
Cette illustration montre un billet d'un dollar américain et un billet de rial iranien. © Studio graphique, FMM
Près d'un demi-milliard de dollars bloqués. Le gouvernement américain a suspendu l'envoi par avion de devises à destination de Bagdad, a révélé le Wall Street Journal le 21 avril, citant des responsables américains et irakiens.
C'est la deuxième fois depuis le début de la guerre entre les États-Unis et Israël contre l'Iran, fin février, qu'un acheminement de ce type est retardé, selon des sources officielles interrogées par le journal.
Ces mesures interviennent après une série d'attaques visant des installations américaines en Irak et dans plusieurs pays voisins. Washington accuse des milices pro-iraniennes d'en être à l'origine, affirmant qu'elles agissent en soutien à Téhéran depuis le début du conflit.
"L'Iran finance des milices en Irak, qui mènent des raids contre certains de ses voisins depuis le début de la guerre", explique Philip Turle, journaliste et chroniqueur international à France 24.
Des attaques très nombreuses : près d'un millier de frappes de drones ont visé l'Arabie saoudite, mais aussi le Koweït, Bahreïn et même l'ambassade américaine à Bagdad, évacuée à plusieurs reprises, rappelle-t-il.
Selon Philip Turle, cette escalade s'explique par un changement d'état d'esprit au sein même des milices. "Face aux attaques menées contre le régime iranien par les États-Unis et Israël, elles se sentent désormais directement menacées, c'est pourquoi elles ont soudainement décidé de monter d'un cran", analyse-t-il.
Washington ferme le robinet
Depuis vingt ans, les revenus de l'Irak provenant de ses exportations de pétrole – qui se chiffrent à plusieurs milliards de dollars chaque année – sont déposés à la Réserve fédérale de New York. "Depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, l'Irak n'a plus le contrôle total de sa propre économie ni de sa propre monnaie ", souligne Adel Bakawan, directeur de l'Institut européen pour les études sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord.

Ce dispositif a été instauré après l'invasion américaine, alors que l'Irak croulait sous le poids d'une dette colossale. Les États-Unis ont alors accepté de placer ces fonds à New York afin de les protéger des créanciers.
"Si cet argent arrivait directement en Irak, à la Banque centrale, tous les pays ou entreprises ayant obtenu gain de cause contre l'Irak aurait le droit de réclamer cet argent", explique Adel Bakawan. "Sous protection américaine, en revanche, ces fonds restent intouchables."
Depuis, la Réserve fédérale a acheminé jusqu'à 13 milliards de dollars en liquide chaque année vers Bagdad, un flux vital qui permet à l'État irakien de payer ses six millions de fonctionnaires et d'assurer son fonctionnement.
Washington avait déjà suspendu ce mécanisme en 2015 sur fond d'inquiétudes quant à un possible détournement par l'organisation État islamique.
Aujourd'hui, les autorités américaines se veulent plus prudentes dans leur communication. Selon des responsables cités par le Wall Street Journal, la suspension actuelle serait temporaire, sans qu'aucun calendrier précis ni modalités de reprise des livraisons de dollars n'aient été avancés.
La Réserve fédérale de New York et le Trésor américain n'ont pas commenté la situation.
Bagdad dans l'impasse
Face à cet assèchement de la rente pétrolière, la Banque centrale irakienne reste prudente. Sans commenter directement l'arrêt des livraisons, elle assure dans un communiqué ne pas manquer de dollars et indique avoir "satisfait toutes les demandes des banques et des bureaux de change", notamment "destinées aux pèlerins, aux voyageurs et aux transferts à l'étranger".
En coulisses, un responsable irakien confirme au média émirati The National la suspension des envois. "Les Américains ont informé les principaux responsables politiques que les livraisons de devises, habituellement acheminées par avion vers l'Irak, seraient interrompues jusqu'à la formation du prochain gouvernement et à l'arrestation de membres de milices impliqués dans des attaques contre l'ambassade et les troupes américaines en Irak", détaille-t-il.
Selon cette même source, Washington a également "suspendu sa participation aux réunions sécuritaires, cruciales pour la coopération et le partage de renseignements".
Pour Adel Bakawan, cette suspension pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la population irakienne, dans une économie largement dépendante de l'argent liquide. "La seule source de revenus, c'est celle du pétrole", rappelle-t-il. "Si cet argent n'arrive plus, les salaires ne sont pas versés, et le gouvernement se retrouve à court de ressources.".
"Rendre sa grandeur à l'Irak"
En Irak, les groupes armés les plus influents, proches de Téhéran - comme l'organisation Badr, Asaib Ahl al-Haq ou Kataëb Hezbollah - pèsent lourd, à la fois dans les secteurs financier et politique. Certaines de leurs unités sont même officiellement intégrées aux forces armées irakiennes.
Dans ce contexte, la désignation d'un nouveau Premier ministre prend une dimension hautement stratégique. Appuyé par ces groupes, l'Iran fait pression pour qu'un candidat qui entretiendra des liens étroits avec l'Iran soit désigné.
De son côté, Washington a durci le ton. En janvier, le président américain Donald Trump avait menacé de retirer toute aide à l'Irak en cas de retour au pouvoir de l'ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, chef du Parti islamique Dawa, perçu comme proche de l'Iran.
"Cela ne doit plus jamais se reproduire", avait-il écrit sur Truth Social, avertissant que sans soutien américain, l'Irak n'aurait "aucune chance de réussite, de prospérité ou de liberté", avant de conclure : "Rendre sa grandeur à l'Irak !"
D'abord dénoncée comme une "ingérence flagrante" par Nouri al-Maliki qui a juré de "poursuivre le travail jusqu'au bout", cette pression semble toutefois peser sur le jeu politique. Les spéculations autour d'un possible retrait de sa candidature se sont intensifiées ces dernières semaines.
Depuis plusieurs années, l'Irak tente de maintenir un équilibre entre ses liens avec les États-Unis et sa proximité avec Téhéran. Pour Adel Bakawan, le pays reste plus que jamais écartelé entre ces deux puissances ennemies. "Le gouvernement irakien n'a jamais réussi à choisir entre les États-Unis et l'Iran", analyse-t-il, décrivant le pays comme étant gouverné par un "système de cogestion américano-iranienne". "Le jour où cette cogestion s'effondre, c'est tout l'Irak qui s'écroule avec", prévient-il.
Cet article a été adapté de l'anglais par Barbara Gabel. L'original est à retrouver ici.
