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Habitat, nourriture, argent : comment survivent les habitants de Gaza ?
Depuis le cessez-le-feu instauré en octobre, un calme précaire règne dans l’enclave palestinienne dévastée par les bombardements israéliens. Quelques commerces ont rouvert alors que la majorité des deux millions d’habitants vivent dans des abris de fortune. Témoignages.
Des Palestiniens observent de leur balcon un poste de police après qu'il a été pris pour cible par une frappe de l'armée israélienne à Gaza, samedi 31 janvier 2026. © Jehad Alshrafi, AP

Heba a le sentiment d’être une miraculée "revenue d’un horrible cauchemar". Depuis l'instauration du cessez-le-feu à Gaza, le 10 octobre, cette Gazaouie de 48 ans tente tant bien que mal de reprendre un semblant de vie normale avec sa famille.

Mais l’angoisse est permanente. "Nous ne nous sentons pas en sécurité. Aujourd’hui, nous avons eu accès à de la nourriture, mais demain ? Rien n’est garanti, la guerre peut revenir et nous sommes constamment sur le qui-vive", déplore-t-elle.

Malgré la trêve, l’aide humanitaire entre toujours au compte-goutte dans l’enclave palestinienne et les frappes israéliennes n’ont pas totalement cessé. Plus de 520 Palestiniens y ont été tués depuis son entrée en vigueur, selon le dernier bilan du ministère de la Santé de Gaza communiqué le 4 février.

"Nous manquons de tout"

Quatre mois après l’arrêt des bombardements massifs israéliens, qui ont fait plus de 71 000 morts – un bilan désormais reconnu par Israël -, presque rien n’a bougé à Gaza. La plupart des deux millions d’habitants demeurent confinés dans les zones côtières du sud et du centre, représentant moins de 40 % du territoire total, du fait des opérations militaires israéliennes et des zones tampons imposées par l’État hébreu.

Plus d'un million de personnes y ont besoin d’une aide d’urgence en matière de logement, selon l’ONU. La plupart vivent sous de simples bâches ou des tentes, fournies par les agences des Nations unies.

C’est le cas de Salma* et de sa famille, forcées en avril de fuir leur maison, qui se trouvait sur la ligne jaune israélienne, séparant la partie décrétée "habitable" par les Gazaouis de celle contrôlée par l’armée israélienne. Elles ont trouvé refuge dans un camp surpeuplé dans le quartier d'Al-Zawaida, au centre de l’enclave. "Il y a beaucoup de familles ici. Celles qui ne trouvent pas de place s’installent sur la plage", explique-t-elle. "Nourriture, eau, médicaments… nous manquons de tout et chaque jour est une épreuve" déplore la jeune femme. Seule connexion vers le monde, son téléphone, qu’elle recharge dans un café voisin.

Habitat, nourriture, argent : comment survivent les habitants de Gaza ?
Des enfants dans le camps de réfugiés d'Al-Zawaida, dans le centre de Gaza. © France 24

La vie dans les décombres

Pour tenter de fuir le froid hivernal, le vent et les fortes pluies qui ont provoqué des inondations dans plusieurs camps, certains Gazaouis se sont réfugiés dans des immeubles détruits, conduisant parfois à des catastrophes. 

En décembre et janvier, au moins 25 Palestiniens sont morts dans des effondrements de bâtiments, selon le ministère de la Santé de Gaza.

Sobhi a décidé de prendre ce risque. "La vie dans les tentes n’est pas une vie. Nous vivions au milieu de la pollution, entourés de décombres, abandonnés. Les enfants ne vont pas à l’école. Il n’y a pas de mots pour décrire cette réalité".  

Après la trêve, le trentenaire a quitté le camp avec sa famille et est retourné dans sa maison de Sheikh Radwan, dans le nord, l’une des zones les plus touchées par les frappes israéliennes. "Notre voisin a failli mourir il y a deux semaines dans l’effondrement de sa maison. Elle avait besoin de renforts métalliques, il avait tenté d’alerter mais n’a trouvé aucune aide. Nous vivons dans les mêmes conditions. Il n’y a rien ici. Chaque jour nous devons trouver de l’eau pour survivre".  

À Gaza city, où plus des deux tiers des immeubles ont été détruits par des frappes, il est encore possible de louer quelques rares appartements plus ou moins habitables, à des prix prohibitifs. "Pour 1 500 shekels par mois (480 euros) on peut trouver un logement partiellement endommagé, parfois sans fenêtre et le plus souvent sans accès à l’électricité ni à l’eau", explique Heba. "Pour les appartements non endommagés et fonctionnels, il faut compter trois fois plus".

Travailleuse humanitaire pour l’organisation française Médecins du Monde, Heba est parvenue à trouver un logement pour mettre à l’abri sa famille. Un luxe qu’une infime minorité de Gazaouis peut se permettre.

Crise de la monnaie

Depuis le cessez-le-feu, quelques supermarchés ont rouvert, ainsi que des marchés en plein air proposant des produits quasi exclusivement importés par les points de passage de Kerem Shalom et Erez, strictement contrôlés par Israël.

Partiellement rouvert depuis le 2 février, le passage de Rafah est limité pour l’heure aux personnes.

Les prix des denrées alimentaires, qui avaient connu une véritable explosion durant la guerre, ont fortement baissé. Une boîte d’œufs coûte aujourd’hui environ 25 shekels (6,8 euros), six fois moins qu’au pic de la crise. De la même manière, le prix du riz – aujourd’hui 10 shekels le kilo soit 2,75 euros – a été divisé par dix.

Mais ces prix demeurent hors de portée pour la plupart des Gazaouis, qui ne perçoivent plus de revenus et dépendent entièrement des organisations humanitaires.

La quasi-totalité des terres agricoles et des élevages a été détruite par les frappes, ainsi que plus de la moitié des puits. À cela s’ajoute une crise de la monnaie, car les liquidités sont devenues une denrée rare dans l’enclave.

"Certaines banques ont rouvert, mais que pour des activités administratives et les distributeurs ne fonctionnent pas", explique Heba. "Le seul argent qui circule date d’avant la guerre. Tout le monde n’a pas de compte bancaire. Certains ont perdu leurs économies lors des frappes et se retrouvent sans rien". 

 "À Gaza, l’économie s’est écroulée. Nous n’avions ni argent ni travail, rien n’a changé pour nous depuis le cessez-le-feu", assène Salma.

Un "niveau de violence inimaginable", même à Gaza

Après deux années d’errance à travers la bande de Gaza, au gré des ordres d’évacuation de l’armée israélienne, Heba a repris son activité à plein temps au sein de l’organisation Médecins du monde. Elle coordonne l’activité de sept cliniques de premiers soins, débordées par l’afflux de malades, notamment pour des infections respiratoires, intestinales, cutanées et hépatiques, dues aux conditions sanitaires désastreuses et à la surpopulation.

"Ce travail, je le vois comme une mission. J’ai survécu dans cette atrocité et je dois la continuer pour venir en aide aux miens. Personne ne pouvait imaginer le niveau de violence que nous avons vécu, pas même à Gaza, où la vie était pourtant déjà difficile", souligne-t-elle. Heba espère, sans trop y croire, la réouverture des frontières pour revoir ses fils, étudiants en Jordanie et en Turquie.

Dans le camp de Al-Zawaida, Salma se sent condamnée à un futur sombre. "La vie est impossible ici, tous nos souvenirs ont disparu, détruits sous les bombes. J’essaye de garder espoir que les choses s’améliorent d’une manière ou d’une autre. Il le faut ne serait-ce que pour ma famille. C’est tout ce que nous avons. L’espoir, d’un jour, retrouver une vie digne".

* Le nom a été changé à la demande de la personne. La prise de contact avec les personnes interrogées à Gaza a été facilitée par les organisations Médecin du Monde et Dignité International.