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"J'ai arrêté Otto Abetz" : l'incroyable traque du haut dignitaire nazi par un résistant juif
Après s'être engagé dans la résistance, Joachim Eisack, un juif allemand réfugié en France, est envoyé en Allemagne à la Libération pour participer à la dénazification. Seul, il parvient à remonter la piste d'Otto Abetz, ancien ambassadeur du Reich en France, et à l'arrêter. Dans une bande dessinée, son petit-fils, Didier Eisak, retrace l'histoire méconnue d'un héros oublié.
"J’ai arrêté Otto Abetz", le récit retraçant la traque d'un haut dignitaire nazi à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, est désormais disponible en bande dessinée. © Studio graphique FMM

Le 26 octobre 1945, toute la presse française affiche en Une la même information : l'ancien ambassadeur d'Hitler à Paris, Otto Abetz "a été arrêté dans la zone française d'occupation, à Todtmoos, au sud de Fribourg-en-Brisgau, à 20 km de la frontière suisse".

"J'ai arrêté Otto Abetz" : l'incroyable traque du haut dignitaire nazi par un résistant juif
Une dépêche du journal La France libre datée du 26 octobre 1945. © Gallica/BNF

Deux jours plus tard, le journal Combat donne quelques détails supplémentaires : "Le lieutenant Caradec et le sergent Ezac, envoyés en mission spéciale, le découvrirent au sanatorium de Hoeschschaand près de Waldshut où il se cachait. La sûreté militaire était sur sa piste depuis trois mois."

Le nom d'Otto Abetz est passé à la postérité comme celui de l'homme qui a exercé une influence considérable sur les relations du régime de Vichy avec l'Allemagne nazie. Les noms de ceux qui l'ont arrêté sont en revanche tombés dans l'oubli. Dans une BD intitulé "J'ai arrêté Otto Abetz" (éd. Presses de la Cité), adaptée d'un premier ouvrage publié en 2022 et illustrée par Maxime Germain, Didier Eisack met enfin en lumière le rôle de ces hommes de l'ombre et surtout celui de son grand-père, le sergent Ezac, de son vrai nom Joachim Eisack.

"J'ai arrêté Otto Abetz" : l'incroyable traque du haut dignitaire nazi par un résistant juif
Joachim Eisack alors qu'il était basé en Allemagne, en 1945. © Didier Eisack

D'une enquête généalogique à une enquête policière

Ce n'est qu'en 2012 que cet ancien militaire et cadre dans le domaine de la défense décide de se pencher sur le passé de sa famille. Son père Gérard, un ancien résistant, ne lui avait rien transmis. En effectuant une recherche de son nom sur le Web, il découvre que des pavés de la mémoire ont été posées à Munich en hommage à Hulda, son arrière-grand-mère juive morte en déportation dans le camp-ghetto de Theresienstadt. "Cela a vraiment été le point de départ. J'ai d'abord fait des recherches généalogiques. Et puis d'archives en archives, j'ai découvert l'histoire de ma famille paternelle et celle de mon grand-père. J'ai pris conscience qu'elle était extraordinaire."

Enfant, Didier avait vaguement entendu que son ancêtre avait "arrêté Otto Abetz". Cette information était restée dans un coin de sa tête. Au fur et à mesure de ses recherches, cette fable familiale devient réalité. En recoupant divers dossiers conservés aux archives diplomatiques, à celles du ministère de la Défense ou encore à celles de la justice militaire, il comprend que son grand-père a bien interpellé ce haut dignitaire nazi : "Je suis rentrée et j'ai dit à mon épouse qu'il y avait énormément de documents et que c'était notre histoire. Je devais la transmettre à nos filles et à notre petite-fille."

"J'ai arrêté Otto Abetz" : l'incroyable traque du haut dignitaire nazi par un résistant juif
L'arrivée d'Otto Abetz à Paris à l'été 1940. Nommé ambassadeur de l'Allemagne le 3 août 1940, il conserve ce poste jusqu'en juillet 1944. © Presses de la Cité

Né en 1899 en Prusse dans une famille juive, Joachim Eisack est incorporé dans l'armée allemande en 1916 et participe à la Première Guerre mondiale. En 1933, après l'arrivée au pouvoir des nazis, il se réfugie en France avec sa femme et ses trois enfants. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il s'engage dans la Légion étrangère. Démobilisé en septembre 1940, il rejoint une organisation de résistance juive dans la région lyonnaise. Il réussit à échapper, avec sa famille, aux rafles de l'été 1942 en se cachant dans une ferme dans la Loire et en prenant le faux nom d'Ezac. Il intègre alors un maquis en Saône-et-Loire avec son fils Gérard.

La chasse d'Abetz

À la Libération, ils s'engagent tous les deux dans la 1ère division française libre, qui a débarqué en Provence le 15 août 1944. "Joachim est resté dans la région lyonnaise sous sa fausse identité. Il a été interprète dans des camps de prisonniers allemands. Puis, il a été envoyé en mai 1945 comme inspecteur de la sûreté en Allemagne, à Säckingen, dans la zone d'occupation française", raconte son petit-fils.

Dans un petit service et avec très peu de moyens, Joachim enquête sur les Allemands en lien avec le régime nazi. "Il apprend alors qu'un Allemand dénommé Laumann se cache et qu'il pourrait être Otto Abetz. Il se met à le chasser et arrive à l'arrêter en le confondant grâce à une étiquette sur une veste qui était à son véritable nom", décrit Didier Eisack.

Sa traque finit même par le mener jusqu'au trésor du Werwolf, une fortune évaluée à 66 millions de francs de l'époque qui avait été donnée par Joachim von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères du Reich, à des groupes nazis pour organiser la résistance contre les troupes d'occupation. L'inspecteur met aussi la main sur une cinquantaine de tableaux spoliés par l'ambassadeur d'Hitler à Paris et sur une serviette rouge contenant des documents compromettants.

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Un extrait de la BD "J'ai arrêté Otto Abetz" montrant la découverte de la serviette rouge de l'ancien ambassadeur. © Presses de la Cité

Quatre ans plus tard, Otto Abetz est finalement jugé dans la capitale française par un tribunal militaire. L'ancien haut dignitaire nazi, qui a été en poste à Paris de 1940 à 1944, est reconnu complice de pillages d'œuvres d'art et de mobiliers juifs, de déportations de juifs et de l'assassinat de l'ancien ministre de l'Intérieur français George Mandel, livré aux Allemands par le gouvernement de Vichy. Malgré ces accusations accablantes, Otto Abetz n'écope que de 20 ans de travaux forcés et de 20 ans d'interdiction de séjour. Il obtient même trois réductions de peine, avant d'être gracié par René Coty en avril 1954.

"J'ai arrêté Otto Abetz" : l'incroyable traque du haut dignitaire nazi par un résistant juif
Otto Abetz est photographié lors de l'ouverture de son procès, le 12 juillet 1949, à Paris. AFP

"S'il avait été jugé à Nuremberg, il aurait été condamné à mort, mais en France, de nombreuses personnalités sont intervenues pour le faire libérer, dont sa femme qui est allée revoir les hauts fonctionnaires qu'il avait connu durant l'occupation et qui, pour certains, étaient toujours en poste. À cette période, la Guerre froide était aussi en train de s'instaurer avec l'URSS. On a pu considérer qu'il fallait pacifier les relations franco-allemandes pour se concentrer sur la lutte contre le communisme", analyse Didier Eisack. "En tout cas, même s'il n'avait pas personnellement de sang sur les mains, cet homme a été impliqué dans la déportation des juifs qui sont partis de France et dans leur spoliation", insiste-t-il.

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La spoliation de biens culturels par Otto Abetz, dès son arrivé en France en 1940. © Presses de la Cité

Un manque de reconnaissance

Quelques mois après la grâce d'Otto Abetz, Joachim Eisack meurt dans le dénuement le plus complet à Munich, en Allemagne. Malgré ses actions, l'ancien résistant n'a pas eu la reconnaissance qu'il méritait et en a profondément souffert. Après avoir arrêté l'ancien ambassadeur, il demande en 1946 sa naturalisation française. Il ne l'obtient que quatre ans plus tard, au prix d'une longue procédure. Sa demande de récompense pour l'arrestation d'Otto Abetz et pour la découverte des fonds remis par Joachim von Ribbentrop est même rejetée par le Conseil d'État, au motif qu'il n'était pas un fonctionnaire, mais un contractuel.

En découvrant les conclusions de ce refus, l'auteur avoue "s'être mis très en colère". "Est-ce que le fait que ce soit un juif qui ait arrêté ce dignitaire nazi qui a posé problème ? Ce ne sont que des suppositions, mais il y a des rumeurs qui ont été colportées sur le fait qu'il aurait piqué de l'argent du trésor et que c'était normal parce qu'il était juif", note son petit-fils. "Il faut savoir qu'au cours de l'épuration, de nombreux fonctionnaires vichyssois ont été recyclés dans la zone d'occupation française en Allemagne. Il n'y a pas non plus eu d'épuration du Conseil d'État", ajoute-t-il.

Pour Didier Eisack, son grand-père a subi "une injustice flagrante". Avec son premier ouvrage et cette BD qui vient de paraître, il espère enfin pouvoir le réhabiliter : "C'était un homme épris de justice qui a tout fait pour préserver sa famille. Il était d'une grande ténacité. Il est allé jusqu'au bout, y compris contre sa hiérarchie." Deux générations plus tard, son petit-fils a de qui tenir. Il n'a rien lâché pour retracer son parcours : "Je suis aussi devenu, grâce à lui, un passeur de mémoire. Dans la période que nous vivons, il est important de transmettre ces histoires pour éclairer le présent."