
Cette photo montre les derniers instants des 200 résistants communistes grecs avant leur exécution par des soldats allemands, le 1er mai 1944 à Kaisariani, près d'Athènes. © Ebay/ Greece at WW2 archives
Ils regardent l’objectif sans baisser les yeux, en rang deux par deux. D’un même élan, ils semblent chanter. Ces hommes se dirigent pourtant vers la mort. Une douzaine de photographies mises en vente, samedi 14 février, sur le site eBay, montrent des résistants communistes grecs juste avant leur exécution, le 1er mai 1944 à Kaisariani, en banlieue d’Athènes.
"Ces clichés m'ont bouleversé. Bien que l'exécution de ces 200 résistants soit un événement historique bien connu, il n'en existait jusqu'à présent aucune preuve photographique", raconte l’historien Polymeris Voglis, professeur d’histoire sociale à l’université de Thessalie. "Leurs visages reflètent leur détermination alors qu'ils marchent fièrement vers le peloton d'exécution".

La découverte de ces photographies a provoqué une vive émotion en Grèce. Tous les médias se sont fait l’écho de cette vente organisée par Tim de Craen, un Belge qui gère une plateforme commerciale dédiée aux documents et aux pièces de monnaie de la Seconde Guerre mondiale, appelée "Crain's Militaria". Face à l’indignation publique, ce collectionneur a retiré les objets du site eBay, alors que certaines de ces photographies avaient déjà atteint plus de 2 000 dollars d’enchère. "Je comprends parfaitement que ces photographies revêtent un caractère historique particulièrement sensible", a-t-il expliqué au journal I Khatimerini.

Une exécution emblématique
Ces photographies concernent effectivement l’une des pires atrocités commises en Grèce par l’Allemagne nazie. "Les événements de Kaisariani ont été déclenchés après une attaque de l'ELAS (Armée populaire de libération grecque), le 27 avril 1944, contre un convoi allemand qui escortait le lieutenant-général de la Wehrmacht Franz Krech. L'attaque entraîna la mort de Krech et de plusieurs de ses hommes d'escorte. La Wehrmacht répliqua par des représailles massives visant trois cibles. La première était constituée de 200 membres du Parti communiste et résistants. Nombre d'entre eux avaient été arrêtés par le régime dictatorial de Ioannis Metaxas, arrivé au pouvoir en 1936, et étaient restés emprisonnés depuis l'avant-guerre. Ils furent livrés aux autorités de l'Axe après la capitulation de la Grèce. D'autres furent arrêtés plus tard, pendant l'Occupation", retrace Spyridon Tsoutsoumpis de l’Université de Manchester, spécialiste de la résistance en Grèce.
La mémoire de cette exécution de masse reste vive dans le pays. "De nombreuses chansons, poèmes, gravures et livres y font référence, et un excellent film lui a été consacré plus récemment, en 2017. Pour la gauche grecque, le champ de tir de Kaisariani est un lieu de mémoire : ce n'est pas un hasard si, dès son arrivée au pouvoir en 2015, le Premier ministre Alexis Tsipras s'y est rendu dès son premier jour de mandat pour rendre hommage aux victimes", souligne ainsi l’historien Polymeris Voglis.
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Accepter Gérer mes choixJusqu’à présent, il n’existait aucun cliché connu du massacre de Kaisariani. "Il existe peu de photographies des représailles allemandes en Grèce, et encore moins d'exécutions. On trouve par exemple des photographies des exécutions massives de civils par des soldats allemands en Crète en juin 1941, après l'occupation de l'île. Ces photographies restent l'exception", note Polymeris Voglis. "Pour l’exécution des 200 communistes à Kaisariani, nous connaissions les faits par le biais de récits. Désormais, nous avons ces photographies qui confirment ce que nous considérions comme un récit quelque peu stéréotypé : les prisonniers politiques ont bien marché vers le peloton d'exécution fiers et défiants."
Son confrère Spyridon Tsoutsoumpis estime également qu’il s’agit d’une découverte majeure : "Ces photos sont importantes car elles offrent un témoignage rare des victimes de la violence nazie. Leur caractère spontané et l'absence de mise en scène les rendent également significatives." Pour ce spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, ces images redonnent une dignité aux victimes des nazis : "Elles nous permettent de les réhumaniser, de les imaginer et de leur rendre leur présence, telles qu'elles étaient. Elles véhiculent une image de résistance et d'humanité profonde, montrant que même dans leurs derniers instants, ils ont conservé leur courage. Elles nous aident à mieux nous représenter l'état d'esprit, les motivations et les idéaux de celles et ceux qui ont sacrifié leur vie dans la lutte contre le fascisme."
Selon le réseau d'information Greek Reporter, le Parti communiste de Grèce et des chercheurs locaux ont déjà entamé un travail pour redonner un nom à ces hommes qui se dirigent vers leur lieu d’exécution. Deux hommes ont été provisoirement identifiés : le militant politique Thrasyvoulos Kalafatakis et le dirigeant syndicaliste Dimitris Papadopoulos.
"Le point de vue du bourreau"
Le ministère grec de la Culture a déclaré que les photographies avaient très certainement été prises par Günther Heysing, un journaliste rattaché à l'unité de propagande du criminel nazi Joseph Goebbels. D’autres médias du pays mentionnent le lieutenant allemand Hermann Heller, alors en poste, comme étant l'auteur de ces clichés.
Comme le résume l’historien Guillaume Pollack, spécialiste de la résistance et chercheur à l'université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, il s’agit en tout cas "du point de vue du bourreau" : "Les photographies d’arrestations ou d’exécutions sont généralement prises par les forces de répression. Ce sont des clichés qui sont travaillés et qui ne sont pas pris à la sauvette. Il y a un cadrage réfléchi. Elles peuvent avoir été prises par des soldats comme un trophée de guerre ou pour montrer à leur hiérarchie qu’ils avaient bien fait leur boulot, ou par des opérateurs de compagnies allemandes qui accompagnaient les troupes partout où elles allaient."
Le cas français
Même si ces photographies sont rares, les premières à avoir été rendues publiques l’ont été durant le conflit, notamment en France. C’est le cas de l’exécution d’Émile Masson, un marin-pêcheur, arrêté pour sabotage de lignes téléphoniques, à la citadelle d’Amiens le 12 novembre 1940. La photographie prise par un témoin allemand a été développée par un photographe de la ville qui en a fait un double et l'a transmise à la Résistance. Communiquée à Londres, elle a fait le tour du monde. D’autres ont été découvertes à la Libération, comme celle du massacre de Kérihuel, dans le village de Plumelec, dans le Morbihan. Sur cette photographie, des agents français de l’Abwehr posent fièrement devant les cadavres de 18 parachutistes de la France libre et résistants qu’ils viennent d’exécuter. Prise par un soldat allemand, elle a été remise aux autorités françaises par un soldat anglais.

Plus récemment, des photos de l’exécution, le 21 février 1944, de résistants de l’Affiche rouge au Mont-Valérien ont refait surface. En 2009, ces clichés pris clandestinement par Clemens Rüther, un sous-officier de la Feldgendarmerie allemande, ont été identifiés par l’historien Serge Klarsfeld. Le soldat avait conservé pendant 40 ans ces documents sans en parler à quiconque. Peu de temps avant sa mort, il avait confié ce secret à un ami qui l’avait décidé à remettre ses clichés inédits au Comité Franz Stock pour l'Allemagne, dont la mission est de rendre hommage à l’aumônier militaire allemand du Mont-Valérien.

D’autres découvertes à venir?
Comment les clichés de l’exécution de Kaisariani se sont-elles retrouvées sur eBay ? "Ces images ont circulé largement parmi les anciens combattants de la Wehrmacht après la guerre. Il est probable qu'elles se soient retrouvées sur eBay par l'intermédiaire d'une personne ayant accès à ces réseaux, peut-être un descendant d'ancien combattant ou un collectionneur. Cependant, nous ne pouvons l'affirmer avec certitude", avance Spyridon Tsoutsoumpis.
D’autres découvertes vont suivre, selon Guillaume Pollack : "Il y a plein de choses dans les greniers. Les soldats allemands envoyaient des photos à leur famille en Allemagne, même d’eux-mêmes en train d’exécuter un juif ou un résistant. Cela peut être compliqué quand on fait ce type de découverte sur son grand-père, mais on n’est pas obligé de le vendre sur eBay", insiste-t-il, se désolant également de "l’intérêt morbide" pour ce type de documents. "Il faut sensibiliser les gens et leur faire comprendre qu’ils doivent les signaler aux institutions pour qu’elles soient conservées."

Les autorités grecques ont compris l’intérêt de telles archives. Athènes a envoyé des experts à Gand, en Belgique, pour examiner les images de l’exécution de Kaisariani et s'entretenir avec le collectionneur belge qui les a mises en vente.
"Ils doivent être acquis par l'État grec à condition qu'ils soient authentiques. Dans ce cas, il s'agit de documents uniques, indissociables d'un événement tragique spécifique de l'histoire grecque et qui font donc partie du patrimoine culturel du peuple grec. Le ministère de la Culture a déjà entamé une procédure pour en revendiquer l'acquisition", a ainsi déclaré lundi Pavlos Marinakis, porte-parole du gouvernement.
Pour Guillaume Pollack, le sauvetage de ces documents va permettre de documenter ce crime, mais aussi de rendre enfin justice aux résistants exécutés : "Ils ont voulu faire disparaître ces hommes de l’humanité. Chaque fois qu’on met un nom sur un visage, c’est un peu faire échec à leur projet."
