
Massad Fares Boulos, conseiller principal du président du département d'État américain pour les affaires arabes et africaines, aux côtés de Lana Nusseibeh, ambassadrice et représentante permanente des Émirats arabes unis auprès des Nations unies, à Washington, le 3 février 2026. © Alex Wroblewski, AFP
C'est une séquence diplomatique aussi intense sur un dossier qui dure depuis 50 ans : l'autonomie du Sahara occidental. Après une première session de négociations à l'ambassade des États-Unis de Madrid, Massad Boulos, l'émissaire de Donald Trump pour l'Afrique, a réuni à Washington les 23 et 24 février toutes les parties prenantes : le Maroc, l'Algérie, la Mauritanie, le Front Polisario, ainsi que Staffan de Mistura, l'envoyé spécial de l'ONU.
Si peu d'informations ont filtré sur ces deux rendez-vous à huis clos, l'objectif des États-Unis est clair : clore définitivement la querelle qui empoisonne les relations entre Rabat et Alger en se basant sur le plan d'autonomie marocain.
Le Sahara occidental est revendiqué à la fois par le Maroc et par la République arabe sahraouie démocratique (RASD), proclamée par le Front Polisario en 1976. Ce dernier s'est fixé pour objectif l'indépendance totale du Sahara occidental, revendication soutenue par Alger.
Long de 40 pages, ce plan prévoit la création d’une région autonome dotée d’un gouvernement, d’un parlement et d’une justice aux compétences propres. De son côté, le Maroc garderait la mainmise sur les pouvoirs régaliens : la monnaie, la défense, la politique étrangère ou encore les symboles de la souveraineté, comme le drapeau ou l'hymne.
Un volet est également dédié à la "réconciliation" et au retour des populations, en particulier les réfugiés des camps gérés par les indépendantistes du Front Polisario. Selon le document, les combattants bénéficieront d’une "amnistie" qui exclut toutefois les crimes relevant du droit international.
Depuis 1975 et l’annexion d'une grande partie du territoire par Rabat, près de 180 000 Sahraouis survivent dans des conditions précaires dans des camps, parmi les plus anciens d'Afrique, près de la ville algérienne de Tindouf.
En posant ce plan présenté à Madrid comme seule base de discussion, l'administration Trump enterre de facto le projet de référendum d'autodétermination, prévu par l'ONU et réclamé depuis des décennies par le Front Polisario, soutenu par Alger. L'autonomie proposée par le Maroc n'est pas conçue comme une étape vers l’indépendance, mais comme une solution définitive, souligne le média indépendant Orient XXI.
"Une aide précieuse" de l'Algérie
Cette séquence diplomatique confirme une dynamique particulièrement favorable à Rabat. Fin octobre, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2797 validant l’initiative marocaine comme "la base d’un règlement juste, durable et mutuellement acceptable du différend" sur le Sahara occidental. Avant cela, les États-Unis puis la France avaient reconnu la souveraineté du Maroc sur cette vaste région désertique de 266 000 km².
Le Maroc et les États-Unis entretiennent des liens diplomatiques et militaires très étroits. Le roi Mohammed VI a été l'un des premiers chefs d'État à rejoindre le Conseil de la paix du président américain en tant que membre permanent. Premier acheteur de matériel militaire américain en Afrique, Rabat vient de célébrer les 250 ans d'une relation bilatérale sans nuage.
Cependant, malgré cette proximité historique, l'administration Trump se défend de toute partialité dans ces négociations. "Nous agissons actuellement sous l'égide de la résolution 2797 et ce que je peux vous dire c'est que l'Algérie apporte une aide précieuse et se comporte en excellent partenaire, du moins comme ils l'ont toujours été avec l'administration Trump actuelle", assure Massad Boulous, l'émissaire de Donald Trump, dans une interview accordée à France 24.
L'Algérie pourrait en réalité avoir subi une franche pression américaine pour s'asseoir à la table des négociations, selon Riccardo Fabiani, directeur pour l'Afrique du Nord à l'International Crisis Group. Washington fait notamment peser la menace de sanctions contre Alger en raison de l'achat d'avions de combat russes Su-35 et Su-57. Autre épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête d'Alger : un projet de loi actuellement à l'étude au Congrès américain pour classer le Polisario comme organisation terroriste.
"L'Algérie a aussi calculé que participer à ces négociations est une manière de continuer à cultiver des bonnes relations avec un partenaire incontournable à un moment où Alger se trouve plutôt isolé après une série de crises diplomatiques avec la France, le Maroc, le Mali et l'Espagne", décrypte l'expert.
Un accord cadre envisagé dès le printemps
En coulisses, Alger continue toutefois d'afficher ses désaccords avec le plan marocain, notamment sur le mode de désignation du prochain exécutif régional du Sahara occidental. Rabat veut qu'il soit désigné et investi par le roi Mohammed VI tandis que le Front Polisario veut qu'il soit élu. La question d'une fiscalité sur mesure pour la région agite également les débats.
Autre point de friction : l’intégration d’une région bénéficiant d’une forme d’autonomie devrait conduire à une modification de la Constitution marocaine par référendum. Or, Rabat compte y faire participer l'ensemble du corps électoral marocain, note Jeune Afrique, et non uniquement les populations du Sahara.
Par ailleurs, la question centrale de l'autodétermination reste en suspens. "Pour l'Algérie et le Polisario, l'autodétermination équivaut à donner au peuple sahraoui la possibilité de choisir entre autonomie, intégration ou surtout indépendance. Et ça, on sait déjà que les Marocains y sont complètement opposés et je doute qu'Alger soit flexible sur cette question", indique Riccardo Fabiani.
Enfin, au-delà de ces considérations juridiques, l'effacement de l'identité saharouie, privée de drapeau et d'hymne, constitue un énième sujet de crispation entre les parties.
"Le Front Polisario aspire au plus haut degré d'autonomie possible, mais sa marge de manœuvre dans les négociations semble limitée, notamment à cause du rapprochement maroco-américain", résume la politologue Khadija Mohsen Fannan, interrogée par France 24 en arabe.
De son côté, Washington semble déterminé à avancer vite. Selon plusieurs médias, la signature d'un accord cadre est envisagé dès le printemps. "Le président Trump s'est investi sur ce dossier depuis son premier mandat", affirme Massad Boulous, rappelant que les États-Unis ont reconnu dès 2020 la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, en échange de l'établissement de relations diplomatiques avec Israël.
"L'engouement américain sur le Sahara occidental reste plutôt mystérieux", estime Riccardo Fabiani. "L'une des explications tient à l'exploitation des ressources minières présentes au Sahara occidental. L'autre serait liée à une concurrence parmi les envoyés spéciaux de Trump pour lui offrir des accords et parfaire son image d'homme de paix".
