
L'une des armes dont l'Europe dispose pour faire pression sur Donald Trump serait de vendre les stocks de bons du Trésor américain détenus par des investisseurs européens. © Studio graphique France Médias Monde
À bazooka, bazooka et demi ? Et s'il existait une arme encore plus efficace que le fameux instrument anticoercition que l'Europe menace d'utiliser contre les États-Unis ? Il s'agirait d'un moyen de dissuader Donald Trump une bonne fois pour toute de ses velléités sur le Groenland.
Cette arme financière serait tellement puissante qu’il "faut vraiment espérer qu’on n’en arrive pas là", assure Alexandre Baradez, analyste financier pour le courtier en Bourse IG France.
Le Danemark montre la voie
Il s’agit de la montagne de bons du Trésor américain que l’Europe a acquise au fil des ans. Ces obligations sont des reconnaissances de dette émises par la Fed contre de l’argent prêté aux États-Unis par les investisseurs. La dette américaine deviendrait ainsi le talon d’Achille de Donald Trump et ces obligations seraient les armes que l’Europe pourrait dégainer pour sortir vainqueuse du bras de fer avec Washington.
Un fonds de pension danois vient de montrer la voie. L'AkademikerPension a annoncé, mardi 20 janvier, son intention de se délester de 100 millions de dollars d’obligations du Trésor américain.
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Officiellement, ce fonds de pension a agi car l’état des finances américaines était "inquiétant"... et non à cause du Groenland. Mais le timing de la décision n’est pas anodin. "Ce sont des montants bien trop faibles pour déstabiliser le marché financier nord-américain, mais cela prouve que dans le contexte actuel, les investisseurs européens ne sont pas fermés à l’idée de se débarrasser de leurs ‘Treasuries’ [les obligations du Trésor, NDLR]", assure Alexandre Baradez.
Ces 100 millions de dollars ne sont qu’une infime goutte dans l’océan de la dette américaine détenue par des Européens. Le Vieux Continent est "le premier créancier international des États-Unis, si l'on additionne les titres de dette qui sont entre les mains des différentes institutions et sociétés de gestion européennes", affirme le quotidien Les Échos.
Difficile d’avoir une idée précise des montants en jeu. Les estimations varient entre 8 000 milliards de dollars et plus de 12 000 milliards de dollars d’obligations et d’actions américaines, détenues aussi bien par des banques centrales que des banques privées, des fonds d’investissement ou encore des fonds de pension, indiquent les experts interrogés par France 24. Si on ne prend en compte que les obligations du Trésor, l’Europe détiendrait environ 3 500 milliards de dollars de ces bons, ce qui "équivaut à 40 % du montant de la dette américaine en circulation à l’étranger", poursuit Les Échos.
Hausse des taux tous azimuts
En théorie, c’est un moyen de pression considérable sur Washington. Que se passerait-il si l’Europe décidait de tout vendre ? Ce "Sell America" massif "aurait évidemment un impact financier important pour les États-Unis", assure David McMillan, économiste spécialiste de finance internationale à l’université de Stirling, au Royaume-Uni.
La conséquence principale serait de faire augmenter les taux d’intérêt aux États-Unis… ce que Donald Trump ne veut absolument pas. En effet, la vente massive de bons du Trésor pousserait le marché à essayer de rendre ces actifs plus attractifs pour trouver des acheteurs. Comment faire ? En augmentant les taux d’intérêt qui sont le rendement annuel pour celui qui se procure un tel titre.
Mais ce ne serait que le début. Il y aurait ensuite un effet boule de neige "sur les taux d’intérêt auxquels les entreprises privées, telles que les Big Tech, pourraient emprunter pour financer leurs projets, comme les constructions de ces énormes centres de données", souligne David McMillan. De quoi réduire leur marge financière, leurs profits et, in fine, faire chuter leur cours en Bourse. Et si les Big Tech éternuaient, c’est tout Wall Street qui s’enrhumerait.
De quoi mettre Donald Trump en colère : "Il a toujours vu la Bourse comme un baromètre de sa réussite et de sa popularité", note David McMillan.
Washington devrait aussi payer plus cher pour rembourser tout l’argent emprunté et, ainsi, creuser encore un peu plus son déficit. À l’heure où le gouvernement américain a fait adopter la très coûteuse loi de finances "One Big Beautiful Bill", la perspective de devoir payer encore plus pour financer ces mesures risquerait de froisser l’aile fiscalement conservatrice de la droite américaine. Donald Trump n’a pas besoin de nouvelles frictions au sein de sa majorité, surtout à l'approche des élections de mi-mandat, qui se tiendront en novembre prochain.
Un "Sell America" européen "aurait aussi un impact sur le consommateur car le coût des crédits augmenterait", assure Alexandre Baradez. Le coût de la vie grimperait pour le commun des Américains, Wall Street chuterait et "une telle action coordonnée de l’Europe pourrait faire basculer les États-Unis en récession", résume David McMillan.
"C’est un moyen de pression potentiellement considérable qui permettrait de répondre aux insinuations de Donald Trump qui dépeint l’Europe comme faible, en prouvant qu’on peut frapper fort", note Alexandre Baradez.
Une arme difficile ou impossible à dégainer
Sauf qu’il est très difficile de mettre ce bazooka financier en place. "Les bons du Trésor américain sont détenus par des millions d’investisseurs européens, parfois même indirectement à travers d’autres produits financiers comme des assurances-vie. Comment réussir à coordonner tout le monde pour avoir une stratégie commune ?", s’interroge Peter Tillmann, spécialiste de politique monétaire et financière à l’université de Giessen, en Allemagne.
"Une vente coordonnée au niveau européen entraînerait aussi une chute des prix de ces titres, ce qui signifie que les investisseurs perdraient de l’argent", souligne Johannes Petry, spécialiste des marchés financiers à l'université Goethe de Francfort-sur-le-Main. À quel point ces fonds d’investissement seraient-ils prêts à soutenir Bruxelles dans son bras de fer géopolitique avec Washington au détriment de leurs profits ?
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Il faudrait aussi remplacer ces bons du Trésor américain par autre chose dans le portefeuille d’actifs des institutions financières européennes. "Le problème est qu’il n’y a pas vraiment d’alternative. Il n’y a pas de marché équivalent à celui des obligations américaines à l’heure actuelle", assure Peter Tillmann.
Si les Européens sont les seuls à lancer cette offensive financière, il se peut aussi "que d’autres investisseurs les rachètent et stabilisent le marché", assure Johannes Petry. Des investisseurs asiatiques ou moyen-orientaux pourraient voler à la rescousse des bons du Trésor.
Donald Trump ne resterait pas non plus les bras croisés. "Le président américain a menacé d’imposer des droits de douane de 200 % sur le vin français lorsqu’Emmanuel Macron a affirmé ne pas vouloir participer à son 'Conseil de la paix', souligne David McMillan. Que se passera-t-il si l’Europe menace de vendre en masse ses bons du Trésor américain ?
"Les États-Unis ont les moyens de mettre la pression sur les institutions financières européennes", assure Johannes Petry. Par exemple, Washington "peut interdire aux banques européennes de faire des transactions en dollars comme mesure de rétorsion", évoque Alexandre Baradez. Ces banques et fonds européens auraient-ils les reins financiers suffisamment solides pour tenir bon face à la pression américaine ?
Les experts interrogés en doutent. "Il est mieux d’avoir ce moyen de pression que de ne pas en avoir du tout", estime Johannes Petry. Mais, pour Alexandre Baradez, c’est un peu comme la dissuasion nucléaire, "personne n’a intérêt à la déclencher".
