
Un militaire ukrainien embrasse sa bien-aimée à la gare ferroviaire de Kramatorsk, dans la région de Donetsk, en Ukraine, le 24 février 2024. © Alex Babenko, AP
Comment aimer dans l’incertitude de la guerre ? Cette question et ses multiples réponses sont au centre du livre de Maryna Kumeda, "L’Amour en temps de guerre" (éd. de l’Aube, 2025). L’autrice ukrainienne, née à Soumy, a parcouru son pays d’Izioum à Lviv, en passant par Sloviansk, Kharkiv et Kiev, pour rencontrer ses compatriotes et raconter comment les Ukrainiennes et les Ukrainiens aiment en ces temps si particuliers.
Elle y a vu différentes formes d’amour : celui de la patrie, la fraternité et la sororité entre soldats d’une même unité, ou encore l’amour des mères qui rejoignent des groupes de défense contre les drones russes afin que leurs enfants n’aient pas à prendre les armes un jour pour défendre l’Ukraine. Maryna Kumeda, 41 ans, a d’ailleurs elle-même décidé de rejoindre l’armée ukrainienne après l’écriture de son livre.
La guerre a aussi engendré de nombreux divorces et séparations. Après un boom des mariages au début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, le nombre d’unions a diminué d’année en année. "La guerre accentue toutes les fissures : si les liens sont solides, elle ne les détruit pas ; mais s’il y a déjà une fissure, elle s’élargit", témoigne Ania dans le livre. Ce conflit accélère aussi des décisions spontanées, avec des mariages organisés en deux heures – la durée d’une permission pour les soldats.
À l’occasion des quatre ans de la guerre en Ukraine, mardi 24 février, France 24 revient avec Maryna Kumeda sur les différentes manières de manifester l’amour et sur sa capacité à transcender les frontières, et même la mort.

France 24 : Quelle différence fondamentale avez-vous remarquée entre l’amour avant la guerre et après ?
Maryna Kumeda : Je n’étais pas en Ukraine lorsque la Russie a envahi le pays, le 24 février 2022. Je vivais en France depuis 17 ans, je ne connaissais pas vraiment les pratiques amoureuses d’avant-guerre. Ce n’est qu’après mon retour en Ukraine, en janvier 2024, que j’ai commencé à fréquenter d’autres Ukrainiens et à leur parler d’amour et de relations.
Les gens évoquent bien sûr des changements dans l’intensité de leurs relations. La conséquence la plus importante avec la guerre, c'est qu'elle vous enlève l’avenir. Il est impossible de faire des projets, ce qui a un impact énorme sur la manière dont les gens prennent des décisions.
La guerre en Ukraine semble avoir provoqué de nombreux divorces mais aussi avoir renforcé certains liens et accéléré de nouvelles relations. Qu’en pensez-vous ?
Cela va dans les deux sens. Le nombre de naissances a baissé car beaucoup de personnes sont parties à l’étranger. Des fissures sont apparues dans certains couples : l’un des partenaires dit "Ce mariage ne répond plus à mes attentes", et cela se termine par un divorce.
Mais les relations se nouent aussi plus rapidement, surtout parmi les soldats. Il y a une urgence à vivre, c’est biologique, lié aux hormones et au stress. Il se peut que vous n’ayez qu’un seul jour de libre sur trois mois pour passer du temps à Kiev. Alors vous vous précipitez pour aller voir une exposition, aller au cinéma… et certains se marient.
Sacha et Victoria sont un couple dont je parle dans mon livre. Ils se sont rencontrés en novembre 2024 à Izioum, où Sacha était stationné avec la 3e brigade d’assaut. En septembre 2025, il a été renvoyé au front et a disparu. Victoria est sans nouvelles depuis six mois. Elle croit qu’il est vivant et libre, mais il pourrait être mort ou en captivité.
Vous avez également enquêté sur la solitude et la sexualité des soldats. Qu’avez-vous appris ?
Ils vont beaucoup plus vite à l’essentiel. Quand on est soldat, on est privé de normalité, comme prendre une douche ou recevoir de la tendresse. Alors on est franc sur ses besoins. J’ai rencontré un homme en ligne dont la femme vivait en Pologne. Il cherchait des expériences : une exposition, un concert ou une discussion dans un bar.
Nous avons parlé de nos vies. Je lui ai dit que je cherchais des rencontres romantiques, alors que lui voulait simplement de la compagnie pour toutes les activités qu’il avait l’habitude de pratiquer avant la guerre.

Andriï, un pilote de drones que vous avez rencontré à Sloviansk, vous a dit : "L’armée accapare la plus grande partie de vous-même, et le petit pourcentage que vous pouvez partager avec quelqu’un ne suffit pas pour construire quelque chose de profond." Que signifie ce fossé grandissant entre soldats et civils pour l’avenir des relations en Ukraine ?
Une partie de la culture familiale en Ukraine consiste à protéger ses proches de la dure réalité. Un homme dira : "Je ne peux pas dire à ma femme ce que je traverse. Elle ne veut pas savoir." Les gens vont soit mentir, soit éviter de dire la vérité à ceux qu’ils aiment. Les hommes qui ne disent pas à leurs femmes qu’ils sont sur la ligne de front pensent que personne ne pourrait comprendre, à part leurs camarades.
Ania s’est battue pour rester heureuse dans sa relation avec Tocha, un soldat. Je lui ai demandé : "Pourquoi ne lui poses‑tu pas de questions ?" Et elle a répondu : "Pour quoi faire ? Il raconterait quelques histoires – les combats, les cadavres, les bombardements – et ce serait déjà trop."
Cette différence en termes de vécu émotionnel devient problématique pour les couples. Aujourd’hui, il existe des manuels et des visioconférences sur la manière de parler aux membres des forces armées. Les expériences entre soldats et civils sont tellement opposées qu’il est facile de dire quelque chose de mal ou de blessant. Par exemple, lorsqu’un soldat part en mission, les gens lui disent souvent : "Prends soin de toi." Je préfère dire : "Sois fort." En tant que soldate, je ne suis pas là pour me préserver mais pour accomplir une mission.
L’amour transcende les frontières, comme le montre dans votre livre la romance entre Lisa, citoyenne russe, et Slava, Ukrainien. Pourquoi avez-vous choisi de raconter leur histoire ?
Vue depuis la France, leur histoire pourrait être interprétée comme un pont entre une Russe et un Ukrainien. Pourtant, comme le dit Slava, Lisa est plus patriote (ukrainienne) que lui. Ils ont dû franchir de nombreux obstacles administratifs, notamment en raison du passeport de Lisa. Le couple m’a récemment annoncé qu’il attendait un enfant. J’ai utilisé leur histoire pour illustrer l’espoir, et pas uniquement la tragédie.
L’amour des Ukrainiens se manifeste aussi pour les animaux sauvés de zones détruites. Comment expliquer cet attachement si fort aux chiens et chats errants ?
Les animaux sont une source de tendresse. Comme le dit Oleksandr dans mon livre : "Si vous pensez qu’un homme adulte n’a pas besoin qu’on lui caresse la tête en silence pendant une demi‑heure, vous vous trompez." Les animaux comblent ce manque. Pendant ma formation militaire, nous passions régulièrement du temps avec des chats. Tout le monde a besoin de sa dose d’ocytocine [une hormone sécrétée dans le cerveau, qui est impliquée dans plusieurs formes d’attachement, dont l’amour, NDLR].
Les chiens peuvent représenter un danger sur la ligne de front car ils peuvent révéler la présence des soldats. Les chats, en revanche, sont adoptés dans les zones de combat. Il existe également de nombreuses histoires de femmes et d’hommes refusant de quitter leurs maisons proches de la ligne de front parce qu’ils devraient abandonner leurs animaux.

L’amour en temps de guerre peut prendre des formes surprenantes, allant jusqu’à transcender la mort. Pouvez-vous nous parler de Marta et de son expérience de reproduction posthume ?
Je travaillais sur un reportage consacré à la procréation médicalement assistée (PMA) posthume en Ukraine. J’ai envoyé un message dans un groupe WhatsApp de veuves de soldats morts au combat. Une femme, Marta, a accepté de me parler et a ajouté que cela l’aiderait à réfléchir comment expliquer à sa fille les circonstances de sa naissance.
Marta n’arrêtait pas de parler d’amour. Elle disait : "J’ai fait cela par amour, même si j’avais peur. Il voulait tellement un enfant, et nous n’aurions jamais eu les embryons sans tous ses efforts." Elle m’a montré des vidéos de son mari sur son téléphone. Sa fille a clairement les mêmes yeux que lui. C’est une histoire de PMA posthume, mais c’est avant tout une histoire d’amour. L’amour ne meurt pas avec la mort.
Cet entretien est adapté de celui en anglais disponible en version originale ici.
