qui essaie de réguler la tech", résume Mark Coeckelbergh, professeur de philosophie des technologies à l'Université de Vienne et auteur d’un essai sur la vision de l’antechrist par Peter Thiel.

Ce discours du grand méchant État qui veut dévorer le secteur Tech n’est pas étonnant pour quelqu’un comme Peter Thiel qui "a commencé sa carrière dans la Silicon Valley comme l’incarnation du libertarien, c’est-à-dire quelqu’un qui s’oppose à toute forme de régulation", souligne Wolfgang Palaver, théologien autrichien qui a débattu avec Peter Thiel de sa vision de l’antéchrist.

Le vernis religieux ajouté à cette critique de l’État trop envahissant est un peu plus étonnant dans la Silicon Valley. "Ce milieu a très longtemps été associé à l’athéisme, d’abord à cause de l’influence de la culture hippie des années 1960 et 1970 qui incarnait une Amérique post-chrétienne. Puis, à partir des années 1990, cette mise en avant des valeurs du marché libre, incarnées par des penseurs comme Ayn Rand, souvent ouvertement athées", explique Anthony Burton, chercheur au département des études sur les médias de l’université d’Amsterdam qui a travaillé sur la notion de technoapocalypse.

Peter Thiel est l’homme de ce grand écart idéologique. "Il cultive son image d’intellectuel qui a fait des études à Stanford sous la direction de l’anthropologue René Girard", souligne Marc Tuters, spécialiste des sous-cultures radicales sur Internet à l’université d’Amsterdam et auteur d’une analyse de l’usage de l’image de l’antechrist par Peter Thiel.

Le penseur français à l’origine de l’obsession de Peter Thiel

Le penseur français est central pour comprendre comment Peter Thiel s’est imaginé en chevalier blanc tech contre l’Antechrist. René Girard a développé la théorie du mimétisme qui édicte que le désir humain équivaut à la volonté des uns de posséder ce que les autres ont. Il en résulte un état de conflit et de violence permanent entre les individus qui peut, s’il n’est pas résolu, mener à une apocalypse sociale. La manière de le résoudre serait, d'après l'anthropologue, de trouver un "bouc émissaire" qui remplacerait le conflit du "tous contre tous", inhérent à cette compétition fondée sur le désir, à un conflit du "tous contre un". L'élimination du bouc émissaire permet d'apporter un début de paix.

Dans la pensée libérale, l’État apporte la solution sous la forme du contrat social. Pour Peter Thiel, il n’en est rien. Depuis le 11-Septembre, l’influent investisseur est convaincu que l’État n’est pas armé pour mettre un terme à la violence sauf à devenir un État totalitaire, explique Mark Coeckelbergh.

Selon Peter Thiel, la technologie peut apporter des réponses qui empêcheraient le glissement vers cet État totalitaire. De ce fait, tout ce qui met des bâtons dans les roues de l’innovation tech favorise l’avènement de cette apocalypse. Tout partisan de la régulation est donc un agent de l’antéchrist… CQFD.

Il a d’ailleurs accusé l’ONU, l’Union européenne ou encore Greta Thunberg de jouer dans le camp de l'antéchrist à cause de leur défense d’une régulation de l’IA.

La preuve que l’obsession de l’antéchrist pour Peter Thiel n’est pas qu’un débat académique. "C’est dangereux et potentiellement irresponsable de désigner ainsi des cibles. Peut-être que dans son esprit, c’est juste une image mais comment savoir si ceux qui écoutent ne vont pas prendre ça au premier degré", s’inquiète Marc Tuters. Des théories du complot délirantes sur la soi-disant existence d’un complot pédophile opérant depuis une pizzeria de Washington ont poussé un conspirationniste à ouvrir le feu dans une pizzeria.

Antéchrist ou antidémocratique

Pour Marc Tuters, Peter Thiel flatte d’ailleurs la pensée conspirationniste avec son discours sur l’antéchrist. "Il adapte pour un public religieux la théorie du complot sur le 'Nouvel ordre mondial' et l’État profond qui tire les ficelles en coulisse", explique Marc Tuters. "Cette façon de renforcer la méfiance envers l’État joue, en fin de compte, en faveur de l’entreprise privée", ajoute-t-il.

En effet, "s’il y a un antéchrist, c’est qu’il y a aussi un sauveur. En l'occurrence, pour Peter Thiel, ce sauveur c’est le PDG", résume Anthony Burton.

Une façon "de répondre à la méfiance d’une partie du public religieux envers l’innovation technologique. Cette rhétorique de la lutte contre l'antéchrist est une manière d’offrir une grille de lecture du progrès technologique acceptable pour une partie non négligeable de la population américaine", souligne Wolfgang Palaver.

Ces conférences sur l’antéchrist ne sont, donc, pas qu’un hobby un peu bizarre de milliardaire mais un "effort délibéré pour fragiliser la démocratie au profit des intérêts d’un petit groupe de milliardaires de la Tech", affirme Mark Coeckelbergh. Et même si Peter Thiel n’a, en théorie, pas son mot à dire sur la politique américaine, il a été cité comme une influence cruciale pour J.D. Vance dont les ambitions de succéder à Donald Trump ne font guère de doute.