
Un spectacle de lumières lors de l'inauguration officielle de la scène de la Wiener Stadthalle, avant le 70e édition de l'Eurovision, à Vienne, le 28 avril 2026. © Joe Klamath, AFP
Avec 70 bougies à souffler cette année, le Concours Eurovision de la chanson se prépare pour une grande fête. Mais l'événement comptera paradoxalement le plus petit nombre de pays participants depuis vingt ans.
En effet, cinq habitués du télé-crochet le plus suivi de la planète, l'Islande, l'Irlande, les Pays-Bas, la Slovénie et l'Espagne, boycottent la grande finale du samedi 16 mai pour marquer leur désaccord avec la participation d'Israël.
Le groupe slovène RTV a annoncé, lundi 11 mai, qu'il allait diffuser à la place un programme consacré aux Palestiniens, l'Espagnol RTVE va programmer un événement musical sans lien avec l'Eurovision et la chaîne publique irlandaise un épisode de série télévisée.
Les responsables de la RTVE ont indiqué en avril qu'ils ne participeraient pas cette année au concours, car "la situation à Gaza, malgré le cessez-le-feu et l'approbation du processus de paix, ainsi que l'utilisation du concours à des fins politiques par Israël, rendent de plus en plus difficile le maintien de l'Eurovision en tant qu'événement culturel neutre".
"Personne n’a été choqué lorsque la Russie a été contrainte de se retirer des compétitions internationales et de ne pas participer à l’Eurovision après l’invasion [à grande échelle] de l’Ukraine", avait déjà plaidé en mai 2025 le Premier ministre Pedro Sanchez, pourfendeur de la politique israélienne dans la bande de Gaza. "Nous ne pouvons pas avoir de double standard en matière de culture", avait-il argumenté.
Un événement apolitique ?
"C'est certainement une situation assez difficile pour les organisateurs du concours cette année", confie Dean Vuletic, historien spécialiste de l’Eurovision. "Ce rendez-vous aurait vraiment dû être une fête grandiose, mais au final, il y aura moins de participants que jamais depuis 2003."
Le règlement de l'Eurovision, qui se veut un événement apolitique, interdit les prestations véhiculant des messages politiques. Mais les détracteurs du concours estiment que la décision d’y maintenir Israël – dont l’armée est accusée d'avoir commis des crimes de guerre et un génocide à Gaza – constitue en soi un acte politique.
"Cela place les organisateurs sous les projecteurs et pousse les gens à se demander ce qu’ils font et comment ils raisonnent", pointe Christina Öberg, professeure à l’université Linné en Suède et autrice de plusieurs études sur les tensions géopolitiques et l’Eurovision.
Les critiques concernant la participation d'Israël ont commencé en 2024, l’édition de cette année-là ayant eu lieu six mois après le début de l’offensive israélienne à Gaza, lancée en réponse aux attaques terroristes du 7-Octobre, menées par le Hamas et ses alliés en Israël.

En mai 2025, alors que les opérations terrestres et le blocus humanitaire se poursuivaient dans la bande côtière palestinienne, les appels à exclure Israël du concours s'étaient multipliés. Ils atteignent cette année leur paroxysme, dans le contexte de nouvelles opérations militaires israéliennes en Iran et au Liban.
Mais la colère dirigée contre les organisateurs de l'Eurovision est sans raison, estime Dean Vuletic. "L'Union européenne de radiotélévision (UER) n'est pas une organisation politique. Il s'agit d'une association technique de radiodiffuseurs de service public nationaux, qui n'a pas de mandat politique pour agir."
La décision d'exclure la Russie de l'Eurovision à partir de 2022 en raison de son invasion à grande échelle de l'Ukraine a été simple à prendre, tous les pays membres de l'UER ayant fait front commun pour imposer des sanctions internationales à Moscou.
"En ce qui concerne Israël, l’Europe est divisée sur la manière de réagir face aux opérations militaires de l’État hébreu", poursuit-il. "Pour que l’Union européenne de radiotélévision prenne une décision à l’encontre d’Israël, il faut qu’une majorité de ses membres soutienne une telle décision, or ce n’est tout simplement pas le cas."
"Difficile de dire quel est le camp qui fait de la politique"
Cette année, Israël sera représenté par Noam Bettan avec une chanson intitulée "Michelle", coécrite par la candidate de l'année dernière, Yuval Raphael, et dont le refrain est en français.
Si l'édition 2025 avait été remportée par l'Autriche, Yuval Raphael, survivante des attaques du 7-Octobre, s’était classée deuxième, remportant le plus grand nombre de voix du public. Un résultat qui avait suscité des accusations de trucage du concours.

En réponse, les organisateurs de l'Eurovision ont annoncé en novembre une série de réformes du système de vote, dont une des mesures interdit aux téléspectateurs de voter plus de dix fois.
Malgré cela, Christina Öberg s'attend à une dynamique similaire cette année, avec un excellent résultat pour Israël au vote du public, tempéré par une faible note de la part du jury. "Il est difficile de dire quel est le camp qui fait de la politique", juge-t-elle.
Le boycott de l'Espagne revêt une importance particulière, ce pays faisant partie des "Big Five" – aux côtés de la France, de l'Allemagne, de l'Italie et du Royaume-Uni – dont les chaînes publiques apportent la plus grande contribution financière à la production du concours et qui bénéficient, à ce titre, d’une place en finale.
Si d’autres pays de ce "club des cinq" avaient décidé de boycotter l’événement, le concours aurait pu être déstabilisé sur le plan financier. Un tel retrait aurait certainement soulevé des questions plus larges sur "où nous en sommes par rapport à l’idée initiale qui a donné naissance à l’Eurovision, à savoir rassembler et apporter la paix en Europe après la Seconde Guerre mondiale", souligne Christina Öberg.
Pour la chercheuse suédoise, il est plus difficile pour certains pays d'annuler leur participation. "Cela ne pourrait jamais arriver en Suède, car l’Eurovision revêt une importance capitale pour nous", confie-t-elle.
En réalité, compte tenu de l’histoire politique mouvementée du concours, il semble peu probable que les boycotts de cette édition nuisent gravement à la réputation de la compétition.

En 1969, l’Autriche avait boycotté la finale de Madrid pour manifester son opposition au dictateur Franco. Plus récemment, en 2009, le concours avait été organisé à Moscou, ce qui avait pu apparaître comme un soutien tacite au pouvoir du président russe Vladimir Poutine.
"L’Eurovision a traversé de nombreuses crises politiques, et elle les a toutes surmontées", rappelle Dean Vuletic, qui estime que la dimension politique de l’Eurovision contribue à son attrait général.
"L’une des raisons pour lesquelles le concours est si captivant, c’est que nous aimons voir comment il reflète les enjeux politiques", affirme-t-il. "C’est un concours entre pays, il reflète aussi l’état des relations internationales tout en exprimant la diversité culturelle."
À relire Eurovision : moins de drapeaux pour "moins de politique" et "plus de fête"
Les fans semblent valider cette analyse. Les billets pour les neuf épreuves finales de cette année à Vienne se sont vendus en un temps record, les places pour la grande finale s'étant écoulées en seulement 14 minutes.
"Voir chaque concert afficher complet aussi rapidement est un rappel puissant de ce que représente le Concours Eurovision de la chanson : la joie, le vivre-ensemble et une expérience partagée, à un moment où cela n’a jamais semblé aussi important", s’était réjoui le directeur de l’Eurovision, Martin Green, après cette vente record.
Article adapté de l'anglais. L'original est à retrouver ici.
