
Un homme tient une affiche de l'ayatollah Mojtaba Khamenei, qui succède à son défunt père, l'ayatollah Ali Khamene, lors d'un rassemblement en sa faveur à Téhéran, le 9 mars 2026. AP - Vahid Salemi
Sur les affiches officielles exhibées par ses supporters, Mojtaba Khamenei apparaît le visage intact, souriant, vêtu du turban noir réservé aux descendants du prophète Mahomet. Mais le numéro un du régime iranien n'a toujours pas fait la moindre apparition publique depuis qu'il a été grièvement blessé lors d'une frappe israélo-américaine qui a coûté la vie à son père et à plusieurs hauts responsables militaires du pays le 28 février. Une absence qui alimente les spéculations sur son état de santé et son rôle au sein de la direction du pays.
Le fils d'Ali Khamenei avait été désigné comme le nouveau guide suprême de l'Iran, en remplacement de son père, quelques jours plus tard.
Le clerc de 56 ans, qui, outre son père, a aussi perdu sa femme, son fils et plusieurs membres de sa famille dans l'attaque du 28 février, continue de recevoir des soins médicaux pour une partie de son corps, notamment le visage, le bras, le torse et la jambe, ont indiqué à CNN le 9 mai plusieurs sources proches du renseignement américain.
Une source au sein du régime, interrogée par Le Point, affirme que Mojtaba Khamenei se trouvait bien dans la résidence de son père au moment de la frappe, mais pas dans le bunker directement visé, ce qui lui aurait permis de survivre.
Visage et lèvres brûlés
Souhaitant couper court aux rumeurs, Mazaher Hosseini, chef du protocole au bureau du guide suprême iranien, a tenté de reprendre la main, vendredi 8 mai, en déclarant que Khamenei se remettait de ses blessures et qu'il était "désormais en pleine santé". Selon lui, le dirigeant n'aurait souffert que de blessures limitées au pied, au bas du dos, et "un petit éclat d'obus derrière l'oreille".
"Dieu merci, il est en bonne santé", a déclaré Mazaher Hosseini, ajoutant que "l'ennemi répand toutes sortes de rumeurs et de fausses accusations. Ils veulent le voir et le trouver, mais il faut être patient et ne pas précipiter les choses. Il vous parlera en temps voulu."
Le New York Times révélait fin avril, après avoir interrogé quatre responsables iraniens sous couvert d'anonymat, que le nouveau guide suprême avait subi plusieurs interventions chirurgicales. "Il a subi trois opérations à une jambe et attend une prothèse. Il a également été opéré à une main et retrouve progressivement son usage. Son visage et ses lèvres ont été gravement brûlés, ce qui rend la parole difficile", écrivait le quotidien américain. Les mêmes sources précisaient toutefois qu'il demeurait "mentalement alerte et actif".
D'autres évaluations se sont montrées plus alarmistes. Le Times affirmait dès le 6 avril, en s'appuyant sur une note diplomatique basée sur des renseignements américains et israéliens, que Mojtaba Khamenei se trouvait "dans un état critique et incapable de participer aux opérations de prise de décision du régime". Selon le journal britannique, il serait soigné dans un lieu sécurisé à Qom, ville sainte du centre de l'Iran.
Qui dirige vraiment le pays ?
En attendant son hypothétique réapparition, selon plusieurs responsables iraniens cités anonymement par le New York Times, le Guide suprême aurait temporairement délégué une partie des décisions stratégiques aux Gardiens de la révolution.
Isolé pour se protéger d'éventuelles attaques, Mojtaba Khamenei n'utilise aucun moyen électronique pour communiquer. Il interagit uniquement avec ceux qui peuvent lui rendre visite en personne ou en envoyant des messages par coursier.
"Les messages qui lui sont destinés sont manuscrits, scellés dans des enveloppes et transmis par une chaîne humaine d'un messager de confiance à l'autre, qui empruntent les autoroutes et les routes de campagne, en voiture et à moto, jusqu'à atteindre sa cachette. Ses conseils sur les sujets importants lui parviennent de la même manière", indiquait le New York Times fin avril.
Les services de renseignement américains estiment qu'il continue de participer à certaines discussions stratégiques, notamment autour d'une éventuelle sortie diplomatique au conflit. Mais plusieurs sources indiquent qu'il reste difficilement accessible et éloigné du processus quotidien de décision.
Luttes d'influence
Depuis plusieurs jours, les médias d'État iraniens multiplient toutefois les annonces de rencontres entre Mojtaba Khamenei et des responsables politiques ou militaires. Pour l'Institute for the Study of War (ISW), ce regain de visibilité visait à "présenter Mojtaba comme un acteur clé du régime, alors que des rumeurs font état de sa marginalisation".
Le président iranien, Massoud Pezeshkian, a ainsi affirmé en début de semaine avoir vu le Guide suprême pendant deux heures, ce qui constitue la première rencontre en personne connue entre un haut responsable iranien et le nouveau guide suprême du pays. Il s'agit probablement "d'afficher l'unité du régime malgré les divisions qui y règnent", analyse l'ISW.
Le 10 mai, les médias iraniens ont également rapporté une rencontre entre le commandant du Quartier général central de Khatam ol Anbia, Ali Abdollahi Aliabadi, chargé des opérations militaires conjointes, et Mojtaba Khamenei pour le tenir informé de l'état et de la préparation des forces armées iraniennes. Selon ces médias, le guide aurait donné ses "directives" pour les futures opérations iraniennes.
D'après l'ISW, ces rencontres avec le Guide suprême font l'objet de luttes d'influence au sommet du régime iranien. Le think tank estime dans un rapport que le président Massoud Pezeshkian cherchait notamment, lors de son entrevue avec le guide suprême, à obtenir l'arrêt des attaques des Gardiens de la révolution contre les Émirats arabes unis. Mais l'absence totale de détails sur le contenu des discussions laisse penser, selon l'ISW, qu'il n'est pas parvenu à infléchir la ligne du régime.
Le président iranien aurait d'ailleurs tenté à plusieurs reprises de rencontrer Mojtaba Khamenei, sans succès dans un premier temps. Des médias anti-régime avaient déjà affirmé début avril qu'un "conseil militaire" dirigé par le général Ahmad Vahidi, commandant des Gardiens de la révolution, empêchait tout accès direct au guide suprême.
L'ISW considère que le général Vahidi est devenu le principal décideur du régime iranien. D'après le think tank américain, Vahidi et son entourage auraient progressivement pris le contrôle de la position iranienne dans le conflit, y compris lors des discussions menées en face à face avec les émissaires américains et J. D. Vance à Islamabad le 11 avril. Une prérogative traditionnellement réservée aux responsables politiques.
Ahmad Vahidi aurait tenté d'imposer le puissant chef du Conseil suprême de sécurité nationale, Mohammad Bagher Zolghadr, un vétéran des Gardiens de la révolution, à l'équipe de négociation iranienne. Et ce, malgré les protestations des chefs de délégation, du président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf et du chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi, qui estimaient tous que Mohammad Bagher Zolghadr manquait d'expérience en matière de négociations diplomatiques.
Le général Vahidi souhaitait que "Zolghadr surveille les négociations et informe les dirigeants de Téhéran si la délégation s'écartait de ses directives ou de celles du guide suprême", indique l'Institute for the Study of War. Le rappel en urgence de la délégation iranienne ferait suite, selon l'ISW, à une colère de Zolghadr contre les positions d'Araghchi, jugées trop indulgentes.
Des luttes d'influence au sommet de la République islamique qui compliquent toute perspective de négociation pour les États-Unis. "Leur système est encore très fragmenté et dysfonctionnel, ce qui peut constituer un obstacle", estimait encore vendredi le secrétaire d'État américain Marco Rubio, avant la réponse de l'Iran à la dernière proposition de l'administration Trump pour mettre fin à la guerre. Une contre-proposition jugée "totalement inacceptable" par le président américain.
