
Les restes calcinés d'un char T-72 sur la route reliant Shiraro à Shire dans la région du Tigré, le 12 octobre 2024. © Michele Spatari, AFP
C'est l'un des conflits les plus meurtriers de ces dernières années et il menace de refaire surface. Le Tigré connaît un regain de tensions avec le gouvernement fédéral éthiopien, qui a massé des troupes aux abords de sa province septentrionale et accuse l'Érythrée de soutenir les Forces de défense du Tigré (TDF).
En janvier, des drones de l’armée fédérale ont visé des positions des forces tigréennes tandis que des affrontements directs ont eu lieu à Tselemt (ouest du Tigré), une zone agricole revendiquée par des milices de la région voisine de l'Amhara.

Les liaisons aériennes vers le Tigré ont également été suspendues plusieurs jours en début d'année, une première depuis l'accord de paix conclu à Pretoria fin 2022. Un isolement qui a fait exploser le prix des transports en car tandis que la peur d'une escalade militaire s'installe au sein de la population.
"Les Forces de défense nationale éthiopiennes encerclent le Tigré", a affirmé, le 17 février à l’AFP, une source sécuritaire ayant requis l’anonymat.
La semaine dernière, le président du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), Debretsion Gebremicheal, a déclaré que la guerre "menaçait" le Tigré et que "le peuple serait dans l'obligation de résister à l'agression et de se défendre pour préserver son existence".
"Alliance tactique" avec l'Érythrée
Depuis plusieurs mois, la situation est tendue dans le nord de l'Éthiopie. Des forces amharas – alliées du gouvernement fédéral pendant la guerre au Tigré – et érythréennes sont toujours présentes dans la région, en violation de l'accord de paix de Pretoria qui prévoyait leur retrait, mais auquel elles n'ont pas participé. Les milices amharas occupent notamment l'ouest du Tigré, une région agricole fertile, que le TPLF compte bien récupérer.
L'accord mentionnait également le retour de 1,5 million de Tigréens déplacés par les combats. Mais le processus prend du temps et le TPLF accuse le gouvernement fédéral d'entraver ces retours. En attendant, des centaines de milliers de personnes, 750 000 selon le Haut-commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR), survivent dans des conditions humanitaires déplorables.
Début février, Addis-Abeba a sommé l’Érythrée de "retirer immédiatement ses troupes du territoire éthiopien et de cesser toute forme de collaboration avec les groupes rebelles", ce que les TDF contestent.
"En réalité, personne ne joue le jeu de cet accord de Prétoria, notamment les Érythréens, qui ont été très contrariés de ne pas avoir été conviés aux discussions", estime Patrick Ferras, docteur en géopolitique et président de l'association Stratégies africaines.
Après avoir opportunément combattu ses rivaux tigréens aux côtés de l'armée fédérale éthiopienne, Asmara semble en effet avoir récemment noué un pacte sécuritaire avec les insurgés, malgré les nombreux crimes de guerre commis par les troupes érythréennes entre 2020 et 2022.
"C'est une alliance purement tactique et temporaire qui n'a rien de sincère, tout comme l'était l'alliance entre l'Érythrée et le gouvernement fédéral pendant la guerre", précise l'expert. "S'il y a bien deux entités qui détestent le TPLF, c'est l'Éthiopie d'Abiy Ahmed et l'Érythrée."
Indépendante depuis 1993, l'Érythrée est restée officiellement en guerre avec l'Éthiopie jusqu'en 2018, année de l'arrivée au pouvoir d'Abiy Ahmed. Une réconciliation historique qui vaudra au dirigeant le prix Nobel de la paix en 2019.
Le baroud d'honneur du TPLF ?
Mais dans le même temps, le nouveau Premier ministre sème les graines d'une guerre, civile cette fois, en marginalisant le Front populaire de libération du Tigré, parti qui a dominé pendant presque trois décennies le paysage politique éthiopien. Ce dernier perd son statut de parti en 2020 avant d'être radié cinq ans plus tard.
Face aux velléités d'autonomie de cette région dynamique et prospère, Abiy Ahmed s'engage dans une guerre totale contre les TDF, le bras armé du parti tigréen. Pendant deux ans, les combats font plus de 600 000 morts, selon une estimation de l'Union africaine, et laissent le Tigré exsangue.
Affaibli par la guerre et miné par des divisions internes entre partisans de la ligne dure et opposants à la vieille garde du parti, "le TPLF a un rôle de plus en plus minime et ne pourra pas se présenter aux élections générales du 1ᵉʳ juin. Il ne devrait plus avoir aucun représentant dans la région. Ce regain de tensions est une manière pour le parti, qui joue sa survie, de continuer à exister, de montrer qu'il est toujours capable de défendre le Tigré", décrypte Patrick Ferras.
Selon l'expert, une guerre de haute intensité, comme celle qui a touché la province entre 2020 et 2022, semble toutefois improbable. Les forces tigréennes, qui ont perdu beaucoup d'hommes et d'armement, peinent à recruter des jeunes, tandis que l'armée fédérale, elle, s'est renforcée.
"Essayer de sortir de chaque impasse ou blocage par la force des armes n'est pas dans l'intérêt du peuple du Tigré", a récemment fait valoir sur RFI Getachew Reda, ancienne figure du TPLF et ex-administrateur en chef par intérim de la région, qui s'est rallié au Premier ministre Abiy Ahmed. "Et le peuple du Tigré a clairement fait savoir qu'une nouvelle vague de conflits n'était pas dans son intérêt."

Infrastructures endommagées, déscolarisation, chômage chronique, système bancaire défaillant, inflation... les cicatrices de la guerre sont encore bien présentes au Tigré. Une situation qui pousse une grande partie de la jeunesse à emprunter les routes migratoires menant à l'Europe ou au Moyen-Orient.
"La population ne veut plus de la guerre et les jeunes fuient car ils refusent d'être enrôlés. C'est un échec complet pour le TPLF qui ne fait que précipiter sa chute", affirme Patrick Ferras. "C'est un mouvement condamné à mourir car il n'a aujourd'hui plus aucune caractéristique d'un parti capable d'exercer le pouvoir."
