
L'équipe de l'AS Saint-Étienne prend la pose avant de disputer la finale du championnat européen contre le Bayern Munich à Glasgow, en Écosse, le 12 mai 1976. © Staff, AFP
Le 12 mai 1976, la France vient de connaître un coup de chaud au thermomètre, mais ce jour-là, c'est une fièvre verte qui s'empare du pays. Le tube de Jacques Monty "Allez les Verts" tourne en boucle à la radio, tandis que le journal L'Équipe titre "Glasgow Vert espérance". À la une du quotidien sportif, les capitaines du Bayern Munich, Franz Beckenbauer, et de l'AS Saint-Étienne (ASSE), Jean-Michel Larqué, se font face. Les deux équipes s'affrontent ce soir-là en Écosse en finale de la Coupe des clubs champions européens – l'ancêtre de la Ligue des champions.
Près de 30 000 supporters stéphanois ont fait le déplacement au stade de Hampden Park, où ils assistent, impuissants, à la défaite des Verts, avec deux tirs qui butent sur les montants adverses. La malédiction des "poteaux carrés" vient de naître : s'ils avaient été arrondis – comme cela sera obligatoirement le cas en match officiel à partir de 1987 –, le ballon serait rentré et la finale aurait forcément tourné en faveur de l'ASSE. C'est en tout cas ce que dit la légende, encore bien vivante un demi-siècle plus tard.
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Accepter Gérer mes choix"Les poteaux carrés, on en a parlé 100 000 fois à cause du scénario de ce match", explique Philippe Gastal, historien de l'ASSE et conservateur du Musée des Verts. En première période, Saint-Étienne domine la rencontre, mais joue de malchance : "C'est vrai que les Verts tapent deux fois les montants avec le tir de Dominique Bathenay, puis la tête de Jacques Santini… Tout le monde, même celui qui n'est pas passionné de football, se rappelle maintenant de l'histoire de ces poteaux." Carrés. Qui font rebondir le ballon en dehors du but.
En face, le Bayern du "Kaiser" Franz Beckenbauer et de Gerd Müller attend son moment. Il arrive peu avant l'heure de jeu : après une faute d'Oswaldo Piazza, Franz Roth transforme rapidement le coup franc et trompe le gardien Ivan Curkovic (57e, 1-0). Le score ne bougera plus. Un crève-cœur pour les Verts et leurs supporters. "C'est plus que de l'abattement, c'est une véritable peine, presque une peine sentimentale, parce que c'était un beau roman d'amour avec la Coupe d'Europe jusque-là. Et on a l'impression qu'elle nous a un petit peu échappé, qu'elle ne nous a pas fait les yeux doux", déclare Jean-Michel Larqué après le match.
"La France du football vit au rythme de l'AS Saint-Étienne"
La finale de Glasgow est le point d'orgue du règne presque sans partage de l'AS Saint-Étienne sur le football français de l'époque. Durant les années 1970, l'ASSE est quatre fois championne de France (1970, 1974, 1975 et 1976) et remporte quatre fois la Coupe de France (1970, 1974, 1975 et 1977). En championnat européen, les Verts vont jusqu'en demi-finale en 1975, en finale en 1976 et en quart de finale en 1977.
"On parle d'épopée des Verts pour la saison 1975-1976, mais elle a commencé plus largement entre le 6 novembre 1974 et le 18 juin 1977", rappelle Philippe Gastal. Les dates et les références sont précises. Le point de départ, c'est la première remontée fantastique des Verts sur la scène européenne : largement vaincus à l'aller par l'Hajduk Split (4-1), les Stéphanois bousculent le destin à Geoffroy-Guichard et s'imposent 5-1 au retour. Et l'épopée s'achève, selon l'historien de l'ASSE, avec la dernière Coupe de France remportée par les Verts, face au Stade de Reims (2-1).

"Pendant presque trois ans, la France du football vit au rythme de l'AS Saint-Étienne", poursuit le conservateur du Musée des Verts. "On se met à parler d'épopée puisque jusqu'en 1974, c'est un peu la traversée du désert pour le foot français. Et la France a alors découvert qu'il y avait un club capable de rivaliser avec les meilleurs clubs européens."
Christian Lopez a encore beaucoup de souvenirs de cette époque glorieuse. "C'est cette période-là qu'on a vécu des moments extraordinaires avec des rebondissements dans plusieurs matches. Ces moments resteront gravés jusqu'à la fin", affirme l'ex-défenseur et ancien international tricolore (39 sélections), qui a porté le maillot des Verts entre 1971 et 1982.
Durant la saison 1975-1976, les Stéphanois dominent le championnat de France, mais c'est bien leur campagne européenne qui va susciter un engouement populaire dépassant largement les frontières du département de la Loire. "Les journaux de l'époque parlent d'entre 15 et 25 millions de personnes qui regardaient les Verts lors des soirées de Coupe d'Europe, c'est énorme", précise Philippe Gastal.
L'hésitation de Blokhine et la "remontada" stéphanoise
Entre un Français sur deux et un Français sur trois assiste alors, devant son écran, aux exploits des Verts, sans compter celles et ceux qui s'arment de patience pour obtenir une place à l'entrée du stade Geoffroy-Guichard – qu'on surnomme alors, et encore aujourd'hui, le "Chaudron", en raison de son ambiance bouillante lors de la remontada face au Hajduk Split en 1974.
"Il y avait une ferveur extraordinaire", se souvient Christian Lopez. "Quand les guichets ouvraient pour les ventes de billets et que nous, on arrivait à 8 h 30 pour s'entraîner et il y avait des queues pas possibles ! Les gens étaient là depuis minuit, 1 h du matin, et nous on se disait : 'On n'a pas le droit de passer à travers pendant les matches, on n'a pas le droit de les décevoir.'"
Et ils tiennent leur promesse : l'ASSE élimine le KB Copenhague au premier tour (5-1 sur les deux matches), puis les Glasgow Rangers (4-1 en cumulé). Vient le quart de finale resté dans les annales face au grand Dynamo Kiev : à l'aller, les Verts s'inclinent 2-0 sur le terrain des Ukrainiens, alors parmi les meilleurs d'Europe et qui comptent dans leurs rangs un certain Oleg Blokhine, Ballon d'or en 1975.

Au retour, les Verts doivent inscrire trois buts pour aller en demi-finale. Jusqu'à l'heure de jeu, le Dynamo Kiev a un pied en demi. Blokhine a même l'occasion de tuer tout suspense, mais le retour salvateur de Christian Lopez l'empêche de marquer. La relance du défenseur amène dans la foulée le premier des trois buts stéphanois inscrits ce soir-là.
C'est le principal intéressé qui en parle le mieux : "Blokhine a un partenaire à côté, il a juste à lui donner le ballon pour le but... À partir de là, ça aurait fait 3-0 sur l'ensemble des deux matches et on aurait été éliminés", se souvient Christian Lopez. "Heureusement pour moi, Blokhine veut m'éliminer avant d'aller marquer. Je le contre et je dégage le ballon, qui tombe sur Piazza, parti à l'abordage dans le rond central. On contre-attaque et but pour nous (Hervé Revelli conclut l'action, NDLR). On revient à 2-1 et là, tout est permis. À domicile, notamment quand on avait des scores à remonter, on jouait à fond pendant une heure et demie, et ça a toujours payé."
Le reste appartient à l'histoire : huit minutes après le but d'Hervé Revelli, Jean-Michel Larqué marque sur coup franc. Prolongation. Vient la 113e minute : sur un débordement de Patrick Revelli, Dominique Rocheteau est trouvé seul dans la surface de réparation. "L'Ange vert", perclus de crampes, reprend victorieusement le cuir et envoie l'ASSE en demi-finale.
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Accepter Gérer mes choix"C'était de la folie, on avait l'impression d'avoir gagné"
Au tour suivant, les Stéphanois réussissent à vaincre le PSV Eindhoven (1-0 sur les deux rencontres) pour atteindre la finale. Avec un match retour qui n'avait rien à envier à la confrontation avec Kiev, selon Philippe Gastal : "C'est une rencontre du même tonneau, de la même qualité, avec toutes les valeurs stéphanoises représentées sur le terrain. Les joueurs ont fait, ce soir-là, un match incroyable et Ivan Curkovic a été exceptionnel et infranchissable. Toute l'équipe était au diapason en termes de solidarité, de générosité et de talent. C'était vraiment un match extraordinaire."
Puis, arrive la finale à Glasgow, avec l'issue que l'on connaît. "On a perdu", répond simplement Christian Lopez quand on l'interroge sur ses souvenirs de la rencontre face au Bayern Munich. Avant d'ajouter : "C'est quand même extraordinaire : on fait une finale de Coupe d'Europe, qu'on perd, on descend les Champs-Élysées, on est reçu par le président de la République, alors qu'on a perdu." Car la défaite entame à peine la ferveur populaire pour le premier club français en finale de Coupe d'Europe depuis près de 20 ans, après Reims en 1956 et 1959.

L'ancien défenseur se souvient que la célèbre avenue parisienne était "noire de monde". "C'était de la folie, on avait l'impression d'avoir gagné." Les images d'archives en attestent : l'entraîneur Robert Herbin, Oswaldo Piazza ou encore Hervé Revelli, dans des voitures à toit ouvrant, signent des autographes à une foule qui les acclame. Puis, les joueurs et le staff de l'ASSE sont reçus par Valéry Giscard d'Estaing. Pour l'anecdote, celui qui est alors président de la République a dû attendre plus d'une heure l'arrivée des Stéphanois à l'Élysée, tant ils ont été ralentis par l'enthousiasme de la foule sur les Champs-Élysées.
Cinquante ans plus tard, malgré des souvenirs vivaces, Christian Lopez concède que lors des retrouvailles annuelles avec le groupe, "on se raconte des conneries, des anecdotes qui n'ont pas grand-chose à voir".
Aujourd'hui encore, l'héritage laissé par ces Verts de 1976 est toujours présent à Saint-Étienne et dans le paysage du foot français. Et c'est l'historien Philippe Gastal qui en parle le mieux : "Comment expliquer qu'aujourd'hui, alors que nous sommes en Ligue 2, il y a plus de 20 000 abonnés et plus de 30 000 spectateurs de moyenne au stade ? Depuis l'épopée des Verts, il y a cette transmission intergénérationnelle entre le grand-père, le père, le petit-fils… Cette passion s'est transmise. L'AS Saint-Étienne est un club unique, à part. Les passionnés n'ont pas oublié ce qu'il a apporté. Les Verts ont réveillé le football français. Il y a eu un avant et un après 1976."
