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Ashab al-Kahf : qui se cache derrière ce groupe armé qui menace la France en Irak ?
Le groupe armé pro-iranien Ashab al-Kahf a revendiqué l’attaque de drone qui a tué un militaire français au Kurdistan irakien. Derrière cette faction largement virtuelle se cacherait le Hezbollah irakien, proche de Téhéran. Le message adressé jeudi par le nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, a favorisé leur passage à l’action.
Des combattants brandissent des drapeaux de l'Irak et de groupes paramilitaires, notamment al-Nujaba et Kataeb Hezbollah, lors d'une cérémonie funéraire à Bagdad, le 4 décembre 2023. © Ahmad al-Rubaye, AFP

Le groupe armé pro-iranien Ashab al-Kahf a revendiqué dans un communiqué, vendredi 13 mars, l'attaque de drone ayant tué un militaire français dans la région d'Erbil, au Kurdistan irakien, la veille.

Cette faction chiite irakienne a annoncé sur Telegram qu'elle prendrait pour cible les intérêts français dans la région après le déploiement du porte-avion français Charles-de-Gaulle en Méditerranée orientale.

"Après l'arrivée du porte-avions français dans la zone d'opérations du Commandement central américain (chargé du Moyen-Orient, NDLR) et son engagement dans les opérations, nous annonçons à partir de cette nuit que tous les intérêts français en Irak et dans la région seront pris pour cible", a déclaré le groupe, avant de revendiquer officiellement l'attaque quelques heures plus tard.

Ashab al-Kahf a exhorté les forces de sécurité à rester à au moins 500 m d'une base à Kirkouk (nord) où se trouvent, selon lui, des militaires français. Ces soldats y participent depuis 2015 à la coalition internationale mise en place contre l'organisation État Islamique (EI).

Six autres soldats français sont "toujours à l'hôpital" à la suite de cette attaque. Leur rapatriement en France "se met en place", précise le ministère des Armées.

On sait que l'adjudant-chef Arnaud Frion, qui a succombé à ses blessures, a été "frappé par un drone Shahed" – un drone longue portée de conception iranienne –, d'après les informations données par le chef de corps du 7e bataillon des chasseurs alpins, le colonel François-Xavier de la Chesnais.

Un prête-nom pour le Hezbollah irakien

Apparu en 2019, le groupe Ashab al-Kahf est l'une des nombreuses factions chiites agissant en Irak pour le compte du régime iranien.

D'après plusieurs experts, Ashab al-Kahf – "Les gens de la caverne" en français – est un prête-nom utilisé par l'un des groupes armés chiites irakiens les plus puissants ayant prêté allégeance au guide suprême iranien, les Kataeb Hezbollah, ou Hezbollah irakien.

Cette faction ne peut cependant pas, pour des raisons politiques et juridiques, revendiquer elle-même ce type d'attaques, explique Adel Bakawan, directeur de l'Institut européen d'études du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord.

Le Hezbollah irakien appartient aux 80 groupes qui composent les Hachd al-Chaabi, "les forces de mobilisation populaire", une puissante coalition de groupes armés, principalement chiites, ayant combattu l'organisation État islamique. Or, Hachd al-Chaabi est depuis plusieurs années intégré à l'État irakien. Il fait partie intégrante de l'appareil sécuritaire officiel du pays et relève donc officiellement de l'autorité du Premier ministre.

"Si jamais le Hezbollah (irakien) lui-même revendique une attaque, il sort de l'autorité du Premier ministre et transgresse la souveraineté irakienne. Or, l'Irak a des partenariats sécuritaires avec les États-Unis, la France, l'Italie, le Kurdistan irakien. C'est pourquoi le Hezbollah, lorsqu'il attaque les Américains, les Kurdes, les Français, les Italiens, crée des vitrines. Une de ces vitrines, c'est Ashab al-Kahf", détaille le chercheur.

Les drones iraniens Shahed, comme celui qui a servi à l'attaque des militaires français par Ashab al-Kahf, sont assemblés en Irak dans la ville de Jourf al-Nasr, au sud de Bagdad, contrôlée par le Hezbollah irakien, précise encore Adel Bakawan.

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Ashab al-Kahf : qui se cache derrière ce groupe armé qui menace la France en Irak ?
© France 24
05:52

"Les Ashab al-Khaf ont une présence sur les réseaux sociaux. Mais ils n'ont pas de présence physique sur le terrain, pas de siège, pas de chef connu", indique aussi Amar Al Hameedawi, grand reporter à France 24. "On a remarqué qu'à chaque fois qu'il y a une escalade ou une tension dans la région, on voit le retour sur la scène de ce genre de groupes qui n'existent que virtuellement. De cette façon, ils échappent au contrôle du gouvernement irakien."

En revanche, ces factions armées ne cachent pas leur allégeance à la République islamique, explique-t-il. "Leur appartenance à la Révolution islamique est fièrement exposée." Le Hezbollah Kataeb, rappelle Adel Bakawan, fait partie du "Front de la résistance" créé par le pouvoir iranien.

Un tournant depuis la mort de Soleimani

Paradoxalement, ces factions avaient combattu aux côtés de tous ceux qui s'étaient rassemblés pour lutter contre l'organisation État islamique. Étant des groupes armés chiites, l'EI représentait, pour eux, un ennemi commun.

Tout a changé après la mort du général iranien Qassem Soleimani, dirigeant de la force Al-Qods, tué à Bagdad dans une frappe de drone ciblée menée par les États-Unis en 2020.

Depuis, les bases et les infrastructures américaines en Irak sont régulièrement ciblées par ces groupes armés chiites pro-iraniens, qui revendiquent la défense de l'Irak et la vengeance de la mort de dirigeants iraniens et de Qassem Soleimani. En 2022, Ashab al-Kahf avait notamment revendiqué le meurtre d'un Américain, à Bagdad, en représailles à la mort du général iranien.

Avant la France, une base italienne avait également été ciblée par une attaque non revendiquée, jeudi, sans faire de victime. Les forces italiennes ont décidé temporairement de quitter la zone.

Mais depuis le début de la guerre israélo-américaine contre Téhéran, les attaques se sont accélérées, notamment parce que c'est dans la région du Kurdistan irakien que des combattants kurdes iraniens, hostiles à la République islamique, ont trouvé refuge. Les factions armées liées au Hezbollah irakien s'attaquent donc à ces groupes kurdes iraniens, ainsi qu'aux Peshmerga.

Ces attaques sont devenues particulièrement intenses, explique Karim Yahiaoui, chroniqueur international à France 24, depuis que les Américains "ont laissé planer l'hypothèse que des Kurdes iraniens refugiés en Irak allaient marcher sur Téhéran pour faire tomber le régime".

Les factions chiites sont, elles aussi, la cible d'attaques, pas toujours revendiquées, depuis des années. Ces derniers jours, une frappe a eu lieu notamment à Joufr al-Nasr et la coalition américano-israélienne a bombardé ces plusieurs bases de ces milices pro-iraniennes.

Le feu vert de Mojtaba Khamenei

Pour Adel Bakawan, le premier message de Mojtaba Khamenei depuis sa nomination a servi de feu vert à ces attaques. Dans un communiqué lu jeudi après-midi à la télévision iranienne par une présentatrice – le nouveau guide suprême n'a pas encore été aperçu publiquement depuis sa désignation –, il remercie notamment les milices irakiennes et affirme que les pays occidentaux soutenant Israël et les États-Unis collaborent "avec l'ennemi". "Quelques heures plus tard, la base franco-kurde a été attaquée", souligne le chercheur.

"L'ordre a clairement été donné par le guide suprême iranien", confirme Amar Al Hameedawi. Selon lui, en affirmant que les "groupes de la résistance" – les proxys – sont actifs, Mojtaba Khamenei a donné l'ordre de rejoindre le combat menée par les Gardiens de la révolution contre les Américains et la présence occidentale dans la région.

Le fils a activé les proxys irakiens, alors que son père s'était gardé de le faire lors de la guerre des douze jours entre Israël et l'Iran en juin, souligne encore Adel Bakawan. "À l'époque, le Premier ministre irakien Mohamed Chia al-Soudani était parvenu, non sans difficulté, à dissuader Ali Khamenei, ce qui avait préservé l'Irak".

Désormais, il en est autrement. Le pays voisin de l'Iran se retrouve pris au piège de cette guerre. Les inquiétudes grandissent quant à la stabilité d'un État déjà marqué par de nombreux conflits et qui se cherche toujours un Premier ministre après les élections législatives de novembre 2025.