
L'affaire Epstein implique plusieurs personnalités françaises, dont Frédéric Chaslin, Jean-Luc Brunel et Jack Lang. © Studio graphique France Médias Monde
Le séisme Epstein, tentaculaire et mondiale, n'en finit plus de produire ses répliques locales. Plus de trois millions de documents, rendus publics par le ministre américain de la Justice fin janvier, plongent désormais les autorités françaises dans un travail colossal : identifier d'éventuelles infractions commises par des ressortissants français ou sur le sol national, qu'elles soient de natures sexuelle ou financière.
Le week-end dernier, le parquet de Paris a ainsi annoncé la désignation de magistrats référents pour passer au crible ces archives. Cinq dossiers français sont aujourd'hui ouverts, impliquant des personnalités issues des sphères politique, diplomatique, culturelle et du mannequinat. Tour d'horizon.
Jack Lang : des liens financiers dans le viseur

Emblématique ministre de la Culture sous François Mitterrand, Jack Lang, 86 ans, est le premier Français rattrapé par les révélations des "Epstein Files". Son nom, tout comme celui de sa fille aînée Caroline, figure dans des documents liés à une transaction immobilière "offshore" au Maroc. Une société domiciliée aux îles Vierges américaines, fondée par sa fille et Jeffrey Epstein en 2016, est également mentionnée.
Les échanges exhumés montrent une correspondance par intermittence entre les deux hommes entre 2012 et 2019, date à laquelle Jeffrey Epstein se suicide dans sa cellule avant son procès pour trafic sexuel de mineures à New York. "Cher Jeffrey, (...) votre générosité est infinie. Puis-je encore abuser ?", écrit Jack Lang en 2017, avant de demander à être emmené en voiture à une fête organisée par l'Aga Khan hors de Paris.
Cette proximité entre l'ancien ministre français et le milliardaire américain est exposée dans d'autres documents. Jack Lang "a personnellement insisté pour que tu viennes à son anniversaire", écrit en 2017 à Jeffrey Epstein l'homme d'affaires Étienne Binant, mécène de l'Institut du monde arabe (IMA). "C'est pour le cercle intime uniquement, il ne fait pas ce genre d'invitations à la légère."
Ces révélations déclenchent une tempête politique et médiatique, jusqu'à pousser Jack Lang à démissionner de son poste de président de l'IMA. De son côté, sa fille quitte son poste de déléguée générale du Syndicat de la production indépendante. Elle qualifie alors Jeffrey Epstein de "connaissance" et de "mécène généreux" dont "l'idée de constituer un fonds, parfaitement légal, destiné à favoriser l'acquisition d'œuvres" lui avait semblé "pertinente".
Jack Lang reconnaît début février avoir rencontré Jeffrey Epstein "voici une quinzaine d'années" par l'intermédiaire du réalisateur américain Woody Allen, se disant "séduit par son érudition, sa culture, sa curiosité intellectuelle" et dénonçant désormais ses "pratiques odieuses".
Après plusieurs jours de polémique, le Parquet national financier (PNF) ouvre le 6 février une enquête préliminaire pour "blanchiment de fraude fiscale aggravée" visant Jack Lang et sa fille Caroline. Des perquisitions ont lieu lundi, notamment à l'IMA, au moment même où Jack Lang fait ses adieux au personnel lors d'une petite cérémonie.
Aucun élément, à ce stade, ne relie Jack Lang aux crimes sexuels de Jeffrey Epstein. L'enquête vise exclusivement les liens financiers supposés avec le milliardaire, précise le PNF, afin notamment d'établir si des revenus ou d'autres avantages ont été dissimulés au fisc. Jack Lang dénonce de son côté "un tsunami de ragots".
Fabrice Aidan : un diplomate qui transmet des documents internes

Diplomate français de carrière, aujourd'hui en disponibilité pour "convenances personnelles" et "occupant des fonctions au sein du groupe d'énergie Engie", Fabrice Aidan apparaît plus de 200 fois dans les documents déclassifiés.
Ses échanges de mails avec Jeffrey Epstein débutent en 2010. À l'époque, il est détaché aux Nations unies comme conseiller du diplomate norvégien Terje Rod-Larsen – ce dernier, ainsi que son épouse Mona Juul, font aujourd'hui l'objet d'une enquête en Norvège pour "corruption aggravée" et "complicité" en raison de leurs liens avec Jeffrey Epstein.
Selon des révélations de Mediapart et de Radio France, Fabrice Aidan aurait transmis à Jeffrey Epstein des documents internes de l'ONU, mettant à profit ses réseaux diplomatiques. Les e-mails témoignent aussi d'une certaine proximité : Jeffrey Epstein lui demande notamment la pointure de Terje Rod-Larsen pour lui offrir des chaussures. En 2014, ils évoquent l'éventuel achat par le milliardaire, pour 27 000 dollars, d'un ouvrage sur le conflit israélo-arabe coécrit par Fabrice Aidan et Terje Rod-Larsen. Un an plus tard, un mail mentionne un virement de 250 000 dollars sur le compte diplomate norvégien, dont les coordonnées bancaires ont été transmises par Fabrice Aidan.
Alerté par ces révélations, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot saisit la justice mardi dernier et déclenche une enquête administrative. Le parquet de Paris ouvre dans la foulée une enquête en vue de "recueillir différents éléments susceptibles d'étayer" ce signalement. L'intéressé conteste l'ensemble des accusations.
Mediapart révèle par ailleurs que l'ONU avait été alertée en 2013 par le FBI de l'existence d'une enquête susceptible de mettre en cause Fabrice Aidan à New York pour des consultations présumées de sites pédopornographiques. Le ministère français des Affaires étrangères a expliqué l'absence de sanctions par le fait qu'aucune charge n'avait été retenue outre-Atlantique à l'époque. Le diplomate, par la voix de son conseil, "conteste l'entièreté des accusations portées à son encontre". À ce stade, aucun lien direct avec les crimes sexuels de Jeffrey Epstein n'est établi.
Jean-Luc Brunel : le recruteur mort avec ses secrets

Ancien agent de mannequins et proche de Jeffrey Epstein, Jean-Luc Brunel est considéré comme l'un de ses principaux rabatteurs. Fondateur en 1978 de la prestigieuse agence Karin Models, puis de MC2 aux États-Unis, il voit son nom apparaître dans la première enquête américaine de 2007 sur le financier américain. Dès cette époque, plusieurs femmes l'accusent d'avoir attiré des "jeunes filles", parfois mineures, avec la promesse de carrières dans le mannequinat. Jean-Luc Brunel disparaît des radars pendant des années – à l'exception d'une apparition dans une soirée huppée à Levallois-Perret en juillet 2019.
Le mois suivant, face à l'éventuelle présence de mineures françaises parmi les victimes de Jeffrey Epstein, le parquet de Paris ouvre une enquête préliminaire. Les investigations se cristallisent rapidement autour de Jean-Luc Brunel. Dans la foulée, plusieurs anciens mannequins sortent du silence pour l'accuser directement de viols. Si de nombreux faits semblent alors couverts par la prescription, une plainte pour "harcèlement sexuel" déposée en octobre 2019 permet d'engager des poursuites à son encontre.
Mis en examen en 2020 et incarcéré pour "viols sur mineur de plus de 15 ans" et "harcèlement sexuel" envers deux plaignantes, puis de nouveau en 2021 pour des faits similaires concernant une troisième femme, Jean-Luc Brunel est retrouvé pendu dans sa cellule de la prison de la Santé en février 2022. Son suicide met fin prématurément aux investigations.
Samedi, le parquet de Paris a annoncé lancer une "réanalyse intégrale du dossier d'instruction", afin de rassembler "toute pièce susceptible d'être utilement réexploitée dans un nouveau cadre d'enquête". Au total, dix femmes accusent Jean-Luc Brunel, décrivant un même schéma : consommation forcée d'alcool, perte de contrôle, parfois jusqu'à l'inconscience, puis des viols, alors qu'elles n'étaient pour certaines pas encore majeures, selon le ministère public.
"L'une a décrit Jean-Luc Brunel comme étant celui qui acheminait de nouvelles jeunes filles à Jeffrey Epstein, sous prétexte de shootings photo, depuis l'Europe de l'Est ou l'Amérique latine. D'autres ont indiqué avoir été contraintes à ces relations sexuelles, par leur jeune âge, l'emprise qu'avaient sur elles Jeffrey Epstein ou Jean-Luc Brunel", explique le parquet.
Daniel Siad : un autre rabatteur au cœur des soupçons

À partir du 9 février, un nouveau nom émerge des millions de documents déclassifiés : celui du recruteur de mannequins Daniel Siad, présenté comme un autre rabatteur potentiel du milliardaire. Visé par une plainte pour viol en France, il apparaît dans plus d'un millier de pièces du dossier Epstein. Les échanges mêlent repérage de femmes, discussions sur leur âge et sollicitations financières. Dans un courriel de 2014, Daniel Siad compare son activité à une partie de pêche : "Parfois j'attrape vite, parfois il n'y a pas de poisson", écrit-il à Jeffrey Epstein à propos des jeunes femmes qu'il dit identifier.
Les premiers courriels remontent à 2009, un an après la première condamnation de Jeffrey Epstein, et se poursuivent jusqu'en 2019. Daniel Siad y évoque régulièrement des femmes et des adolescentes repérées en Europe de l'Est ou en Scandinavie, dont il transmet les photographies. Leur âge revient fréquemment dans les échanges. En juin 2009, il mentionne une jeune femme de 20 ans "qui paraît plus jeune", originaire de Lettonie. En juillet 2014, il évoque "au moins cinq" recrues potentielles âgées de 16 et 17 ans, ainsi qu'une adolescente française de 15 ans.
Habitué des déplacements internationaux, Daniel Siad semble également servir d'intermédiaire entre Jeffrey Epstein et une fondation thaïlandaise dirigée par Mom Luang Rajadarasri Jayankura, qui se présente comme descendante de la famille royale. Il sollicite notamment l'aide du financier pour obtenir le statut d'organisme non lucratif aux États-Unis.
Les documents consultés par l'AFP font aussi état de versements réguliers d'argent de Jeffrey Epstein à Daniel Siad, parfois de plusieurs milliers d'euros. En 2018, le milliardaire transmet ses coordonnées bancaires à son comptable, évoquant un "prêt de 25 000 dollars sur cinq ans". Les archives mettent également en lumière des liens entre Daniel Siad et Jean-Luc Brunel. Dans un message de 2016, Stan Pottinger, avocat de victimes de Jeffrey Epstein, rapporte à une procureure new-yorkaise que Jean-Luc Brunel décrit Daniel Siad comme un "éclaireur" ou "recruteur de filles" pour Jeffrey Epstein.
Mardi dernier, une Suédoise, Ebba Karlsson, a porté plainte contre Daniel SIad, l'accusant de viol "commis en France en 1990" – plainte actuellement en cours d’analyse. Interrogé par France 2, Daniel Siad assure qu'il n'était "pas en situation de savoir que Jeffrey Epstein était "dangereux" et affirme que le criminel américain aurait "utilisé [sa] confiance".
Frédéric Chaslin : des échanges documentés et une vieille plainte exhumée

Chef d'orchestre de renommée internationale, ancien directeur musical de l'Opéra de Santa Fe au début des années 2010, Frédéric Chaslin est un autre Français dont le dossier est à l'analyse pour ses liens avec Jeffrey Epstein. Le 2 février 2026, le magazine Diapason révèle avoir repéré dans les millions de documents déclassifiés l'existence d'échanges entre les deux hommes.
Les documents déclassifiés montrent plusieurs rencontres et invitations à des concerts. Dans un courriel daté de septembre 2013, Frédéric Chaslin évoque avoir "trouvé une fille formidable" à Paris. "Étudiante en philosophie. 21 ans. Elle ressemble un peu à l'épouse actuelle de [Roman] Polanski", précise-t-il.
Dès le lendemain des révélations, le chef d'orchestre se défend publiquement, dénonçant de simples "insinuations". Il précise quelques jours plus tard dans un communiqué sur Facebook n'avoir rencontré le milliardaire "que quatre fois, pas une de plus". Il reconnaît néanmoins qu'il aurait "dû faire preuve de davantage de prudence".
Jeudi dernier, le parquet de Paris a indiqué avoir récupéré une plainte pour harcèlement sexuel présumé datant de 2016, initialement déposée à Thonon-les-Bains. La procédure est "en cours de réception et d'analyse", précise-t-il.
