
Le détroit d'Ormuz est source de conflits depuis la nuit des temps. © Studio Graphique FMM
Depuis que les États-Unis et Israël ont lancé une attaque contre Téhéran fin février, le détroit d'Ormuz, axe essentiel pour les transports d'hydrocarbures, est l'un des théâtres de la guerre qui agite le Moyen-Orient.
Dans son premier message en tant que nouveau guide suprême de la révolution islamique en Iran, Mojtaba Khamenei a déclaré, jeudi 12 mars, que le détroit d'Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole mondial, devait rester fermé pour faire pression sur les États-Unis et Israël.

"Un point de passage stratégique majeur"
Point de passage clé du commerce mondial, ce bras de mer long de 212 km est scruté par le monde entier depuis plusieurs semaines. Ce n'est pas la première fois que cette voie d'accès au golfe Persique est le théâtre d'affrontements. "Depuis les voyages de Néarque (l'amiral d'Alexandre le Grand, qui fit route de l'Inde jusqu'au Golfe au IVe siècle av. J.-C., NDLR), le détroit d'Ormuz a toujours constitué un point de passage stratégique majeur, contribuant à la fois à contenir et à renforcer les ambitions impériales", souligne ainsi l'historien Allen James Fromherz, professeur à l'université d'État de Géorgie.
"La géographie d'Ormuz et de ses environs, parsemée de criques et d'anses abritées, est idéale pour dissimuler ceux qui souhaitent tendre des embuscades aux navires empruntant ce détroit étroit. Aujourd'hui encore, l'Iran utilise la guerre asymétrique de la même manière que les Britanniques, les Portugais et les Perses furent victimes d'embuscades par le passé", ajoute l'auteur de "The Center of the World – A Global History of the Persian Gulf from the Stone Age to the Present" (éd. University of California).
Un détroit périlleux
Dans son ouvrage, ce spécialiste du Moyen-Orient s'est penché sur l'histoire mouvementée de ce carrefour mondial aujourd'hui en pleine lumière dans l'actualité. "Le détroit a été le théâtre d'incidents depuis les premiers écrits historiques et les débuts du commerce à longue distance entre la civilisation de la vallée de l'Indus et la Mésopotamie, remontant à 2 800 avant notre ère", raconte-t-il. "Il a également été un lieu de conflit entre Magan, la civilisation qui contrôlait une grande partie de l'actuel Oman et qui s'est enrichie grâce à ses mines de cuivre, et les Akkadiens (l'empire d'Akkad dominé la Mésopotamie de la fin du XXIVe au début du XXIIe siècle av. J.-C., NDLR) , les premiers empereurs du monde, établis en Irak."
Quelques siècles plus tard, ce détroit périlleux devait être traversé par les navires naviguant vers la Chine depuis Siraf, ville côtière perse du IXe siècle, qui était alors le Dubaï de l'époque, selon Allen James Fromherz. "Fréquemment, les navires marchands étaient attaqués, mais on leur offrait la possibilité de payer pour leur protection ou leur escorte à travers le détroit", décrit l'historien. "Une importante communauté de marchands musulmans, juifs et de chrétiens nestoriens, liée à ce commerce, prospéra en Chine jusqu'au Xe siècle, avant d'en être chassée par une rébellion et des bouleversements politiques."

Au début du XVIe siècle, ce sont finalement les Portugais qui tentent de contrôler tout le commerce de la péninsule Arabique, via la mer Rouge et le golfe Persique, en s'emparant de l'île d'Ormuz. Les Ottomans tentent de leur reprendre. En 1526, Piri Reis, un célèbre amiral né dans le sud de l'actuelle Turquie, décrit en ces termes cette présence : "Sache qu'Ormuz est une île. Beaucoup de marchands la visitent... Mais maintenant, ô ami, les Portugais sont venus là et ont construit une forteresse sur son cap. Ils contrôlent la place et collectent les taxes – vois-tu dans quelle déchéance cette province est tombée ! Les Portugais ont vaincu les locaux, et leurs propres marchands emplissent là-bas les entrepôts."
Une bataille a lieu en 1553, mais les Ottomans sont obligés de battre en retraite. "Finalement, ce sont les Perses et les habitants d'Ormuz qui, lassés des Portugais, ont convaincu une flotte britannique de s'emparer de l'île", explique Allen James Fromherz. En 1853, les Britanniques signent ainsi un traité avec les souverains des émirats du sud du golfe Persique connu sous le nom de "Trêve maritime perpétuelle". Celui-ci interdit tout acte d'agression en mer, réduisant la piraterie, et établit de facto un protectorat britannique.

Une révolution iranienne qui rebat les cartes
Avec la fin de l'ère coloniale, les Britanniques se retirent du Golfe dans les années 1970. La révolution iranienne, qui renverse le Shah, allié des États-Unis, neuf ans plus tard bouleverse de nouveau la région. "Elle entraîne l'émergence de deux doctrines importantes de la politique étrangère américaine, appliquées depuis l'administration Carter : la doctrine Carter, selon laquelle les États-Unis ne permettraient pas à une grande puissance étrangère, en l'occurrence l'URSS, de contrôler l'ensemble du Golfe et le détroit d'Ormuz ; et la stratégie du triple endiguement, visant à instaurer un équilibre des pouvoirs entre l'Iran, l'Irak et l'Arabie saoudite, afin qu'aucune puissance ne puisse contrôler le détroit", détaille l'historien américain.
Mais les tensions demeurent. Lors de la "guerre des pétroliers", qui s'inscrit dans la guerre Iran-Irak, les deux pays mènent des attaques militaires contre des navires marchands dans cette zone pour perturber les exportations pétrolières adverses. En représailles au minage naval iranien des eaux internationales du golfe Persique au cours de ce conflit, les Américains interviennent en escortant les navires par convoi. L'US Navy lance également, en 1988, une attaque contre des plateformes pétrolières iraniennes, faisant 2 morts côté américain et 87 côté iranien.

Depuis, les incidents n'ont cessé de se multiplier dans le détroit. En décembre 2007 et janvier 2008, plusieurs affrontements ont eu lieu entre des vedettes rapides iraniennes et des navires de guerre américains. Les autorités américaines ont accusé l'Iran de harceler et de provoquer leurs navires, ce que l'Iran a nié.
Après le retrait des États-Unis de l'accord international visant à geler le programme nucléaire iranien et réimposé des sanctions à la République islamique, les tensions se sont accrues. En 2019, les forces iraniennes, à l'aide de vedettes rapides et d'hélicoptères, ont notamment arraisonné pendant deux mois le pétrolier britannique Stena Impero et son équipage.

L'Iran en position de faiblesse
Allen James Fromherz n'a donc pas été surpris par les menaces proférées par le régime iranien : "La République islamique d'Iran se trouve en position de faiblesse après une attaque qu'elle n'avait apparemment pas anticipée. Aussi, malgré le risque de se nuire à elle-même, elle joue désormais ses cartes les plus audacieuses."
"Elle tente deux choses pour obtenir un avantage stratégique. Premièrement, elle s'efforce de promouvoir au maximum l'exportation de son pétrole et de ses navires via le détroit d'Ormuz. Deuxièmement, elle recourt précisément aux menaces nécessaires pour rendre impossible le transport des pétroliers internationaux à destination des marchés occidentaux", ajoute-t-il.
Vingt navires commerciaux, dont neuf pétroliers, ont été attaqués ou ont signalé des incidents dans la région, d'après l'agence de sécurité maritime britannique UKMTO. Les Gardiens de la révolution iraniens ont affirmé mercredi avoir frappé un navire battant pavillon libérien et un vraquier – navire transportant des marchandises en vrac – thaïlandais qui s'étaient engagés dans le détroit d'Ormuz en ignorant leurs "avertissements".

L'Iran, qui vise à nuire à l'économie mondiale pour faire pression sur Washington, utilise notamment des drones pour attaquer les bateaux depuis la terre ferme et laisse planer le spectre de l'utilisation de mines. "Le risque pour l'Iran est bien sûr que les États-Unis ou Israël tentent de s'emparer des hauteurs et des îles entourant le détroit d'Ormuz, créant ainsi une zone tampon stratégique. Les Iraniens parient pour leur part sur le fait que le coût d'une telle intervention pour les États-Unis et Israël serait exorbitant, nécessitant le déploiement massif de troupes au sol et un conflit prolongé, potentiellement intenable politiquement", note l'historien.
Le blocage du détroit d'Ormuz cristallise en tout cas les inquiétudes des décideurs politiques, des investisseurs et des consommateurs. Depuis le début du conflit, seul 77 bateaux ont pu franchir cette voie maritime stratégique, selon Lloyd's List Intelligence, une société de données maritimes. En comparaison, entre le 1er et le 11 mars 2025, 1 229 passages avaient été enregistrés dans le détroit.
