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"Bataille" du canal de Panama : là où se joue l'issue du conflit sino-américain en Amérique latine
La Chine a vivement réagi, mardi, à la décision panaméenne d’annuler les concessions portuaires accordées au groupe hongkongais CK Hutchinson sur le canal de Panama. L’ombre de Donald Trump plane au-dessus de ce bras de fer qui pourrait décider du gagnant de la rivalité sino-américaine en Amérique latine.
Le président américain, Donald Trump, veut bouter la Chine hors du Panama depuis son premier jour de retour au pouvoir. © Studio graphique France Médias Monde

Donald Trump en avait parlé dès son retour à la Maison Blanche : la Chine contrôle en coulisse le canal de Panama, et les États-Unis sont prêts à en prendre le contrôle si besoin. C’était dans son discours inaugural du 20 janvier…

Puis il y a eu l’Iran, le Venezuela ou encore le Groenland, éclipsant totalement ce qui se passait dans ce petit pays d’Amérique latine avec son immensément important canal commercial.

Communiqué au vitriol

Pourtant, Panama est devenu, en un an, l’un des principaux champs de bataille de la rivalité sino-américaine. La situation s’est rapidement envenimée ces dix derniers jours.

Le déclencheur a été une décision rendue par la Cour suprême du Panama, le 30 janvier. Elle a jugé les concessions accordées en 1997 au géant hongkongais CK Hutchison sur les ports aux deux extrémités du canal de Panama comme “inconstitutionnelles”.

De quoi susciter l'ire de Pékin. La Chine s’est fendu d’un long communiqué de 800 mots mardi 3 février, critiquant et menaçant ouvertement les autorités panaméennes tout en dénonçant à mots couverts “l’influence et les intimidations” américaines.

Ce jugement serait “pathétique”, “extrêmement honteux, ou encore “absurde d’un point de vuel légal” ont assuré les autorités hongkongaises. Des déclarations reprises par les médias officiels de la Chine continentale.

Panama “va payer le prix fort” si cette décision est effectivement appliquée, ont ajouté les autorités chinoises. “Ce n’est pas commun pour la diplomatie chinoise, qui s’exprime généralement de manière plus prudente, de réagir ainsi”, souligne Mario Esteban, directeur du Centre d’études sur l’Asie de l’Est à l’université autonome de Madrid, qui a travaillé sur les relations entre la Chine et l’Amérique latine.

Une réaction violente qui s’explique en grande partie par le fait que “c’est la première fois que la Chine est directement menacée” par la pression de Washington sur un pays d’Amérique latine, assure Tabita Rosendal, spécialiste de la politique étrangère chinoise à l’université de Lund (Suède) ayant travaillé sur l’aspect maritime des Nouvelles routes de la soie chinoises. L’arrestation au Venezuela de Nicolas Maduro ou encore les menaces américaines contre le Mexique, l’un des principaux partenaires économiques chinois en Amérique latine, n’affectaient les intérêts chinois que “par ricochet”, précise cette experte.

Un petit tour par les Nouvelles routes de la soie et puis s'en va

Mais le Panama représente “un pays particulièrement sensible pour Pékin”, assure Rodrigo Martin, qui a travaillé sur les relations entre ce pays d'Amérique latine, la Chine et les États-Unis pour l’université de Salamanque (Espagne).

D’abord parce que “le canal de Panama est un corridor névralgique pour le commerce mondial et sert de porte d’accès à la flotte chinoise pour passer de la côte Pacifique, où se trouve la Chine, à la côte Atlantique”, ajoute ce spécialiste.

Hors de question pour Pékin de perdre un accès libre et sans contrôle à ce passage maritime. La décision de la Cour suprême du Panama n’entraîne, en théorie, aucun changement à la liberté de circulation dans le canal. Mais pour Pékin, il y aura forcément une nouvelle réalité moins confortable : “Les nouveaux gestionnaires des ports [l’armateur danois Maersk les exploitent temporairement depuis début février, NDLR] seront forcément américains ou approuvés par Washington. Ils regarderont sûrement de plus près, comparé à CK Hutchison, tout ce que les navires chinois transportent”, estime Amalendu Misra, spécialiste des relations internationales des pays du Sud global à l’université de Lancaster.

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"Bataille" du canal de Panama : là où se joue l'issue du conflit sino-américain en Amérique latine
Un cargo attend au port de Balboa avant de traverser le canal de Panama à Panama City, le 4 février 2025. © Martin Bernetti, AFP
01:41

Il y a ensuite le symbole. Vingt ans après avoir laissé CK Hutchinson gérer les ports du canal, le Panama a été le premier pays d’Amérique latine à rejoindre les “Nouvelles routes de la soie” en 2017, ce vaste programme lancé par la Chine pour étendre son influence internationale en investissant dans les infrastructures de pays étrangers. “C’est par Panama que la Chine a ensuite étendu son influence à d’autres pays du sous-continent américain”, explique Amalendu Misra.

Pour cimenter sa présence dans ce pays stratégique, la Chine a massivement investi dans les infrastructures, telles que les routes et les télécoms, en sept ans. “Ces investissements ont atteint 1,4 milliard de dollars en 2024”, souligne Ruben Gonzalez Vicente, spécialiste de politique économique qui travaille sur les relations entre la Chine et les pays d’Amérique latine à l’université de Birmingham.

Et il n’aura fallu qu’un an de Trump 2.0 pour tout remettre en question. En effet, même si les accusations du président américain contre le “contrôle” exercé par la Chine sur le fonctionnement du canal sont infondées, les autorités panaméennes ont néanmoins lancé dans la foulée un audit des concessions accordés à CK Hutchison. Conclusion : l'entreprise hongkongaise n’aurait pas respecté plusieurs clauses des contrats de concessions. Cet audit a, ensuite, servi de fondement à la décision de la Cour suprême.

Entre temps, le Panama a aussi quitté les “Nouvelle routes de la soie”.

"Début de la fin de la présence chinoise en Amérique latine" ?

La place forte panaméenne s’est révélée ne pas être beaucoup plus qu’un château de cartes. Les Chinois ont peu goûté que les concessions soient annulées alors qu’elles n’avaient posé aucun problème pendant une vingtaine d’années, et avaient même été renouvelées en 2021. “Les autorités panaméennes ont assuré que cette décision permettait au pays de maintenir sa neutralité [vis-à-vis des deux puissances rivales, NDLR]. Mais pour les Chinois c’est clairement le signe que dorénavant les Américains peuvent expulser qui ils veulent de ce qu’ils considèrent comme leur sphère d’influence, sans s’encombrer du fait que des liens contractuelles lient la Chine aux acteurs locaux”, résume Ruben Gonzales Vicente.

La principale crainte de Pékin “est l’effet domino”, affirme Tabita Rosendal. “Dans le cas de Panama, c’est une entreprise privée hongkongaise qui est concernée. Demain, il peut s’agir de grands groupes publics qui ont des intérêts au Pérou, au Mexique ou encore en Argentine”, précise cette spécialiste.

“Cette contagion est très probable car les pays d’Amérique latine n’auront plus envie de passer des contrats commerciaux avec la Chine si Donald Trump peut ensuite faire pression pour que ces accords soient annulés”, estime Amalendu Misra. Pour lui, le retournement de veste panaméen “marque le début de la fin de la présence chinoise en Amérique latine”.

Les autres experts interrogés sont moins catégoriques. Tout dépend de la réponse chinoise. Un long communiqué au vitriol ne suffira pas à calmer les ardeurs trumpiennes. CK Hutchison a déjà engagé une procédure en arbitrage contre le Panama.

La Chine peut ajouter des sanctions économiques telles que l’arrêt des investissements au Panama “pour faire un exemple et dissuader d’autres pays d’Amérique latine”, note Tabita Rosendal. Une stratégie à double tranchant : “Cela risque de brouiller l’image que la Chine se construit d’être du côté des pays du sud face aux États-Unis”, note Mario Esteban.

Pour lui, la meilleure chance pour Pékin est justement de lancer une offensive diplomatique auprès des autres pays de la région pour se présenter comme la puissance sur laquelle on peut compter, contrairement à des Américains de plus en plus agressifs.

Pékin aura probablement aussi à cœur de “rétablir l’équilibre avec les États-Unis”, estime Mario Esteban. Se faire ainsi en partie bouter hors du Panama va probablement entraîner une réponse. Laquelle ? “Rien ne sera décidé avant la visite prévue de Donald Trump à Pékin en avril et de la manière dont cette rencontre au sommet se passera”, conclut cet expert.