
L'eurodéputé et président du Rassemblement national, Jordan Bardella, le 6 octobre 2025, au Parlement européen de Strasbourg. © Pascal Bastien, AP
Marquer les esprits sans aucune équivoque. Du Parlement européen aux plateaux de télévision et autres studios de radio, le patron du Rassemblement national, Jordan Bardella, encore admiratif du style et des idées de Donald Trump il y a peu, a passé sa semaine à prendre ses distances avec le président américain.
Depuis Strasbourg, le chef de file du groupe des Patriotes au Parlement européen a vigoureusement dénoncé, mardi 20 janvier, les velléités alors affichées d'annexion du Groenland par les États-Unis, doublées d'un ultimatum sur les droits de douane contre huit pays pays du Vieux Continent, dont la France.
"Lorsqu'un président américain menace ouvertement un État européen, lorsqu'il combine une pression territoriale assumée avec un chantage commercial explicite (...) c'est un rapport de force qui s'impose".
Face à cette "épreuve de puissance [et] de vérité" engagée par Donald Trump, "notre soumission serait une faute historique" a insisté Jordan Bardella, réclamant notamment la suspension "immédiate" de l'accord commercial scellé l'été dernier entre l'Union européenne (UE) et les États-Unis. Il a également souhaité que Bruxelles "active sans délai ses instruments anti-coercition et assume des mesures ciblées sur les services et les exportations américaines".
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Accepter Gérer mes choixUn discours offensif qu’il a répété en boucle mercredi et jeudi dans plusieurs médias français, malgré la volte-face de Donald Trump qui a assuré mercredi renoncer à la force pour acquérir le Groenland et aux sanctions visant les Européens. Le contexte a beau avoir évolué, Jordan Bardella a semblé vouloir s'assurer que le message lancé aux eurodéputés a également été bien entendu des Français. D'autant que ces derniers ont jusqu’ici été davantage habitués à voir le jeune dirigeant d’extrême droite s’enthousiasmer pour Donald Trump.
"Jordan Bardella était obligé de changer de ton car il aurait été pris en porte-à-faux avec son idéologie nationaliste s’il n’avait pas réagi à la volonté de Donald Trump de s’emparer du Groenland. C’est une question de cohérence pour lui et sa famille politique. Il se rend compte également que Donald Trump constitue chez les électeurs français un repoussoir sur beaucoup de questions. De la même manière que le RN a dû prendre ses distances avec Vladimir Poutine après l’invasion de l’Ukraine, il n’est plus possible désormais pour son parti d’afficher un soutien au président américain", analyse le politologue Sylvain Crépon, spécialiste de l’extrême droite et maître de conférences à l’Université de Tours.
Rejet de Donald Trump chez les Européens
D’autres leaders et partis populistes européens ont critiqué ces derniers jours l’attitude de l’administration Trump, alors même que la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine, publiée le mois dernier, considère que "l'influence croissante des partis européens patriotes suscite un grand optimisme".
Mais ces formations sont aujourd'hui confrontées au rejet par les opinions de la politique étrangère de Donald Trump, en particulier depuis son désir affiché d'acquérir le Groenland. La dernière étude Eurobazooka sur l’opinion des Européens (sondage mené par Cluster 17 en Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, France, Italie et Pologne avant le discours de Donald Trump à Davos), publié vendredi 23 janvier par Le Grand Continent, indique notamment que 81 % des personnes interrogées estiment qu’une intervention militaire américaine au Groenland serait un acte de guerre contre l’Europe.
"Donald Trump a violé une promesse de campagne fondamentale, à savoir celle de ne pas s'immiscer dans les affaires d'autres pays", a déclaré Alice Weidel, du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), tandis que le co-dirigeant du parti, Tino Chrupalla, a dénoncé pour sa part des méthodes dignes du "Far West".
Même prise de distance pour le parti populiste britannique Reform UK, dont le dirigeant Nigel Farage a longtemps mis en avant ses liens étroits avec Donald Trump. "Recourir à des menaces économiques contre le pays considéré comme votre plus proche allié depuis plus d'un siècle n'est pas ce à quoi nous nous attendions", pouvait-on lire dans un communiqué de Reform UK du 19 janvier.
Et en Suède, Mattias Karlsson, souvent cité comme principal idéologue du parti d'extrême droite Démocrates de Suède, a été encore plus direct. "Trump ressemble de plus en plus à un roi Midas à l'envers", a-t-il écrit sur le réseau X. "Tout ce qu'il touche se transforme en merde."
Parler à l’électorat de droite pro-européen
"Du point de vue de l’extrême droite européenne, le Groenland est surtout un symbole car aucun de ces leaders ne s’en soucie vraiment. Mais ils ont compris que si l’Europe se laissait déposséder d’un pan de son territoire sans protester, ce serait suicidaire d’un point de vue électoral. Or, on voit bien que la seule façon de peser au niveau international c’est de le faire au niveau européen. Jordan Bardella l’a parfaitement compris, d’autant que son parti lorgne en France un électorat de droite plutôt pro-européen", souligne Sylvain Crépon, qui note au passage qu’entendre le RN appeler l’Europe à agir est "assez ironique".
Toute l’extrême droite européenne n’a toutefois pas parlé d’une seule voix face à Donald Trump. Plus atlantiste, le groupe au Parlement européen des Conservateurs et réformistes européens (ECR), rassemblé autour des élus Fratelli d'Italia – le parti de Giorgia Meloni – a ainsi jugé qu’un gel de l'accord tarifaire avec Washington serait "une erreur".
Le Parti pour la liberté néerlandais et le mouvement espagnol Vox ont salué la capture par les États-Unis du président vénézuélien Nicolas Maduro, mais gardé le silence sur les menaces sur le Groenland.
D'autres, comme le président polonais, Karol Nawrocki, et le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, ont appelé à un règlement bilatéral du conflit entre Washington et Copenhague.
Avec AFP et Reuters
