
L'accès à Telegram a été fortement ralenti par les autorités russes dans le pays. © Ramil Sitdikov, Reuters
En Russie, Telegram rame. Les autorités ont décidé de restreindre l'accès au très populaire service de messagerie en ligne à partir du mardi 10 février.
Roskomnadzor, le gendarme russe des télécommunications, aurait mis en place des mesures pour rendre l'utilisation de Telegram beaucoup plus inconfortable. Des restrictions d'abord appliquées dans les régions périphériques russes, puis dans les grandes villes comme Moscou et Saint-Pétersbourg, explique le site d'information indépendant russe Meduza.
Telegram toujours plus lent
"On ne peut pas dire que le service est indisponible, mais il marche au ralenti. Les mesures adoptées aboutissent à un transfert des données par Telegram plus lent que d'habitude. Pour les utilisateurs, cela veut dire que tout prend plus de temps, ce qui se ressent surtout lorsqu'ils s'envoient des vidéos, des photos, ou qu'ils écoutent de la musique sur la plateforme", détaille Kseniia Ermoshina, chercheuse spécialiste de l'Internet russe au Centre Internet et société du CNRS.
Roskomnadzor a reconnu "restreindre l'activité de Telegram", car la plateforme ne "se conformait pas aux lois" russes et "faisait trop peu" pour combattre la fraude, a appris Kommersant, le principal quotidien économique en Russie. Mais le gendarme des télécommunications n'a pas précisé la nature des entorses aux lois reprochées à Telegram, ni de quelles fraudes il s'agissait. Les autorités n'ont pas non plus expliqué si ces mesures étaient temporaires ou permanentes.
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"Ils avaient procédé de la même manière avec Twitter en 2021. Ils avaient préféré ralentir considérablement le service, ce qui pouvait mieux passer auprès de l'opinion, plutôt que de le bloquer complètement", souligne Kseniia Ermoshina.
En outre, Telegram dispose de défenses plus robustes que d'autres plateformes contre la censure, ce qui "rend le blocage complet plus compliqué", note l'experte du CNRS. Pavel Durov, le controversé fondateur de Telegram, a d'ailleurs reconnu que son service fonctionnait au ralenti en Russie, mais a rappelé que l'Iran avait essayé de faire pareil "il y a huit ans sans y parvenir".
Les nouvelles restrictions imposées à Telegram "s'inscrivent dans un contexte plus général d'effort étatique pour diminuer la dépendance en Russie à des services étrangers ou qui ne peuvent pas être contrôlé par les autorités", souligne Will Kingston-Cox, spécialiste de la Russie à l'International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.
Telegram et WhatsApp avaient déjà subi les foudres de la censure à l'été 2025, lorsque les appels passés depuis ces plateformes avaient été bloqués. À l'automne, l'accès à ces services avait également été considérablement dégradé dans plusieurs régions russes, et surtout dans le sud du pays. Des mesures "nécessaires pour lutter contre la criminalité" dans ces parties de la Russie, avaient soutenu les autorités.
Une censure qui irrite jusque dans l'armée
En parallèle au ralentissement de Telegram depuis deux jours, l'accès à WhatsApp et YouTube étaient plus difficile depuis la Russie. Le Kremlin a, d'ailleurs, reconnu officiellement limiter l'accès à la messagerie WhatsApp. Pour Will Kingston-Cox, il y a clairement une volonté d'accélérer le passage à "un Internet souverain russe".
L'assaut des autorités contre Telegram est particulièrement sensible dans un pays où il représente – de loin – le service de messagerie le plus populaire. Plus de 60 millions de Russes l'utilisent quotidiennement, souligne The Guardian. Et pas n'importe qui : les politiciens l'utilisent, les services de l'État aussi, tout comme des blogueurs pro-guerre et pro-Poutine ou encore des influenceurs qui en tirent l'essentiel de leurs revenus.
"Pendant longtemps, Telegram a occupé un espace assez unique, puisqu'il était indépendant du pouvoir, mais massivement utilisé par l'écosystème du régime pour faire passer les récits pro-Poutine", souligne Will Kingston-Cox. En outre, ce service représentait une fenêtre utile pour le pouvoir sur les voix d'opposition.
Telegram est "devenu une sorte d'infrastructure nationale d'informations", résume l'expert. C'est pourquoi les restrictions imposées par Roskomnadzor ont suscité de vives critiques… parfois issues de milieux qui n'ont pas forcément l'habitude de remettre en cause les décisions du Kremlin, comme l'armée et les "milblogueurs", ces blogueurs pro-guerre russes très influents sur Telegram.
"Personne ne nous a demandé notre avis ? Personne n'a pensé à venir voir sur place quel serait l'impact d'une telle mesure pour savoir si c'est vraiment une bonne idée", s'indigne ainsi un soldat russe dans une vidéo… postée sur Telegram. "Plusieurs vidéos du même genre circulaient dès mardi", a constaté The Guardian.
Même discours parmi les "milblogueurs", qui soutiennent que Telegram est devenu "un moyen de communication essentiel entre soldats et unités sur le front", souligne Dva Majora, un compte pro-guerre suivi par plus d'un million d'internautes.
Telegram, arme utile pour les militaires
Telegram "représentait le service de communication le plus sûr pour les unités russes", affirme Huseyn Aliyev, spécialiste de la guerre en Ukraine à l'université de Glasgow.
Depuis, "l'accès à Internet sur le front a été fortement perturbé par la décision de Starlink de désactiver ses terminaux Internet par satellite pour les Russes", souligne Huseyn Aliyev.
Le recours à Telegram est devenu moins fréquent, mais "il est toujours essentiel derrière le front", poursuit-il. Des groupes de mercenaires dépendant du ministère de la Défense, comme Convoy ou Patriot, "utilisent massivement Telegram pour leur campagne de recrutement ou les appels aux dons", précise Huseyn Aliyev.
Telegram reste aussi l'outil principal pour "recruter des combattants étrangers, notamment sur le continent africain", ajoute-t-il.
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La censure de ce service de messagerie "va probablement ralentir la prise de décision et l'organisation" des opérations de recrutement, suppose Will Kingston-Cox.
Pour lui, "c'est un vrai risque politique que prend le pouvoir", même si Kseniia Ermoshina doute que le ralentissement de Telegram soit le déclencheur qui poussera les Russes à manifester en masse contre le pouvoir.
Il n'empêche que ces mesures ajoutent un nouveau sujet de mécontentement à l'opinion russe. "Les autorités doivent penser que les avantages de Telegram ne compensent plus les risques, que ce soit la présence de récits pro-ukrainiens sur la plateforme ou le fait que plus la guerre perdure, plus il est problématique qu'une partie de l'effort de guerre passe par une plateforme sur laquelle la Russie n'a aucun contrôle direct", résume Will Kingston-Cox.
Max, la menace
Les autorités estiment peut-être aussi que le temps de Max est enfin arrivé. Il s'agit de la plateforme de messagerie "souveraine" russe lancée en septembre 2025, qui a eu du mal à trouver son public.
Mais le Kremlin pousse de plus en plus cette alternative à Telegram. "Dans les écoles, les collèges et lycées, les enseignants sont obligés de l'utiliser et les pouvoirs publics font de Max la plateforme de prédilection pour avoir accès à des documents officiels, comme les formulaires de demande de passeport", note Kseniia Emoshina.
Cet outil est facile, gratuit, de plus en plus obligatoire et, surtout, peut rapporter gros au censeur. "Contrairement à Telegram, les communications ne sont pas du tout chiffrées de bout en bout sur Max, ce qui signifie qu'elles sont stockées en clair sur des serveurs où le FSB par exemple (le service de renseignement, NDLR) peut y avoir accès", résume Kseniia Ermoshina.
En rendant Telegram toujours plus lent, les autorités espèrent inciter les Russes à migrer naturellement vers la solution de facilité : Max. Pour ce qui reste de liberté d'expression en Russie, "ce serait très grave, car Max est un peu l'équivalent russe de WeChat, le service à tout faire chinois (messagerie, e-commerce, paiement, etc., NDLR). Et WeChat permet la censure par mot clé, ce qui n'est pas encore possible en Russie. Aujourd'hui, il est par exemple encore possible d'évoquer Navalny sur Telegram sans que ce soit bloqué, a priori", souligne Kseniia Ermoshina. Mais demain, avec Max ?
Ce WeChat à la russe risque aussi de couper un peu plus la Russie de l'extérieur : "les membres de la diaspora ne vont pas télécharger cette application", estime Kseniia Ermoshina.
