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Lili Keller-Rosenberg, une inépuisable rescapée de la Shoah qui témoigne encore et toujours
Depuis plus de 40 ans, Lili Keller-Rosenberg raconte son histoire dans des établissements scolaires. Issue d'une famille juive originaire de Hongrie, elle a été arrêtée à Roubaix à 11 ans. Déportée à Ravensbrück, puis Bergen-Belsen, elle a réussi à survivre miraculeusement. Rencontre à l'occasion de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste.

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Lili Keller-Rosenberg, rescapée des camps de concentration, à Lille, le 9 janvier 2026. © Stéphanie Trouillard, France 24
03:46

Dès qu’elle pénètre dans un lieu, son sourire illumine la pièce. "Toujours, je suis toujours positive", glisse-t-elle avec un petit air malicieux dans le regard. Rouge sur les lèvres, brushing impeccable, robe soignée, Lili Keller-Rosenberg, 93 ans, tient à être élégante en toutes circonstances. "Une leçon de dignité", comme elle le résume, qui lui est restée de son expérience dans les camps de concentration. "Chaque matin à Ravensbrück, ma mère nous réveillait une demi-heure avant les autres parce qu’elle tenait absolument à ce que nous fassions notre toilette. Elle nous disait : 'Ils nous ont tout pris. Nous n’avons plus rien, même plus de nom, mais il ne faut pas courber la tête. Soyons dignes. Ayons l’air corrects’", se souvient-elle, 80 ans plus tard, depuis le salon d'un hôtel lillois où elle nous a donné rendez-vous.

Lili Keller-Rosenberg, une inépuisable rescapée de la Shoah qui témoigne encore et toujours
Lili Keller-Rosenberg avec sa mère Charlotte et son frère Robert en 1938 à Roubaix. © Archives familiales

Cette rescapée de la Shoah a eu une enfance volée. Lili Keller-Rosenberg est pourtant née le 15 septembre 1932 sous de bons hospices, "dans un foyer chaleureux avec de merveilleux parents", souligne-t-elle. "Ils venaient de Budapest, en Hongrie, où il y avait déjà de l’antisémitisme. Ils ont choisi de s’installer en France parce que c’est le pays des droits de l’Homme. C’est donc là que nous sommes nés, dans le Nord, mes deux frères et moi", raconte-t-elle.

Sur les quelques photos datant d'avant la Seconde Guerre mondiale, les visages sont souriants. On y voit une famille aimante. Une mère Charlotte couturière. Un père Joseph employé dans une teinturerie. Un bonheur simple dans une maison de Roubaix. Mais le conflit fait peu à peu irruption dans ce quotidien jusque-là sans histoire. Issue d’une famille juive, Lili est forcée de porter l’étoile jaune en juin 1942. Elle a alors 10 ans : "Cela ne m’a pas heurté. Je l’ai trouvé belle. Je la portais sans trop me poser de questions."

Lili Keller-Rosenberg, une inépuisable rescapée de la Shoah qui témoigne encore et toujours
Lili Keller-Rosenberg avec ses frères Robert et André, avant leur déportation. © Archives familiales

Les parents essaient de préserver leurs trois enfants et ne parlent jamais de la guerre, jusqu’au jour où la menace se fait de plus en plus pressante. Ils décident de les cacher dans différentes familles de Tourcoing, aidés par le curé d’une paroisse de Roubaix. "C’était un geste merveilleux. Ils risquaient d’être déportés à leur tour. C’était très courageux", insiste-t-elle.

"Les nazis gueulaient, les chiens aboyaient, les enfants pleuraient"

Mais à la fin de l’été 1943, sans qu’elle en connaisse la raison, son père et sa mère décident de les faire revenir à leur domicile : "Ils se sont peut-être imaginés qu’il n’y avait plus de risque." Malheureusement, quelques mois plus tard, le 27 octobre, à 3 h du matin, des coups violents sont frappés à leur porte. Des feldgendarmes pénètrent chez les Rosenberg. Des minutes gravées dans la mémoire de la nonagénaire : "Ils nous suivaient partout, même au petit coin. On ne pouvait s’isoler. Ils criaient 'Schnell, los !' Il fallait qu’on ramasse ce qu’on avait de plus précieux. On était éperdus de peur." Son plus jeune frère, André, n’a alors que trois ans et demi : "Je me rappelle qu’il a pris son jouet préféré, un canard en bois sur roulettes. Il l’a mis sous son bras et il a suivi ces soldats qui nous ont poussé dans l’escalier."

La famille est d’abord conduite à la prison de Loos, à Lille. La ville dépend alors de l’administration militaire de la Belgique et du nord de la France, une entité créée par l'Allemagne nazie. Les Rosenberg sont donc transférés à la prison de Saint-Gilles à Bruxelles, puis au camp de transit de Malines, l’équivalent de Drancy en Belgique. "Il y avait dans ce camp des SS allemands, mais aussi flamands. L’un d’entre eux était particulièrement cruel et distribuait des coups de fouet avec générosité", décrit Lili Keller-Rosenberg.

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La cour intérieure du camp de transit de Malines, dans l'ancienne caserne militaire Dossin, en banlieue de Bruxelles, en Belgique, avec deux camions de transport pour des détenus juifs, en 1942. Wikimedia

Les conditions sont effroyables, mais le pire reste à venir. Le 13 décembre 1943, les SS les préviennent qu’ils vont devoir quitter le camp. Une fouille est organisée avant le départ. Lili Keller-Rosenberg se souvient encore avec dégoût de cette séance d’humiliation : "Nous devions tous nous mettre nus. Nous étions bien mal à l'aise. Vous savez, à l'époque, on était très pudiques. Il nous fallait écarter les jambes, nous pencher vers l'avant. Ils nous éclairaient avec une lampe de poche par dessous pour voir si nous n'avions pas caché d'objets précieux, des bijoux par exemple."

Des wagons à bestiaux attendent ensuite les déportés. La cohue est totale : "Les nazis gueulaient. Les chiens aboyaient. Les enfants pleuraient. On nous a poussés dans un wagon et ce n’est qu’une fois les portes refermées qu’on s’est rendu compte que papa n’était pas avec nous." Joseph est transféré à Buchenwald, le reste de sa famille à Ravensbrück.

"Nous n’avions plus rien d’humain"

Après un voyage "atroce de quatre ou cinq jours sans manger et sans boire", Lili Keller-Rosenberg, sa mère et ses deux frères arrivent dans ce camp de concentration en Allemagne, le plus grand pour femmes du IIIe Reich. Sans ménagement, toujours sous les cris des soldats et les aboiements de leurs molosses, ils sont poussés dans des blocs : "Nous avons subi une douche rapide. Nous avons tous été rasés. Nous n’avions plus rien d’humain. On nous a distribué nos vêtements de bagnards, ces robes rayées gris et bleu, et nos numéros de matricule. Le mien était le 25 612." De sa petite voix, la jeune fille le répète en allemand. Cinq chiffres imprimés à jamais dans son esprit : "À partir de ce moment-là, nous n’étions plus personne."

À Ravensbrück, à 80 kilomètres au nord de Berlin, les Rosenberg font la connaissance d’autres Françaises, des résistantes en très grande majorité, comme Geneviève de Gaulle, la nièce du général, ou encore Martha Desrumaux, une syndicaliste du nord de la France. Il y a très peu d’enfants puisque celles qui sont là pour des raisons politiques ont été arrêtées seules, sans leur famille. Dans cet enfer, Lili Keller-Rosenberg prend alors conscience du sort qui leur est réservé : "J’ai compris que nous avions été arrêtés parce que nous étions juifs et que les nazis voulaient détruire tous les juifs d’Europe."

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Le camp de concentration de Ravensbrück, situé à 80 kilomètres au nord de Berlin, en Allemagne. © Mémorial de Ravensbrück

Toute la journée, elle se retrouve livrée à elle-même avec ses petits frères tandis que sa mère est envoyée au travail forcé : "Nous n’osions pas sortir de nos blocs. Nous restions enfermés de peur de voir les nazis et leurs chiens. Ils n’avaient aucun état d’âme. On voyait la façon inhumaine dont ils se conduisaient avec tous les déportés."

Les trois enfants ne ressentent plus rien. Plus de jeux, plus de rires, plus aucun moment d'insouciance : "Nos distractions consistaient à tuer des poux. Nous étions remplis de vermine. Plus on en tuait, plus il en renaissait." Couverts de furoncles, ils souffrent de la faim. Un morceau de pain dur, un jus noir imbuvable. Ils doivent aussi supporter les longues heures de l'appel, ces séances interminables de décompte des prisonniers, en plein soleil comme sous la neige. Ils ne tiennent que grâce à l’amour de leur mère : "Sans elle, nous étions perdus. C’est sa présence qui nous a donné l’envie de vivre. Nous n’attendions que son retour le soir pour commencer à respirer."

L'épouvante des soldats qui ont libéré Bergen-Belsen

En février 1945, à bout de forces, la famille est regroupée sur la place du camp de Ravensbrück. L’heure est au départ. Face à l’avancée de l’armée soviétique, les déportés sont peu à peu évacués. Les Rosenberg sont de nouveau poussés dans des wagons. Après un voyage chaotique d'environ 300 kilomètres, les portes s’ouvrent. Une odeur pestilentielle les prend à la gorge : "Je ne saurais même pas vous la décrire. Nous sommes arrivés dans un endroit qui nous paraissait encore plus sinistre que Ravensbrück. Il y avait des cadavres qui jonchaient le sol. Il fallait les enjamber pour avancer."

Vivants, morts, malades sont mélangés. Avec effroi, Lili Keller-Rosenberg découvre le camp de concentration Bergen-Belsen, surnommé "le camp de la mort lente", alors en pleine épidémie de typhus : "Je revois encore ces charrettes en bois munies de quatre montants et avec un rideau de toile grise. Avec le vent, elle se soulevait. On voyait ici pendre un bras, là une jambe, là un crâne. C'était une vision dantesque."

Dans ce décor apocalyptique, la famille perd peu à peu courage. Charlotte contracte le typhus et s’enfonce dans la maladie. Ses enfants, impuissants, ne peuvent l’aider : "Elle gisait sur le sol à côté de nous. Lorsqu'on lui parlait, elle ne nous répondait pas. Elle était si bizarre, elle semblait dans un autre monde. Nous ne comprenions rien. Elle qui avait été si formidable à Ravensbrück, qui n'imaginait pas rentrer sans l'un de nous trois et qui se privait sur sa maigre pitance pour nous donner une bouchée supplémentaire. Là, elle gisait sur le sol, inconsciente, dans un état épouvantable", se rappelle avec une vive émotion sa fille. "Nous voulions mourir à ce moment-là. La mort eût été préférable à cette vie de bête qu'on nous faisait mener. On se laissait aller, plus rien n'avait d'importance pour nous."

Mais les petits Rosenberg s’accrochent malgré tout. Le 15 avril 1945, ils assistent à la libération du camp de Bergen-Belsen par des soldats britanniques : "Je revois encore l'effroi dans les yeux de ces soldats. Ils n’osaient bouger. Ils ont fait quelques pas en arrière, n'osant s'approcher de nous. Ils étaient épouvantés." Dans ce "camp de la mort lente", 60 000 survivants cohabitent avec des milliers de cadavres.

Lili Keller-Rosenberg, une inépuisable rescapée de la Shoah qui témoigne encore et toujours
Des prisonniers trop faibles pour se tenir debout gisent sur un banc, certains mourants ou déjà morts, à côté d'une baraque du camp de concentration de Bergen-Belsen, en Allemagne, en avril 1945, pendant la Seconde Guerre mondiale. Associated Press - Cribe

Les enfants Rosenberg sont finalement rapatriés en France, mais leur mère, intransportable, doit rester en Allemagne. Ils arrivent donc seuls à l’hôtel Lutetia à Paris, lieu d’accueil des déportés : "Personne n’est venu nous chercher. Nous n’avions personne. Nous étions contents d’être libres en France, mais en même temps nous étions si tristes. Nous n’avions pas de nouvelles de nos parents. À quoi bon vivre si c’était pour rester orphelins ?"

Après avoir été recueillis par une tante, les enfants sont envoyés dans un préventorium à Hendaye, au Pays basque. Contre toute attente, leur mère les y retrouve : "Un jour, la porte de notre chambre s’est ouverte. Maman était là devant nos yeux, d’une maigreur effrayante. La vie reprenait un sens pour nous." La famille est en partie réunie. Quelques mois plus tard, ils apprennent que leur père a été fusillé par les nazis trois jours avant la libération de Buchenwald.

Des témoins de la Shoah de plus en plus rares

Avec une santé précaire et sans ressources, les Rosenberg doivent reprendre le cours de leur vie. Ils retournent s’installer dans le Nord. "Nous avons connu des années dures", résume pudiquement Lili Keller-Rosenberg. Les décennies passent et le silence se fait sur leur expérience dans les camps : "Les gens semblaient mettre en doute ce que l'on racontait, ça nous vexait au plus haut point. On se taisait."

Lili Keller-Rosenberg devient secrétaire de direction. Elle ne quitte pas le Nord et vit à Lille, où elle habite toujours. Elle se marie et donne naissance à une fille. Ce n’est que dans les années 1980 qu'elle décide de parler, "avec l'apparition des négationnistes, ceux qui ont osé dire que cela n'a pas existé". Elle pousse alors la porte des collèges et des lycées de sa région pour parler à ses "petits messagers de la paix", comme elle aime les appeler. En plus de 40 ans, elle n’arrive même plus à faire le compte. Elle s’est adressée à des centaines de milliers d’élèves : "J’ai parfois parlé devant 2 000 scolaires en même temps."

Lili Keller-Rosenberg, une inépuisable rescapée de la Shoah qui témoigne encore et toujours
Lili Keller-Rosenberg s'adresse aux étudiants dans le planétarium du musée de la Coupole, à Helfaut, dans le nord de la France, le 25 janvier 2022. Denis Charlet, AFP

À 93 ans, elle avoue qu’elle "aimerait bien faire une petite pause" car ce "n’est pas si facile de toujours se remémorer ce passé". Pourtant, les projets affluent. Après la publication en 2021 d'un premier livre, "Et nous sommes revenus seuls" (éd. Plon), une bande dessinée va bientôt lui être consacrée, "Lili, toujours debout, jusqu'au bout" (éd. Glénat). Son ancienne maison à Roubaix va également devenir un centre de mémoire pour les enfants déportés après son acquisition par le département du Nord.

Lili Keller-Rosenberg n’est pas près de poser son bâton de pèlerin. En 2026, son agenda est déjà bien rempli avec des "demandes dans la France entière et même à l’étranger". Les derniers témoins de la Shoah se font de plus en plus rares et elle est l’une des dernières à pouvoir encore se déplacer. Une véritable cure de jouvence au quotidien : "Ils sont à l’écoute, mes petits messagers. Cela me donne envie de poursuivre. Ils sont mignons et me posent de bonnes questions."

Lili Keller-Rosenberg, une inépuisable rescapée de la Shoah qui témoigne encore et toujours
Le président français Emmanuel Macron remet à Lili Keller-Rosenberg les insignes de commandeur de l'ordre national du Mérite, lors du Concours national de la Résistance et de la déportation, au palais de l'Élysée, à Paris, le 7 mai 2025. Michel Euler, AFP

Inlassablement, la rescapée raconte son histoire et celle de ses frères, qui sont toujours en vie. Elle se dit prête à le faire jusqu’à au moins 100 ans. "Après, on verra", lâche-t-elle avec amusement. Mêlant douceur et force, elle décrit le pire de l’humanité. Une petite femme si vivante qui a résisté aux pires bourreaux. Elle n’a jamais flanché et ne le fera jamais. Elle a une mission, celle de propager la paix : "Je dis aux enfants d’être vigilants car tout peut revenir de façon différente. Le mal est partout. Il faut combattre à tout prix le racisme qui est un fléau de notre époque, l’antisémitisme qui malheureusement perdure, tout comme la xénophobie."

Lili Keller-Rosenberg a connu le mal de près. Il est inscrit profondément dans sa chair. Malgré tout, le sourire toujours aux lèvres, elle croit en l’être humain : "On ne peut pas vivre des vies entières dans la guerre. Un jour, la paix viendra pour mes petits messagers. Et je les verrai de là-haut. Réjouie."