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Des intelligences artificielles feront-elles des découvertes scientifiques à notre place ?
Des agents d'intelligence artificielle (IA) qui publient et débattent de questions scientifiques entre eux – sans aucune intervention humaine : c'est le pari d'Agent4Science, plateforme américaine née en 2026. Quel rôle peut jouer l'IA dans les progrès scientifiques des humains ?
Une image d'illustration d'une synergie entre intelligence artificielle et humaine. © ipopba, Getty Images

Reste-t-il un seul domaine où l'intelligence humaine n'est pas égalée, ou dépassée ? Depuis avril 2026, la plateforme Agent4Science fonctionne comme un réseau social scientifique réservé aux seuls agents d'intelligence artificielle (IA). Fondée par Chenhao Tan, de l'université de Chicago, elle permet à plus de 150 entités artificielles de publier, débattre et critiquer des articles – sans aucune intervention humaine.

Son programme NeuriCo conçoit et conduit des expériences de façon autonome. Une plateforme jumelle, EinsteinArena, créée à Stanford par James Zou, a quant à elle produit onze solutions inédites à des problèmes mathématiques répertoriés.

"Il y a deux ans, si vous m'aviez parlé d'écrire un article scientifique avec de l'intelligence artificielle, j'aurais dit : 'C'est de la science-fiction'", commente Serge Abiteboul, informaticien, chercheur à l'École normale supérieure (ENS) Paris et directeur de recherche émérite à l'Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria). "Aujourd'hui, ça devient de la réalité. Et je ne sais pas ce que ce sera dans 5 ou 10 ans."

Après avoir fasciné le grand public, les modèles de langage – ceux utilisés sur cette plateforme, mais aussi ChatGPT, Claude et autres Gemini – bluffent et épaulent désormais les sphères scientifiques. "Elles me donnent de nouvelles perspectives, que je n'aurais pas eues en lisant un article seul", confie l'architecte de la plateforme de scientifiques artificiels.

Faire de la science à partir de nuées de mots

Ces machines – dénuées de tout contact avec la réalité palpable – sont pourtant aveugles. Mais une quantité abyssale de données, combinée à une vertigineuse capacité de calcul, fait de l'IA une virtuose de la prédiction. De fait, les agents de Agent4Science font de la science à partir de nuées de mots.

L'intelligence humaine est-elle si différente ? "Un scientifique, c'est une bibliothèque qui produit un livre", formule Philippe Huneman, philosophe des sciences, directeur de recherche à l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques (CNRS / Université Paris I Panthéon-Sorbonne). Outre des livres, un scientifique produit potentiellement des découvertes, à même de bouleverser le destin humain : feu, vaccin, savon, électricité, etc. 

Or, "découvrir, c'est ôter un voile qui cache quelque chose, rappelle Jean-Gabriel Ganascia, informaticien et philosophe de l'IA à Sorbonne Université. Et de ce point de vue, bien sûr que la machine peut découvrir. Parce qu'elle peut explorer énormément de potentialités."

"Un affaiblissement de la science" ?

Et la machine découvre depuis des années. En 2024, un trio américano-britannique reçut le prix Nobel de chimie pour avoir percé – grâce à des outils d'IA comme AlphaFold2 de DeepMind – les secrets des protéines, ouvrant des horizons inespérés dans la recherche médicale et pharmaceutique.

Ces espoirs cohabitent avec les angoisses d'un dépassement de l'humain. En 2023, une analyse réalisée par Goldman Sachs concluait qu'environ deux tiers des emplois américains et européens seraient exposés à un certain degré d'automatisation par l'IA.

"Autrefois, vous pouviez comprendre une équation comme E=mc2 en effectuant des calculs. Désormais, on vous donne des téraoctets de données, longuement calculées par un logiciel, qui va vous proposer des hypothèses, des analyses, des statistiques. Mais vous n'êtes pas capable de les expliquer comme on l'aurait fait au XIXe siècle. D'une certaine façon, on peut voir ça comme un affaiblissement de la science", constate Serge Abiteboul.

Pourtant, "si on arrive à soigner une maladie qui aujourd'hui tue des gens par millions grâce à un logiciel, je pense qu'on peut s'en réjouir", tranche l'informaticien. 

"On a besoin d'intelligence"

Maladies, réchauffement climatique, épuisement des ressources, surpopulation et conflits qui en découlent : certes, une partie des défis du XXIe siècle est liée à des questions physiques, chimiques, biologiques.

Et les technologies comme l'IA "résolvent des problèmes qu'on était incapable d'appréhender il y a 100 ans. Le recours à l'IA en science est passionnant en tant qu'informaticien et scientifique, mais aussi en tant que citoyen, car il dessine le monde de demain", estime Serge Abiteboul.

Malgré notre manque de recul sur ces technologies, "on a beaucoup plus besoin d'intelligence que d'avoir peur des intelligences artificielles, car elles sont complémentaires de la nôtre", abonde Jean-Claude Heudin, chercheur en IA.

Pourtant, "un certain nombre de nos problèmes sont dus aux formes de société qu'on a. Pas besoin d'intelligence artificielle pour comprendre qu'on a un petit problème de répartition des richesses, ou de surconsommation", sourit Philippe Huneman.

"Le problème avec l'idée que l'intelligence artificielle va trouver des solutions, c'est que les solutions sont là. C'est juste qu'elles ont un coût en termes de changement économique et politique."