
À Saïda, dans le sud-ouest du Liban, le vieux souk s'étend sur près de 14 kilomètres. Le 14 mars 2026. © Assiya Hamza France 24
"Tafaddali sabaya ! Tafaddali ! ["Approchez mesdemoiselles, approchez", NDLR] Vous voulez quelque chose ? C'est 25 dollars les quatre articles." Malgré l'invitation de Wissam, les passantes poursuivent leur chemin dans l’étroite allée du vieux souk de Saïda, troisième ville du Liban. Faute de client, le commerçant s'échine à ranger son étal de vêtements. Déplier, plier. Homme, femme, enfant. L’homme de 43 ans organise tranquillement sa petite boutique, tout en gardant l'œil ouvert pour attirer le chaland.
"Depuis le début de la guerre, je sens la différence, déplore Wissam, qui a repris la boutique de son père il y a trois ans. Les déplacés viennent acheter parce qu’ils sont partis avec ce qu’ils ont sur le dos. Mais ils n’ont pas beaucoup d’argent."
Alors que Wissam lance avec un enthousiasme un nouveau "Tafaddali Madame", un scooter déboule à toute vitesse dans la petite allée. À peine le temps de se coller au mur pour éviter l’accident que le deux-roues a déjà disparu dans le dédalle des ruelles.
"On avait préparé beaucoup de choses pour l’aïd el-fitr, mais les déplacés ont besoin de choses simples comme des survêtements. J’ai dû ranger les vêtements de fête à l’arrière, poursuit Wissam en montrant l’intérieur de son échoppe. J’attends de voir si la semaine prochaine va un peu compenser les pertes."
Wissam continue de plier, méthodiquement. Les badauds sont un peu plus nombreux, mais rares sont ceux qui s’arrêtent pour regarder la marchandise. Même chez ses voisins. "Tout le monde est très triste, reprend Wissam, imperturbable. Les déplacés dorment sur la corniche, les écoles sont pleines. Les gens qui viennent au souk n’ont plus rien."
"Avec la guerre il n'y a pas beaucoup de monde"
Dania est venue de Beyrouth. La grand-mère de 50 ans tient sa petite-fille de cinq ans à bout de bras. Elle est venue acheter des vêtements et des pâtisseries, très réputées à Saïda. Dania admire une robe violette à paillettes et la veste en fausse fourrure blanche assortie. Une tenue de princesse certainement destinée à l’aïd el-fitr. Pour cette fête, marquant la fin du mois de ramadan, la tradition veut que les musulmans achètent des vêtements neufs. En particulier pour les enfants.
"Je fais toujours mes courses ici. Le souk est beau et il y a toujours de belles choses, explique Dania. Avec la guerre, il n’y a pas beaucoup de monde. Mais c’est important de garder ses habitudes et une énergie positive."
Saïda est à seulement 40 minutes de la capitale libanaise. La cité maritime, fondée il y a plus de 3 000 ans par les Phéniciens, est devenue un lieu d'accueil depuis le début de la guerre avec Israël. Sur le front de mer, les mêmes scènes se jouent que dans les villes plus au nord : des tentes de fortune, des familles entières vivant dans leurs voitures après avoir fui le sud du pays. Ces derniers jours, les frappes se sont multipliées aux alentours de la ville.

"Je n’ai pas eu peur de venir, ajoute Dania. J’ai regardé les nouvelles avant de prendre la route. Mais on voit bien que l’ambiance est différente au souk. Les gens viennent et repartent vite. Ils ne travaillent plus à cause de la guerre, alors ils n’achètent plus."

Mahmoud est tout sourire, ravi d’avoir conclu une vente avec la Beyrouthine. Installé depuis cinq ans dans le souk labyrinthique, le commerçant de 63 ans est spécialisé dans les vêtements pour enfants. Sa clientèle, il l’a séduite en optant pour une marchandise en vogue chez les petites-filles. Beaucoup de strass, de paillettes. Succès garanti.
Un autre scooter arrive soudainement à plein gaz. Dans un vacarme assourdissant. Klaxon, klaxon. Le conducteur force le passage. Malgré la vitesse, le jeune homme tente de tenir le gros chien qu’il a dangereusement allongé juste derrière lui.
"La saison est ratée, déplore Mahmoud. D’ordinaire, les gens achètent dès le début du ramadan. Mais là, ils commencent à peine. Ils ont peur. Ils ne savent plus où aller. Il y a tout le temps des alertes. En 2024, un souk a été entièrement détruit à Nabatiyeh... Même moi qui habite à Saïda, j'ai dû me déplacer un peu plus loin, car l’immeuble d’à côté était menacé. Mais peu importe si l’on perd du chiffre d’affaires, l’essentiel c’est de rester en vie. "
Des commerçants parfois sans scrupules
L’étroite ruelle donne sur une rue un peu plus animée. Les éclats de voix se mêlent aux moteurs des voitures et autres bruits intempestifs. Friandises, fruits, légumes, herbes aromatiques... les colporteurs s’époumonent dans un brouhaha généralisé.
Khaled, lui, n’a pas besoin de donner de la voix. Les clients se pressent sur son étal. Chaque jour depuis cinquante ans, l’homme de 64 ans vends ses légumes, comme son père et ses frères avant lui. De longues journées de labeur pour nourrir sa famille.
"Même si je voyais la mort de près, je ne pourrais pas arrêter de travailler. Je ne suis pas employé par l’État, lance le primeur. Je vis au jour le jour. Hamdoullah ["louanges à Dieu"] on continue à vivre, même si cette guerre nous a beaucoup touchés. Être en guerre, ça coûte cher ! Que Dieu aide le Liban !"
Khaled ne cesse de s’agiter. Il pèse, emballe et encaisse en même temps. Le conflit a certes fait grimper les prix, mais les ménages continuent d’acheter de quoi se nourrir. Surtout en cette période de ramadan. "La marchandise coûte plus cher, mais ce n’est pas de mon fait, souligne le commerçant. Certains produits ont pris 30 %, d’autres 60 % ou 70%, comme les tomates par exemple."
Le fruit, cultivé dans le sud du Liban, ne peut plus être récolté en raison des frappes israéliennes, mais aussi du déplacement forcé des populations. Le Liban les importe donc de Syrie ou de Jordanie.
"Certains commerçants sont sans pitié avec les prix, regrette Khaled. Aujourd’hui, je vends le kilo de tomates que j’ai acheté 160 000 (1,55 euro) à 170 000 livres libanaises (1,64 euro). Chez les autres, c’est 200-250 000 livres libanaises (entre 1,93 et 2,42 euros, environ). Quand ils vendent le poivron 200 000 le kilo, moi je l’affiche à 100 000 livres libanaises (0,93 euro). Je fais très peu de marges. Que Dieu vienne en aide aux personnes qui n’ont pas beaucoup de moyens."

Une économie à genoux depuis de nombreuses années
Entre 2018 et 2021, le Liban a vu son économie s'écrouler. La livre libanaise a perdu 98 % de sa valeur, selon le Programme des nations unies pour le développement (Pnud). Avec la dollarisation de l'économie et des salaires toujours versés en livre libanaise, le taux de pauvreté atteint désormais 44 % de la population. L'inflation, en recul depuis 2024, pourrait bel et bien être relancée par la guerre. Quant au salaire minimum [environ 313 dollars par mois, soit 272 euros environ], il ne devrait pas connaître la même ascension. Bien au contraire.
Ali se considère bien loti. Arrivé de Nabatiyeh il y a dix jours, le déplacé de force a loué une maison pour mettre à l’abri sa famille. "Comme à chaque fois, j’ai un budget pour les déplacements, raconte-t-il en récupérant ses achats dans un marché couvert du souk. J’ai loué la même maison qu’en 2024, mais elle est passée de 800 dollars (environ 697 euros) à 1 500 dollars (1 307 euros). Bien sûr, on essaye de faire attention, mais pas sur la nourriture, car il y a les enfants. Mais Dieu merci, ça va."
Les cris des vendeurs couvrent presque totalement la voix du vieil homme. "Concombres ! Concombres ! Tomates ! ", s’égosillent à tour de rôle les primeurs. "Ici, c’est un souk populaire. Les prix ne sont pas très élevés, ajoute Ali. On essaye de mener une vie normale."
